‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 121 sur 155 · DIALOGUES DE · texte numérisé non relu

DIALOGUES DE

castellion importance très relative, mais il me paraît nécessaire d’en citer ici quelques extraits 1. D’ailleurs, ils sont loin d’être dénués d’intérêt et plusieurs les liront sans ennui.

Un court avertissement de Castellion explique son dessein. Il se sent oblige d’écrire ces quatre dialogues, parce qu’il y a « des gens qui croient que Dieu, de toute éternité, a créé, pour le salut, un certain nombre d’hommes qui ne peuvent se perdre, et que les autres, voués à la perdition ne pourront jamais être sauvés.» Ce qui fait que les uns «vivent dans l’orgueü et la parfaite tranquillité d’âme, puisqu’ils sont assurés de leur salut, tandis que les autres, conscients de leurs péchés, se croient voués à la mort éternelle et vivent dans le désespoir. » 2 En ce qui concerne

Je crois d ailleurs que c’est la première traduction française qui en sera donnée. M. Buisson n’en cite que de brefs passages qu’il insère dans son texte.

2 Præfatio, page 1 : de la prédestination.

LA CRITIQUE DU CALVINISME

l’élection, le libre arbitre et la foi qui se rattachent directement à cette question essentielle, Castellion estime que le danger n’est pas moins grand et qu’il faut apporter aux hommes l’assurance de l’amour de Dieu. Le Christianisme est pour lui, non la religion de la désespérance et de la mort, mais la religion de l’espoir et de la vie. Dieu n’est pas le Père d’un petit nombre d’élus, il est le Père de tous. Il croit avec l’Evangile que rien, ni la misère, ni la souffrance, ni le mal, ne peuvent nous séparer de son amour et son optimisme chrétien se révolte à l’idée de cette geôle spirituelle dans laquelle Calvin enferme les âmes. Mais il ne prétend pas avoir résolu tous les problèmes. Il s’adresse au bon sens de chacun, estimant qu’en ces matières les soi-disant initiés ne possèdent aucune lumière spéciale et que les simples chercheurs ont plus de chance d’être dans le vrai, car ils ne consultent que leur raison 1. Et Castellion ajoute, avec une jolie audace, «dans ces sortes de choses, la raison suffit. » Une note brève, jointe à ces considérations, nous fait connaître, dans quelles circonstances, il a écrit ces dialogues, comment il les a revus de très près, à la demande de quelques amis : « Puisse faire Dieu, dit-il, qu’ils servent « à sa gloire dans l’esprit de chacun. Mais je prie « instamment ceux qui les liront, de se souvenir

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« que je ne prétends pas énoncer des oracles : «je donne simplement mon opinion.»

de la prêdes- n donne alors la parole à ses interlocuteurs,

TINATION

Louis et Frédéric 1, et après les quelques paroles du début :

Frédéric — De quelle question veux-tu discuter ?

Louis — De la prédestination.

Frédéric — C’est un problème bien complexe et bien ardu, et il serait préférable de n’en point parler, si l’audace de quelques-uns n’avait rendu son examen nécessaire à notre époque ; mais si nous le traitons dans la crainte de Dieu, j’ai l’espoir qu’il nous soutiendra dans notre recherche. Voyons, expose-moi en quelques mots ce que tu penses de la Prédestination.

Louis — Voici. Les hommes ne sont pas créés en vue de la même destinée. Dans son éternelle et immuable sagesse, Dieu en a destiné une partie au salut, une autre à la perdition. Ceux qu’il a voués au salut sont sauvés, non par leur effort moral ou leur victoire sur eux-mêmes, mais par la miséricorde gratuite de Dieu. Ceux qu’il voue à la perdition, c’est par sa mystérieuse, mais juste et. indiscutable volonté, qu’ils voient se fermer, devant eux, tout accès à la vie.

Frédéric — Ainsi donc, tu estimes qu’il y a certains hommes que Dieu a personnellement voués à la damnation, et qui ne pourront pas être sauvés.

