‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 122 sur 155 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

DE

A bout d’arguments, le raisonneur invoque l’argument suprême : c’est ainsi que Calvin discute. Celui qui ose le contredire est un fol et s’il ne se rend pas à ses raisons, il est passible du glaive.

Puisque l’existence « des personnes stupides » était pour Calvin une preuve manifeste de la puissance de Dieu, n’eût-il pas été plus logique, plus sage et plus « calviniste » aussi, d’attribuer à Dieu seul la responsabilité de leur déraison ?

Cette suggestion de l’auteur du manuscrit anonyme ne devait pas tarir en Calvin le fleuve des invectives, car c’est précisément à propos de cet écrit anonyme, qu’il se livra à l’égard de Castellion à ces violentes et iniques attaques qui le déconsidèrent aux yeux des juges impartiaux.

.RELIGION En face de cette doctrine de fatalisme spirituel

liberté de ^espérance morale, Castellion dresse toute une religion nouvelle basée sur la liberté. Après avoir lutté, durant de longues années, pour en établir le principe et la méthode, il en a tracé les lignes essentielles. Et c’est dans ses trois grands dialogues du salut , du libre arbitre et de la foi , qu’il en a posé les fondements. Nous ne pouvons donner ici de longs extraits de ces ouvrages et c’est pourtant, par des citations, que l’œuvre si méconnue et si calomniée de Castellion peut prendre

T A CRITIQUE DU CALVINISME

sa vraie valeur. Malheureusement ces dialogues, à cause même de leur forme littéraire, présentent quelques longueurs et des citations ne donnent que des vues fragmentaires. Cependant, malgré le péril de ces résurrections de textes nécessairement vieillis, nous pensons qu’il n’est pas inutile de faire ici quelques citations.

Pour comprendre la portée de ces dialogues, il faut toujours avoir présent, à la pensée, le fait qu’ils sont une réponse aux affirmations doctrinales de Calvin, ou si l’on veut, un projet de Réforme de la Réforme calviniste. De même que pour la prédestination , la pensée de Castellion s’opposait à celle de Calvin, de même en ce qui concerne le salut, la doctrine nouvelle s’oppose à la doctrine calviniste. Et ici la forme dialoguée conserve à l’idée son vrai caractère.

Calvin déclare que la nature humaine est mau- du salut vaise. Tous les hommes seraient perdus si l’on ne tenait compte que de leurs mérites. L’humanité est déchue et misérable. Mais Dieu ayant destiné au salut un certain nombre d’hommes, il envoie son Fils pour les guérir et les sauver.

Louis — Les Calvinistes illustrent cette doctrine par une du salut ou de parabole. Un docteur vient dans un hôpital. Gratuitement LA VEAIE VIE il soigne et guérit quelques malades qui lui marquent une grande reconnaissance, car ils n’avaient aucun droit a ses soins. Les autres malades, que le docteur ne soigne pas, ne peuvent pas se plaindre, car il ne leur doit rien.

Frédéric — Certes, mais est-ce que ce docteur est assez puissant pour guérir tous les malades ? Est-il aussi miséricordieux ?

Louis — Oui, c’est uniquement sa miséricorde qui le pousse à guérir les malades.

Frédéric — Si tu étais ce docteur, les guérirais-tu tous ?

Louis — Evidemment.

Frédéric — Tu serais alors plus miséricordieux que ce docteur. Or, dans votre parabole, le docteur c’est Dieu, celui au nom de qui le Christ a dit : « Venez à moi, vous qui êtes travaillés et chargés et je vous soulagerai !» Ta parabole est inexacte ; je vais te la raconter telle qu’elle doit être. Un médecin vient dans un hôpital et il dit à tous les malades : « J’ai un puissant remède à votre disposition, tous ceux qui le prendront seront guéris ! » Or voici, il en est qui prennent avec empressement le remède, et ils obtiennent leur guérison ; d’autres, trouvant le remède trop amer, refusent de le prendre et ils ne peuvent pas guérir. Le Christ est venu au monde pour guérir tous les malades dont se compose l’humanité, mais son remède est amer : car il consiste à renoncer absolu ment à soi-même. Ceux qui y consentent sont sauvés, et ceux qui ne le veulent pas se perdent par leur faute. Le Christ a la puissance de guérir ceux qui veulent être guéris. Mais il ne peut pas faire l’impossible ! »

Et CasteUion cite ici la parabole des noces : 1

Ce roi de la parabole, continue Frédéric, ce roi qui appelle tous les hommes au banquet de la vie, c’est Dieu. Il veut que tous soient sauvés ! Mais l’homme qui n’a pas revêtu son habit de noces est jeté dehors ! . . . . Dieu veut que ceux qui sont appelés à la vie, mettent leur habit de noces, c’est-à-dire qu’ils revêtent cet homme nouveau qui vit en Christ : ils doivent renaître en lui par la foi. »

1 Matthieu : XXII :2.

LA CRITIQUE DU CALVINISME

Calvin en était resté à l’élection du peuple d’Israël, comme si, depuis les patriarches, il ne s’était pas produit de fait nouveau. Castellion se réclame moins de l’Ancienne Alliance que de la Nouvelle, et il écrit :

