NORD
difficile de lui opposer une résistance purement intellectuelle. Ses principes d’autoritarisme, bien faits pour les luttes de doctrine, telles que les comprenait l’Eglise catholique, lui créaient une situation ex-
ceptionnelle dans les pays en proie aux troubles religieux. Il n’est donc pas étonnant de le voir s’introduire dans les Pays-Bas et y exercer tout de suite une influence prépondérante. Ses partisans, d’ailleurs, montrèrent une vaillance peu commune et les persécutions qu’ils subissaient en firent bientôt des chefs incontestés. L’Inquisition espagnole qui multipliait les gibets, les bûchers et les échafauds, n’arrivait pas à les réduire. Guillaume le Taciturne, sous l’influence du pasteur Taffin, comprit toute la force que représentait un dogmatisme indiscutable, qu’on pouvait victorieusement opposer au dogmatisme de Borne. La lutte prit les proportions d’une épopée et, sous la poussée victorieuse d’une idée qu’on croyait irrésistible, les provinces du Nord se libérèrent de la tutelle espagnole et s’organisèrent en peuple indépendant.
Le Calvinisme ne pouvait pas rêver de terrain plus propice. Dès les premiers jours de la libération du territoire, la pensée de Calvin s’imposa, aux Pays-Bas, avec autant d’autorité qu’elle s’imposait à Genève. Les Calvinistes triomphaient. Les ministres réfugiés se montraient les plus intolérants : c’est à l’un deux 1 que Bullinger écrivait :
« Mon frère, je souhaiterais, de tout mon cœur, que vous fussiez un peu plus modéré. . . . nous soupçonnons que si
1 H. Bullinger. Epiât. ad. Dathenum, 1er Juin 1570.
LA RÉFORME DE LA RÉFORME
vous aviez le pouvoir d’excommunier vous appelleriez bientôt athées, tous ceux qui n’approuvent pas vos sentiments .... Ne vous imaginez pas que nous soyons assez sots, à Zurich, pour imiter, à tous égards, la sévérité et la rigueur de Genève. »
Les Calvinistes de Hollande étaient plus rigoureux que ceux de Zurich. Leur confession de foi, empruntée aux églises wallonnes, était la reproduction presque littérale de celle de Genève.
Mais il n’est pas de fief — si incontesté qu’il puisse être — où la volonté d’un dictateur ne trouve quelque obstacle. Et dans un pays qu’on a, avec juste raison, appelé «le pays classique de l’indépendance», le joug de Calvin ne pouvait s’imposer sans contrainte. La masse pouvait s’incliner, mais les âmes libérées du joug romain ne se sentaient aucune disposition pour un nouveau servage. Les chefs calvinistes ne tardèrent pas à s’en rendre compte : ils crurent pouvoir prendre contre les disciples de Menno (qu’on appelait Anabaptistes x) des mesures dignes de l’Inquisition romaine, mais cela n’allait pas sans indigner beaucoup de croyants.
Dès longtemps déjà, le sort des Anabaptistes, au sein des pays gagnés à la Réforme, préoccupait Castellion. En Novembre 1562, il écrivait à son ami Nicolas Blesdyck «un Néerlandais, pasteur en Allemagne où les Anabaptistes subissaient toutes sortes de tortures :
1 En réalité, la secte des anabaptistes existait avant Menxo ; ee n’est que plus tard, qu’ils ont pris le nom de Mennonites.
«Je crois que ceux qui poursuivent les Anabaptistes ne sont pas moins dans l’erreur que ceux qu’ils condamnent. Tuer quelqu’un pour cause de religion est pire, c’est une erreur infiniment plus grave !... Car l’esprit de persécution est tout à fait contraire à l’esprit du Christ et ceux qui persécutent leurs frères ne savent pas de quel esprit ils sont animés ! Vous, mon frère, prenez garde, je vous en conjure au nom de Dieu, ne communiez pas dans la haine avec ceux qui persécutent. . . . J’ai entendu dire que le Prince vous a demandé de réfuter la croyance des Anabaptistes, affirmant que s’ils persistaient dans leur doctrine, ils seraient mis à mort. Si c’est vrai, je vous en prie avec instance, dites au Prince qu’il ne doit pas tuer les gens parce qu’ils diffèrent avec lui d’opinion religieuse .... Il serait digne de vous — quel qu’en soit le péril — de parler au Prince et de lui montrer son erreur, plutôt que de charger ces malheureux d’un fardeau plus pesant. . . . Voyez- vous, pour savoir ce qu’il convient de faire, il faut tou j ours se demander : « Que ferait Jésus à ma place ?» 1 La réponse se fera soudainement entendre dans nos cœurs. »
Et il ajoute ces détails qui l’attristent profondément:
« De France nous parviennent toujours des récits d’horreur. On nous parle de prise de villes. De part et d’autre des morts, du sang versé, des crimes .... On ne peut pas se représenter quelque chose de plus lamentable que l’état de la France à l’heure actuelle. Malheur, malheur à ceux qui ont voulu du sang, malheur aux agitateurs sans scrupules qui ont soulevé le peuple. Ceux qui voulaient qu’on tuât les hérétiques doivent
1 Sheldon, en écrivant le livre qui porte ce titre et qui a eu tant de retentissement, ne savait pas qu’il rééditait une idée datant du XVIe siècle et professée par Castellion.
T A réforme de la réforme
être contents ! Ils ont voulu du sang, et Toi, Juste Juge, tu leur en as donné ! » 1
Cette lutte fratricide empoisonnait les jours de Castellion. Il mourut avant de connaître les troubles des Pays-Bas. Mais sa pensée pacificatrice y fut bien vite connue.
Dès 1578, (l’année de la proclamation de la République) une édition hollandaise de son Conseil à la France désolée y circulait. Ses conseils de sagesse, de tolérance, de respect mutuel et de fraternité n’étaient pas inutiles. La lutte entre les catholiques et les protestants était devenue si violente et avait atteint un tel degré de paroxysme, qu’elle paraissait ne devoir cesser que par l’extinction de l’un des deux partis. En 1580, les ministres de Leyde affnmaient, avec textes à l’appui, que le Gouvernement ne devait «tolérer aucune autre Religion que la leur, et qu’il devait plutôt les supprimer toutes, à l’imitation des rois de Juda. »2
Des hommes se dressèrent entre les deux camps, et leur première pensée fut d’éditer et de rééditer ce livre de paix et de tolérance que Castellion avait écrit pour la France. Il eut un tel succès et les idées qu’il exposait répondaient au sentiment d’un si
1 Traduit du hollandais. Lettre du 23 Novembre 1562 aen syn vriend N.N., een Nederlander. Page 420, Edition hollandaise, de 1663, du Traité des hérétiques.
2 Bbandt. Hist. de la Réforme 283 I.
CASTELLION