Louis — Oui.

Frédéric — Qu’arriverait-il s’ils obéissaient à Dieu ? Ne seraient-ils pas sauvés ?

1 En réalité, Ludovictts et Frédéricus. Socen, dans son édition de 1578 avait remplacé ces noms par ceux de Théophile (qui aime Dieu) et de Piiil a oelpke (qui aime ses frères).

L’exemplaire que j’ai sous les yeux, porte les noms originaux, c’est l’édition de Gouda (1613).

LA CRITIQUE DU CALVINISME

Louis — Certes, ils seraient sauvés, mais ils ne peuvent pas obéir à Dieu ; car il leur a ôté la foi en son nom et la vie en son Esprit. Ils ne peuvent donc que vouloir et faire le mal, étant nécessairement enclins à tous les péchés.

Frédéric — Mais alors, c’est Dieu qui, par sa volonté, leur a donné cet instinct du mal.

Louis — Certes, comme Dieu a créé le loup pour dévorer

les brebis.

Frédéric — Ils sont donc condamnés et rejetés avant d’être au monde.

Louis — Oui.

Frédéric — Us ne sont pas condamnés à cause de leurs péchés ?

Louis — Mais si, c’est à cause de leurs péchés qu’ils ont mérité cette condamnation.

Frédéric — Quand l’ont-ils méritée ?

Louis — Le jour où Dieu les y a voues.

Frédéric — Ils l’ont donc méritée avant - d’etre

nés ? Réfléchis à ce que tu dis. . . . S’ils ont mérité le châtiment, c’est donc qu’ils existaient. Car pour mériter une chose, il faut tout de même exister ....

Louis — Toutes choses sont présentes en Dieu.

Frédéric — Ainsi les péchés des impies étaient présents à sa pensée, quand il créait les impies. Si les péchés sont la cause de la damnation, c’est qu’ils l’ont précédée, à moins que tu ne veuilles placer l’effet avant la cause, ce qui est contre nature.

Louis Mais il y a deux causes de damnation : 1 une

réside en Dieu .... qui est souverainement juste, quoique incompréhensible. L’autre réside dans le péché de l’homme. . . . Frédéric — Pour laquelle de ces deux causes, Dieu

condamne-t-il l’homme ?

Louis — Pour les deux.

Frédéric — C’est impossible, parce que c’est par une résolution éternelle qu’il damne l’homme, et le péché n’est pas éternel.

Louis — Mais le péché est de toute éternité en Dieu, puisque toutes choses sont présentes en lui.

Frédéric — Donc aucune cause ne peut être antérieure au péché. On ne peut pas, si l’on tient compte de l’idée du temps, se figurer quelque chose qui soit antérieur à l’éternité ; donc si, de toute éternité, le péché existe en Dieu, je ne vois pas pourquoi il doit chercher, en dehors du péché, d’autres raisons de damnation, à moins que le péché ne lui paraisse pas une cause suffisante, ce que certainement tu ne penses pas ....

Et la discussion continue, abordant l’idée de la loi morale, du péché:

Frédéric — Si la volonté de Dieu est la loi de toute chose et si rien ne peut arriver contre sa volonté.... on doit en conclure que le péché n’existe pas ....

Mais l’examen de la responsabilité morale et de la volonté de Dieu ramène bien vite les interlocuteurs à la pensée centrale du livre :

Frédéric - Dis-moi, si ton fils t’offensait, ne voudrais-tu pas le punir, ou lui pardonner ?

Louis — Certes.

Frédéric — Et veux-tu qu’il t’offense ?

Louis — Non.

Frédéric Pourquoi donc attribues-tu à Dieu quelque chose que tu ne veux pas t’attribuer à toi-même ? Mais adettons que Dieu ait d autres raisons pour vouloir le péché : il n’en reste pas moins qu’il le veut. Pourquoi donc punit-il les hommes puisqu’ils font ce qu’il veut lui-même ? *

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LA CRITIQUE DU CALVINISME

Ici naturellement les objections abondent : Dieu ne veut pas le mal, mais Frédéric, dans son ardeur de logicien, ne se contente pas de cette dénégation et on sent ici la ténacité de l’ancien adversaire de Borrbée.

