‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 132 sur 155 · LE CALVINISME HOLLANDAIS · texte numérisé non relu

LE CALVINISME HOLLANDAIS

impies et hérétiques, parce qu’il n’approuvait pas tous les dogmes de Calvin. » A la fin de sa préface il attaquait l’intolérance des deux Réformateurs de Genève « qui croyaient qu’il était permis de violenter la conscience et de faire mourir les hérétiques. » 1 Et il redoutait, pour la Hollande, cette doctrine de meurtre.

Ces craintes n’étaient pas vaines. En 1574, les églises de Hollande et de Zélande tinrent leur premier Synode, à Dordrecht1 2 : il fut ordonné que «l’on enseignerait le Catéchisme d’Heidelberg, que les ministres signeraient la Confession de foi des Pays-Bas . . , que l’on exhorterait le peuple à ne point lire les livres hérétiques, que les libraires seraient avertis de ne vendre, ni d’imprimer de mauvais livres ; que l’on irait de maison en maison pour porter tout le monde à se défaire des livres de cette espèce ; que l’on excommunierait les personnes qui abandonneraient l’Eglise des Réformés, que les magistrats seraient suppliés d’empêcher les baptêmes et les mariages que des prêtres papistes célébraient en secret . . . . » etc. 3

Profondément attaché aux principes d’une Réforme libératrice, Coornhert ne tarde pas à mener une campagne vigoureuse contre les dogmes cal-

1 Histoire de la Réformât, de G. Brandt page 208.

a Du 16 Mai au 8 Juin.

3 Histoire de la Réforme de Brandt, page 226.

vinistes et l’intransigeance de leurs promoteurs.

La «dispute» retentissante qu’il soutint à Leyde contre deux partisans de Calvin, lui créa de nombreux adversaires. On le dénonçait en chaire comme « un hérétique, un esprit fort et un impie. »

Les pasteurs Réformés cependant n’étaient pas LES indépen-

. DANTS

tous des calvinistes convaincus. Gaspar Koolhaes, ministre à Leyde, commit l’imprudence d’avouer une chose que beaucoup pensaient en secret. Il dit qu’il ne pouvait partager les sentiments des Calvinistes. Mais il considérait qu’il avait quand même le droit d’exercer le ministère pastoral. Déposé immédiatement par le Synode, il fut soutenu par les magistrats de Leyde.

Les magistrats de Leyde, en effet, paraissaient forcement pénétrés des doctrines chères à Castellion. A propos d’un manifeste du Prince d’Orange, 1 les magistrats avaient affiché une « Remonstrance » qui est un résumé curieux des thèses du petit groupe de Bâle :

« La contrainte de la conscience est la source du pouvoir papal. Il n’y a point de religion, quelque exécrable qu’elle soit, qu’on ne puisse introduire par un tel moyen. La douceur et la modération sont les meilleurs moyens de détruire l’hérésie.

La violence ne saurait faire de bons chrétiens : elle n’est propre qu’à remplir le monde d’hypocrites. Nous sommes aussi fort surpris qu’on ait défendu les livres hérétiques et

1 II venait d’être déclaré Gouverneur souverain de la Hollande 1581.

LA

RÉSURRECTION DE l’hÉRÉSIE

de ce qu’aucun livre ne doit être publié sans privilège, comme cela se pratiquait du temps des Inquisiteurs. La liberté a toujours consisté à parler librement et l’on a toujours considéré la pratique contraire comme une marque de tyrannie. »

A ce coup inattendu, les Calvinistes répliquèrent « qu’ils n’avaient jamais eu dessein d’imposer aux Etats leurs décrets synodaux, mais. . . . qu’on devait faire en sorte que le peuple ne tombât point dans une licence effrenée qui ne produirait que désordres et confusion. »

Le moment était favorable pour une discussion d’idées. Les esprits semblaient assez calmes. Coornhert décida d’en profiter. On comprend de quel prix pouvait être, pour cet homme épris d’une religion de liberté, les écrits de Castellion. Sa première pensée est de traduire les quatre dialogues édités par Socin. Ils lui paraissent porter un coup mortel à cette désespérante doctrine de la prédestination qui lui apparaît comme la négation même de la Bonde Nouvelle du Maître qu’il sert. Il se met à l’œuvre et, en 1581 et 1582, paraissent ses deux traductions du dialogue sur la foi \ et du traité de V obéissance 1 2 L’éditeur mystérieux les faisait suivre presque im-

1 Mais alors que Sooin avait donné aux interlocuteurs des noms symboliques, Coornhert leur rend les noms que Castellion avait choisis : Louis et Frédéric. Avait-il déjà le manuscrit sous les yeux ? Car il est à remarquer que presque tous les manuscrits de Castellion sont en Hollande dans les bibliothèques des Remonstrants.