Frédéric — Certes, Dieu a tout d'abord élu Abraham universalisme et les siens, mais, par la suite, il a envoyé Jésus pour inviter chrétien au salut tous les hommes. Car la grâce du Christ doit être répandue dans l’univers entier. ... 1 Qu’on ne s’y méprenne pas cependant, Dieu dans sa volonté d’universel salut n’a pas pesé, par avance, les mérites des hommes . ...» 2

C’est par le fait de son éternelle miséricorde qu’il a pris cette résolution, laissant aux hommes la liberté de participer à la vie éternelle ou de se vouer à la mort. Malheureusement, l’humanité s’est laissé séduire. Elle n’a pas su résister aux pièges de l’esprit du mal. Abusant des pouvoirs qu’elle avait de se décider pour le bien et le mal, elle s’est vouée au péché, et l’hérédité aidant, sa volonté s’est presque abolie dans l’accomplissement des choses mauvaises. Elle semblait perdue à tout jamais. Alors le Christ est venu, il s’est penché sur l’âme de l’humanité pécheresse. Il l’a relevée,

1 Page 71. Edition latine de Gouda. La traduction hollandaise appuie toutes ces déclarations de passages bibliques qui ne se trouvent pas dans l’édition latine. Ici par exemple, le traducteur hollandais cite Jean 1 :29 ; Romains V : 20, etc.

2 Page 73.

il lui a enseigné les chemins qui conduisent à la vraie vie. Il l’a libérée de l’emprise du mal et il dépend désormais d’elle de se laisser guérir. Mais ce n’est pas uniquement par l’effet de sa volonté que se produit la guérison, c’est grâce à la décision éternelle de Dieu, à sa continuelle recherche, à son action incessante, c’est grâce à l’influence divine du Christ.

Frédéric — Mais il n’est rien, crois-moi, rien qui soit si corrompu — quelle que soit la cause de cette corruption — que le Christ ne puisse ou ne veuille purifier .... C’est pour guérir et sauver les âmes qu’il est venu .... Qui donc pourrait douter de son dessein, lorsqu’il s’écrie : « Venez à moi, vous qui êtes travailles et chargés ?>>.... Plus le péché est grand, plus la grâce du Christ sera grande.

nécessité ou Louis — Oui, ami, j’ajoute foi à tes paroles et mon esprit liberté aime à s’y confier, mais tu as fait allusion parfois au libre arbitre de 1 homme et tu n’ignores pas qu’il s’est élevé autour de ce problème de graves et violentes disputes. Je voudrais bien (si tu n y vois pas d objection) que tu m’en parles comme tu 1 as déjà fait au sujet de la prédestination et du salut, auxquels cette question me semble intimement liée, mais comme je dois rester chez moi.... veux-tu me faire le plaisir de venir de bonne heure à la maison ? Nous discuterons de tout cela et déjeunerons ensemble.

Frédéric — Très volontiers Louis, mais à la condition que tu m’offres un faisan, car j’adore ce gibier.

Louis — Ah ! que ma joie serait grande d’avoir ce gibier que tu désires et avec quel bonheur, Frédéric, je te ferais ce petit plaisir, mais tu me vois désolé, je n’ai pas de faisan et je ne sais comment me le procurer.

Frédéric — Ce n’est rien, car tu pourras sans doute m’offrir un poulet ?

LA CRITIQUE DU CALVINISME

Louis — Oui, certes, deux même, et avec plaisir.

Frédéric — O mon cher ami, il n’est pas nécessaire que je vienne chez toi pour discuter du libre arbitre ou de la liberté de nos désirs, car tu viens toi-même de traiter, en quelques mots, toute la question.

Louis — Moi ? mais je n’en pas la moindre idée.

Frédéric — C’est d’autant plus convaincant. . . . Voyons, n’ as-tu pas exprimé le désir de me voir chez toi demain ?

Louis — Oui.

Frédéric — Crois-tu que je puisse vouloir ce que tu désires ?

Louis — Sans doute, puisque je te l’ai demandé.

Frédéric — C’est donc que je suis libre de vouloir ce que tu désires et ma décision n’a pas d’autre cause que ton désir. Toi-même, dans ton intention de m’être agréable, tu as librement exprimé un désir que tu n’avais pas une minute avant. Cependant ici ta volonté libre est impuissante : tu n’as pas de faisan. En ce qui concerne le poulet, ta volonté non seulement est libre, mais tu as le pouvoir de la réaliser. Nous sommes libres en toutes choses, mais notre puissance se limite à un petit nombre. Nous ne 'pouvons pas tout le bien que nous voulons.... Mais je viendrais chez toi, mon ami, si Celui qui a la puissance souveraine n’y met pas obstacle. Prie-le, comme je le plie moi-même, de faire que nos entretiens puissent servir à sa glorification et au salut des âmes. 1

Ce n’est pas sans raison que Casteüion terminait son second dialogue par ces considérations qui devaient introduire le troisième. C’est qu’il est avant tout préoccupé de bien distinguer entre ce qu’il appelle la volonté libre et le pouvoir de faire ce qu’on veut. C’est à cette distinction qu’il

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