Frédéric — Réponds-moi donc, cette âme mauvaise d’où vient-elle ?

Louis — Elle vient de l’homme même et non de Dieu. Car il est précisément perdu à cause de ce fait que, sorti d’une pure création de Dieu, il a dégénéré en pure perversité.

Frédéric - — Te souviens-tu avoir déclaré, il n’y a qu’un instant, que si l’homme est enclin au mal, c’est parce qu’il y est poussé par la prédestination divine, comme le loup est enclin à manger les brebis ?

Louis — Je me souviens parfaitement.

Frédéric — Est-ce que le loup a dégénéré en mangeant les brebis ?

Louis — Nullement, puisqu’il est créé tel.

Frédéric — Donc nul homme ne peut dégénérer s’il est créé tel que, par sa nature, il soit nécessairement voué au péché. Il dégénérerait et il agirait contre la loi naturelle s’il ne péchait pas, de même que le loup dégénérerait si, de carnassier, il devenait herbivore .... 1

Et les arguments, dans le développement de cette pensée en apparence paradoxale, se font plus serrés. Calvin avait émis l’idée que Dieu, par sa volonté manifeste, ordonnait à tous les hommes de faire le bien, mais que, par une résolution cachée, il avait librement décidé d’en perdre

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un certain nombre 1 ; Castellion n’a pas de peine à réduire à néant ces dangereuses spéculations.

Frédéric — Vouloir le péché et ne pas le vouloir, c’est irréductiblement contradictoire .... et c’est absurde. Tu dis que c’est par une disposition secrète que Dieu a destiné certains hommes à la perdition. Mais si c’est une chose secrète, d’ où vient que tu affirmes qu’elle est si claire aux tiens ? L’Esprit lui- même proclame heureux celui qui parle d’un cœur si ncère. Le Christ dit que c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle. Lorsqu’un homme pense autrement qu’il ne dit, comment le juges-tu ?

Louis — Je l’appelle hypocrite. 2

Frédéric — Eh quoi ? Tu peux concevoir que ton Dieu est hypocrite ? En vérité, si par son Verbe il défend le péché, et que d’autre part, en secret, il le veuille, il ne peut pas échapper à cette accusation, puisqu’en réalité, il sait impossible ce que manifestement, par son Verbe, il ordonne.... et cela est plus absurde encore ! 3

Et les arguments sentimentaux succèdent aux arguments logiques :

1 « Pourquoi il ne convertit pas toute personne également, il en retient la raison cachée par devers soi. * (Calomnies d’un brouillon art. I).

2 Ceci est en termes très nets dans le manuscrit saisi par Théodore de Bèze ; et Calvin avait déjà répondu : « Dieu promet aux uns l’esprit d’obéissance et laisse les autres en leur perversité, car, quoique tu gazouilles, ce n’est pas à tous indifféremment, mais à ses élus spécialement, que Dieu promet un cœur nouveau afin qu’ils cheminent en ses commandements. Que veux- tu dire maintenant, habile contrerolleur que tu es ? Pour ce que Dieu conviant à soi toute la compagnie des hommes, de son su et vouloir, n’élargit point son Esprit à la plus grande part, mais en amène seulement un petit nombre à obéissance, esquels il besogne par inspiration secrète, le faudra-t-il pourtant blâmer comme mensonger î » (Fin de la 7e calomnie).

3 Page IL

LA CRITIQUE DU CALVINISME

Frédéric — Voyons, ne crois-tu pas que le premier homme était fils de Dieu ?

Louis — Oui, certes, je le crois. Luc, d’ailleurs, l’a ouvertement déclaré, quand il a tracé la généalogie de Jésus. .