2 Probablement inédit à cette époque.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

médiatement, des trois autres dialogues traduits par Dirck Kemp (1582) et le tout fut réédité, à maintes reprises. Il serait intéressant de savoir l’impression produite par ces publications et de suivre, dans la pensée des contemporains de Coornhert, le lent développement des idées nouvelles. Malheureusement le processus de l’évolution spirituelle d’un peuple échappe à toutes les investigations, et ici nous nous trouvons en présence d’une initiative trop hardie pour que les Calvinistes n’aient pas tout fait pour l’ensevelir dans l’oubli. Coornhert était trop suspect pour qu’on s’en réclamât, et il lui suffisait de mettre son nom à côté du nom, plus suspect encore, du libre croyant de Bâle, pour que le Calvinisme régnant se livrât, à son égard, à 1a. méthode du silence. Le moment ne tardera pas à venir où ses doctrines, décrétées hérétiques, seront dénoncées comme pernicieuses. Plus tard, sa réputation d’hérétique sera si notoirement établie, que personne ne voudra se rattacher à lui et que ceux-là même qui vivront de sa doctrine déclareront qu’ils n’ont rien de commun avec lui. Aussi devons-nous, pour pénétrer dans l’âme de ses lecteurs, nous pencher sur ces préfaces où se reflète la pensée des traducteurs et qui sont un peu comme le miroir du temps. A propos de la Bible de Castellion, M. Buisson dit avec raison qu’au XYIéme siècle, les préfaces jouent un rôle capital. Ce qui était vrai pour la France, l’é-

tait, pour les Pays-Bas, qui ne devaient pas tarder à devenir les grands éditeurs de la pensée mondiale :

es préfacés du « ],]n ce temps d’enthousiasme et de controverses, où

LXvjème siècle . , - , . , 1A, , , , .

rien n existait qui ressemblât a la presse périodique pour

satisfaire à la prodigieuse activité des esprits, on faisait

volontiers servir les préfaces à l’office que remplirent, plus

tard, les écrits de circonstance, libelles, pamphlets, brochures

puis les mémoires et, de nos jours, les articles de revue.

Uepistola nuncupatoria, au temps de la Renaissance, tenait

un peu de tous ces genres, qui n’étaient pas encore nés. Là

s’épanchaient volontiers les passions du moment, là perçait

à l’improviste mainte opinion nouvelle. Tantôt naïves comme

une suite de confidences, tantôt ardentes comme l’écho de

la controverse d’hier, tantôt graves comme une déclaration

de principes, ces préfaces sont la page la plus vivante de

l’histoire des idées au XVTème siècle. Et dans la littérature

protestante en particulier, on poxirrait presque marquer les

étapes de la Réforme par les manifestes lancés sous cette forme

en tête de quelque traité théologique. 1 »

Et c’est une circonstance heureuse, car sans cela, dans la genèse progressive des idées libérales qui précédèrent l’éclosion de l’Arminianisme dans les Pays-Bas, nous ne posséderions aucun document. Or, comme c’est de cette orientation nouvelle de l’âme religieuse qu’est née Pâme moderne, il y aurait là une lacune regrettable. Nous ne prétendons pas apporter, à l’histoire des idées, des éléments absolument inconnus ; mais il nous semble qu’en cette

1 M. Buisson page 301 (tome I)

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

période, trop peu explorée, les moindres grains de mil seront un enrichissement h

Coornhert, dans la préface de sa traduction du LE dessein de traité sur la foi , nous donne quelques renseigne- C00RNHERT ments sur son dessein ....

« Dans le domaine de la pensee, écrit-il, la possession du vrai ne peut être une joie que si on la partage. , . . Les 4 lépreux de Samarie éprouvaient sûrement un sentiment de même nature, lorsqu au lieu de se complaire dans l’incom. mensurable richesse de leurs trésors royaux, ils répandirent sur leur ville affamée, avec une abondance inusitée, toutes sortes d’aliments que se partageait le peuple. Mais vous vous demandez sans doute, lecteur, où je veux en venir ?

Voici. C’est que je constate — non plus dans une ville seulement, mais dans un pays tout entier — une extrême disette spirituelle et une grande faim. L’esprit de secte, redoutable ivraie, a étouffé le divin froment. Or voici que, précisément me tombe entre les mains ce petit livre avec quelques autres livres du même auteur. J] était en latin, mais il nrda paru si attrayant, il m a paru si riche en pur froment, que je n’ai pu résister à la joie de partager ma fortune imprévue avec mes compatriotes.»