Frédéric — Bien, je fais appel maintenant à tes sentiments profonds. Est-ce que tu voudrais que ton fils fût condamné au supplice ?

Louis — Non ! Et je ne pense pas même qu’il y ait une bête assez cruelle pour le vouloir.

Frédéric — Comment donc peux-tu avoir l’audace d’attribuer à Dieu ce qui te révolterait meme dans une bête fauve ? Si toi, qui es mauvais, tu ne veux pas procréer des enfants pour la tuerie, tu devrais au moins croire que Dieu n’a pas créé les hommes pour la perdition éternelle ! 1

Et ici la pensée s’élève. Au particularisme religieux que Calvin avait emprunté à l’antique Israël, Castellion oppose un universalisme que les libres croyants modernes les plus hardis n ont pas dépassé :

Frédéric — La parole de Paul demeure. Si vous êtes des fils, vous serez héritiers. Je n’ignore pas que Paul parle des fils de la régénération. . . .Mais moi je dis que, si les enfants de la régénération possèdent les avantages qui sont liés à leur qualité, les enfants de Dieu doivent participer à l’héritage de Dieu, pour lequel ils ont été créés ! En quoi consiste cet héritage ? Je ne veux pas en discuter ici. Mais j’affirme qu il ne peut être qu’excellent. C’est pourquoi je conclus : tous les hommes sont créés en vue d’une fin excellente. Ne crois-tu pas que tout être aime ses enfants ?

Louis — Je le confesse.

1 Page 13.

Frédéric Et cl’où penses-tu que lui vient cet amour ?

Louis — De Dieu lui-même qui l’a créé...

Frédéric — C’est donc que cet amour réside en Dieu et qu’il en jaillit comme d’une source d’eau vive.... Créer des hommes pour la perdition ne serait pas une œuvre d’amour mais une œuvre de haine ! De tout cela je conclus nettement, que Dieu a créé les hommes, non pour la mort, mais pour la vie h Un Père peut aimer sans raison, ce n’est pas sans raison qu’il condamne. 1 2

Et Castellion s’engage dans la discussion des textes bibliques qui démontrent surabondamment sa thèse. Nous ne le suivrons pas dans cet examen. 3

La citation que j’ai faite est déjà longue, mais j’ai voulu donner une idée de l’allure du dialogue et du ton cordial qu’il affectait. Les deux adversaires sont animés des meilleurs sentiments et discutent, sans animosité, d’idées incertaines. Le sentiment modifie le dogme et, selon l’heureuse expression de M. Doumergue4 «ce n’est pas l’imperfection de la formule qui fausse le sentiment, c’est la ' érité du sentiment qui corrige la formule, car la Réforme va non du dogme au sentiment, mais du sentiment au dogme. » On ne saurait mieux

1 Page J 5.

2 Page 92.

L-n exemple suffira pour donner une idée de son argumentation purement scripturaire. « Faisons l’homme à notre image, dit le Dieu de la Genèse. Dis-moi, demande Frédéric, le péché est-il à l’image de Dieu ? Si l’homme est créé à l’image de Dieu, c’est donc qu’il est créé pour la justice et non pour le péché. » (Page 15).

4 Calvin et les libertés modernes, page 37.

LA CRITIQUE DU CALVINISME

dire : malheureusement cette appréciation, si vraie pour Castellion dont le sentiment corrige à chaque instant le dogme, c’est à Calvin que M. Doumergue l’applique. Et elle devient complètement fausse. Car si Castellion agit constamment dans le sens de l’esprit de la Réforme, Calvin semble s’être engagé dans une voie où il doit nécessairement s’obstiner en sens inverse. On peut nettement, indiscutablement, voir dans sa réponse, comment «l’imperfection de la formule fausse le sentiment» :