On ne saurait dire plus ingénument la surprise heureuse qui s’est emparée de lui, à la lecture de ce petit livre d’inspiration si chrétienne :

Je 1 ai traduit, continue-t-il, et Dieu voulant, je me promets les effets des bien d en jaire autant pour les autres traites et les autres ouvrages calomnies calde Castellion. . . . Certes, j’estime qu’il est assez indifférent listes

1 II nous semble aussi que les historiens hollandais ont un peu trop négligé une source de documentation qui a sa valeur.

en général de savoir ce qu’était l’auteur d’un bon livre, il suffit que son livre soit bon. Mais comme des écrivains aimés du public se sont efforcés, dans des libelles pleins de fiel, de souiller le nom de cet auteur, et comme d’autre part, il se pourrait que des hommes de bonne volonté mais, crédules, éprouvent des scrupules à lire ce petit livre, et à^se nourrir de sa féconde substance, il me paraît que c’est là une raison suffisante pour produire ici les témoignages plus autorisés d’habitants de la ville où Castellion a vécu, où il est mort et où il a été enterré. Ces témoignages- là méritent autrement de créance que les témoignages de n’importe qui et, en particulier, de ses persécuteurs, que leurs poursuites ont rendus odieux. Ils disent ce qu’ils ont vu de leurs propres yeux et non pas ce qu’ils ont entendu dire. » 1

Et Coornhert cite ici successivement une série de documents, extraits du « Théâtre de la vie humaine», dont nous connaissons la pensée générale 2. Mais cette préoccupation de défendre la mémoire de Castellion montre quel mal lui avaient fait les injurieuses accusations des Réformateurs de Genève. Par avance, ils avaient empoisonné l’atmosphère; il n’y avait plus un seul endroit au monde où la calomnie n’eût fait son œuvre et il suffisait d’évoquer le nom de Castellion pour qu’immédiatement les épithètes grossières et haineuses des Réformateurs de Genève surgissent en la mémoire de tous et lui enlèvent tout crédit. Par là peut-être, les Réformateurs ont reculé, de plusieurs siècles, la libération spirituelle des églises de la Réforme,

1 Proeve vant ware ende valsche Gheloowe. 1581.

2 Voir le réoit des épisodes qu1 ont suivi la mort de Castellion.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

et donné le caractère d’une révolte à ce qui aurait pu être une naturelle évolution. Du bûcher, où ils brûlèrent Servet, ou du pilori où ils clouèrent leur victime de Bâle, on se demande ce qui, dans l’attitude ecclésiastique des Réformateurs, est le plus criminel ou le plus odieux. Mais « le méchant, dit l’auteur du livre des Proverbes, fait une œuvre qui le trompe.» Et celui qu’on avait dénoncé partout comme un « brouillon » devenait, pour les nouvelles générations, l’initiateur aimé et respecté de la paix religieuse, l’écho de la vérité divine, et l’annonciateur d’une aurore imprévue. Voici comment le LE LIVSB PAELE traducteur des traités de Castellion fait parler son ouvrage, car, dans les éditions hollandaises du XVIe siècle, par une jolie fiction, c’était le livre lui-même qui prenait la parole :

« Le petit livre parle : Cherchez ! vous ne trouverez rien qui ait soulevé plus de querelles et plus de haine que les questions de prédestination, de salut, de libre arbitre et de foi. On dirait que l’esprit de l’homme s’ingénie à obscurcir la lumière de Dieu. Le cœur docile se complaît dans une certitude redoutable et trompeuse ! Mais voici, ces ténèbres et ces sottes querelles, je les dissipe sans contestation possible, simplement, brièvement, de lumineuse façon — non par un escamotage habile — mais par la vérité même de Dieu. *> 1

Et comme si l’amoncellement de calomnies haineuses ne devait peser que sur les épaules de ceux

1 Du hollandais: Ts æmensprucken, 1581.

qui s’en étaient rendus coupables, Coornhert ajoute, selon l’habitude, ce quatrain auquel je voudrais conserver toute sa grâce naïve :

Sans la bonté, nul ne vivra vraiment,

Le méchant endurci se ferme à la bonté.

Tu ne vivras vraiment que si tu meurs au mal.

Si tu ne veux mourir, meurs donc au mal. Sois bon. 1

N’y a-t-il pas, dans ce raccourci rapide, une petite esquisse de la religion de la Bonté qui procure la vie % Et n’est-ce pas un peu la religion de celui qui disait : « Il n’y a qu’un seul bon ! C’est Dieu. » coornhert et Coornhert ne devait pas cesser, un instant, de s’oc-

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