« Dieu, dit-il, ne fait point miséricorde à tous, pour ce qu’il ne veut point. Dieu n’est obligé par aucune loi de faire miséricorde à toutes personnes indifféremment, mais il est juge absolu en soi-même pour pardonner à qui bon lui semble et laisser les autres dans leur péché .... 1 C’est bien trop lourdement fait à toi de redemander de Dieu qui est auteur de la nature, tout ce que tu aperçois en un bœuf ou en un âne, comme s’il était astreint aux mêmes lois qu’il a imposées à ses créatures. Certes, en ce qu’il adopta jadis la semence d’Abraham, il a rendu un clair témoignage qu’il n'aimait pas également tout le genre humain. De même qu’ayant rejeté Esaii, il préféra à lui Jacob qui était plus jeune ; par un tel choix, il a donné une enseigne manifeste de son amour libre, de laquelle il n’aime sinon ceux qu’il lui plaît. Moïse crie que Dieu ayant rejeté toutes nations, il en a aimé une seule. . . . Nieras-tu qu’il soit Dieu, pour ce que tu ne le trouves semblable à un tigre ou à une ourse ?

« Certes, répondait Castellion, certes, s’il est inférieur à ces bêtes fauves et si son amour n’égale

1 Calomnies d’un brouillon, Art. 2.

même pas leur amour. » Mais Calvin ne voyait pas les conséquences de sa fougueuse logique, étayée sur un dogme faux. Il défendait l’honneur de son Dieu, mais il le défendait en homme atteint d’aveugleglement et de surdité. Le problème du mal ne se posait plus pour Calvin. La prédestination était « sa tarte à la crème » et répondait à toutes les objections. Aussi faut-il voir avec quelle naïveté touchante, avec quel air de triomphe comique, il envoie à son adversaire, très averti, cet argument qu’il croit définitif :

« Par exemple, vu que les bêtes brutes débattent pour leurs petits jusqu’à la mort, d’où vient que Dieu souffre que les enfants sont quelquefois déchirés et dévorés par les tigres, ours ou lions ? Est-ce que sa main est si courte qu’elle ne puisse s’étendre jusqu’à eux pour les préserver ? Vois-tu que j’ai ample matière, si je veux poursuivre, à découvrir ta bêtise ? »

L’idée de «l’impotence de Dieu», théorie chère à M. W. Monod, est jugée ici sans indulgence, mais ce qui confond, c’est l’assurance de Calvin : il se réfugie dans une doctrine prédestinatienne qui rend Dieu responsable de tout, et se figurant l’avoir « sauvé », il taxe de bêtise ceux qui proposent des solutions moins désespérées. Calvin était trop assuré d’être dans la vérité divine : il n’a jamais compris qu’on opposait à sa notion humaine de Dieu, une autre notion humaine.

LA CRITIQUE DU CALVINISME

La relativité de la connaissance lui était chose absolument fermée :

« Tu ne crains pas, écrit-il à Castellion, de vomir ces mots pleins de sacrilège : que Dieu est pire qu’un loup, si ainsi est qu’il veut créer les hommes à la misère. Les uns naissent aveugles, les autres sourds, les autres laids et difformes outre mesure. Ainsi Dieu, si 1 on s’en rapporte à ton jugement, serait cruel s il afflige les siens de telles incommodités, même avant quils naissent au monde.... Tu accuses Dieu d’injustice, voire tu dis qu’il est semblable à un monstre, s’il dispose autrement des hommes qu’un chacun fait de ses enfants ....>> 1

Calvin ne pouvait pas comprendre que c’était sa notion de Dieu qui était redoutable; il ne pouvait pas admettre que c’était son Dieu, qui était semblable à un loup ! Son Dieu ne pouvait être que le seul et vrai Dieu : dire cela de son Dieu, c’était le dire de Dieu lui-même. Et pourtant le manuscrit qu’il avait sous les yeux pouvait l’instruire s’il avait voulu voir. L’opposition y est aussi nette que possible entre les deux notions contradictoires :

« Toutes les lois humaines et divines condamnent les hommes après le crime. Le Dieu calvinien, (c’est la première fois, dans l’histoire des dogmes, qu’on trouve cette expression heureuse et elle vaut la peine d’être signalée), le Dieu calvinien a déjà condamné et damne les impies avant même leur naissance. . . . Tes adversaires, Calvin, opposent ici leur Dieu à un tel Dieu.

1 Réponse à la première calomnie.

LES DEUX NOTrONS

Suit un parallèle entre la nature « du Dieu de Calvin » et la nature du « Dieu de Castellion. » Et voici ce que Calvin pouvait lire dans le manuscrit qu’il avait sous les yeux 1.

Le Dieu de Calvin est lent à la miséricorde, mais enclin à la colère. Il a créé l’immense majorité des hommes en vue de la perdition ....

Le Dieu dont nous parlent la nature, la raison et la Bible, est juste le contraire du Dieu de Calvin. Il est enclin à la miséricorde et lent à la colère. Il a créé l’homme à son image et à sa ressemblance pour le vouer à la vie éternelle .... Ce Dieu ne veut pas qu’un seul de ses enfants périsse. C’est pourquoi il a envoyé sur la terre son Fils .... qui délivre les hommes de l’esclavage du péché, dans lequel ils étaient tombés par leur désobéissance. Ce Dieu s’oppose si bien au Dieu de Calvin qu’il en détruit toutes les œuvres ....

Et de même que ces deux Dieux sont d’essence opposée, leurs enfants ont des mentalités irréductiblement contradictoires. Le Dieu de Calvin a des enfants qui ignorent la compassion et la clémence, durs, orgueilleux, dissimulés . . . . , violents...., querelleurs, ambitieux et sanguinaires, animés des sentiments de haine que leur Père leur inspire.

L’autre Dieu, au contraire, a des enfants miséricordieux, humbles, bienveillants, sincères, tolérants. . . ., paisibles. . . . , ennemis des querelles .... ayant horreur du sang .... ils sont imprégnés des nobles inspirations que leur suggère leur Père.

Voilà, Calvin, les choses que tes contradicteurs affirment. Ils jugent ta doctrine par les fruits qu’elle porte.»2

On ne saurait opposer avec plus de netteté ces deux notions contradictoires. C’est bien de

1 II s’agit de ce manuscrit saisi par Th. de Bèze, et qu’on croyait perdu. Voir page 327.

2 Traduit du hollandais. D’après Coornhert.

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deux Dieux qu’il s’agit « du Dieu de Calvin » et du « Dieu de Castellion. » Et le parti pris du Réformateur de Genève apparaît ici dans tout son éclat.

Avec la naïveté d’un disciple qui l’avait aimé et qui avait cru tout d’abord en sa doctrine, l’auteur du manuscrit ajoutait :

«Je suis de ceux, Calvin, qui ont cru de bonne heure à tes paroles, et je m’en suis porté garant ! . . . . Je croya is qu’il n’était pas possible de penser le contraire. Mais je connais maintenant les arguments de tes contradicteurs et ma conviction s’est modifiée. ... il est possible que tu ne sois qu’égaré. Je te supplie, Calvin, de n’envisager que l’honneur de Dieu. L’aveu d’une erreur est un acte autrement grand que le fait d’y persévérer ! »

L’auteur du manuscrit connaissait mal Calvin. La possibilité de l’erreur ne s’était jamais présentée à son esprit :

« Quand je rencontre quelque fol, écrit-il, je suis admonesté, en le regardant, de considérer quel, Dieu m’eût pu créer s’il lui eût plu. Autant qu’il y a de personnes stupides .... au monde, ce sont autant de miroirs que Dieu me propose pour me faire contempler sa puissance non moins redoutable que merveilleuse1.... Quant à ce que tu ajoutes, ce n’est point tant à moi de le réfuter par écrit, qu’aux juges de le punir rigoureusement par le glaive qu’ils ont en main. 2 »

C’est bien cela, nous revoilà en pleine réalité.

1 Réponse à la 1ère Calomnie.

2 Ibidem.

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