LES CALVINISTES
cuper de ces graves questions qui troublaient si profondément son âme et l’âme de ses contemporains. Mais il avait à soutenir des luttes redoutables qui ne lui laissaient guère de repos, et ses travaux personnels exigeaient qu’il leur accordât aussi quelque attention, s’il voulait mener son œuvre à bonne fin. Il avait alors soixante ans, et ses adversaires le harcelaient sans trêve. La répulsion qu’il ne cessait de manifester pour le régime d’intransigeance calviniste, lui créait de constants conflits avec les autorités. C’est à ce moment qu’il écrivit son étude critique du Catéchisme néerlandais 2 et il n’est pas nécessaire d’insister, pour comprendre l’influence
1 Du hollandais : Van de Gehoorsaemheyt. 1582.
2 Elle parut en 1582.
LA RÉFORME DE LA RÉFORME
que les idées de Castcllion, dont il était rempli, pouvaient exercer sur sa pensée. Sa réfutation était très énergique. Les « ecclésiastiques » s’en plaignirent amèrement, dans ime requête à la Cour de Hollande : « On tolère, disaient-ils, des personnes qui blasphèment contre la vraie Religion. . . . On imprime et débite des livres écrits contre la Foi, et même Von attaque le Catéchisme et on dédie aux Etats les ouvrages où on le critique.»1 Les Etats répondirent « que l’on supprimerait tous les exemplaires du livre qui aurait été publié contre le Catéchisme. » 2
Mais ces mesures ne décourageaient pas l’héroïque défenseur de la liberté de conscience. Le professeur Juste Lipse, ayant soutenu dans un de ses livres qu’on ne devait tolérer qu’une religion dans le pays et qu’il était permis de punir les hérétiques, Coornhert se dressa en face de ce nouvel adversaire et soutint énergiquement la doctrine contraire. Les arguments qu’il invoque sont directement tirés du Traité des hérétiques et les témoignages qu’il cite sont ceux que citait Castellion.
Comme si sa pensée, au cours de cette généreuse campagne, lui avait montré la nécessité de combattre ses adversaires avec les armes du Réformateur
1 Requête aux Etats de Hollande 15S7. Cité par G , Brandt. Histoire de la Réfonnation des Pays-Bas, pages 315 et 316.
2 « Il est à craindre, ajoute l’historien hollandais, que l’intransigeance des Calvinistes, au cours du XVle siècle, n’ait augmenté le dégoût que plusieurs personnes avaient déjà conçu pour leur religion. » Page 316.
libéral de Bâle, malgré que la préparation de son ouvrage sur la prédestination l’absorbât profondément, il décida de traduire sans retard ce livre mysencobe cas- térieux que Calvin avait jadis dénoncé et combat-
TELLICN
tu avec tant de violence dans son libelle intitulé : « Calomnies d’un brouillon. » Le titre qu’il lui donne était probablement celui de l’édition d’Anvers 1, mais sa pensée ne s’immobilise pas dans la critique d’une doctrine qu’il a depuis longtemps jugée. Sa préface est révélatrice de son état d’esprit :
«Vous savez, écrit-il, vous savez, ami lecteur, l’importance que Calvin et Bèze donnent au dogme de la prédestination éternelle de Dieu. Ils le tiennent pour indispensable au salut, et Théodore de Beze dit que c’est le seul fondement de >a foi. Leurs écrits sont là pour montrer le zèle qu’ils ont mis a plonger dans cette mer sans fond de choses mystérieuses et inconcevables, mais leurs écrits sont là aussi, pour témoigner des sottises qu’ils ont pu émettre à ce sujet. ... Il faut dire que leur doctrine a fortement déplu à un grand nombre de gens qui se reclament de cette religion qu'on nomme réformée 2. Elle a aussi fortement déplu à l’auteur de ce traité qui, d'après les Réformateurs de Genève, serait Castellion. Je n’ai pas cru pouvoir laisser ignorer à mes compatriotes un document semblable. Si la doctrine prédestinatienne vous rebute, évitez-la et ne craignez pas de l'éviter. A quoi bon d’ailleurs l’étude approfondie de mystères qui nécessairement nous échappent ?
1 Voir page 328 « Critique abrégée du dogme de Calvin sur la Prédestination divine, écrit, d’après l’affirmation de Calvin et de Bèze, par Sébastien Oastellion et combattu par le susdit Calvin dans son libelle : « Calomnies d’un vaurien ».
Cette désignation assez dédaigneuse est familière à Ooornhebt et montre bien que, comme Castellion, il avait le sentiment qu’à Genève, sous le pontificat de Calvin, il n’y avait pas grand’ chose de changé.
Cherchez premièrement la vie en Dieu. Imitez le Christ. Vivez en sa lumière, qui est la lumière de Dieu. Cela seul est nécessaire à votre salut. ... Je voudrais que ce traité vous montrât que ce sont là des questions oiseuses et que l’essentiel est d’obéir, dans une humble consécration de toutes vos énergies, à cette exhortation évangélique : «Ne visez pas à la connaissance de toutes choses, mais gardez 1a. foi.» Ceux qui veulent pénétrer les mystères de Dieu seront confondus .... Puissiez-vous laisser de côté ces choses inutiles qui, fermées i tous, remplissent d'orgueil ceux qui prétendent les connaître > •nais ne les rendent pas meilleurs. La vie est trop brève pour répuiser à ces choses stériles. L’essentiel n’est pas tant de savoir que de tendre à la perfection. Et cela, Dieu, la source de toute grâce excellente, le dispense à tous par Jésus Christ, notre Seigneur. 1 A vous ....
D. V. COORNHERT.
Voilà certes, une belle lettre ouverte aux habitants de la Hollande. Croyez-vous que des manifestations de cette nature pouvaient passer inaperçues ?
Nous sommes en 1590. Coornhert, épuisé par ses luttes, s’était retiré à Gouda et c’est là qu’il mourut. Son ami Spieghel écrivit pour lui une épitaphe familière aux Hollandais qui la citent sans cesse, sans savoir que c’est sur sa pierre tombale, devant le chœur de la grande Eglise, qu’elle fut pour la première fois gravée. 2
1 Du hollandais. Préface de la « Critique abrégée.» Tome III des œuvres de Coornhert.
2 «Hier rust — Wiens lust — En vreugd — Was deugd, — En ’t waer — Hoe swaer — ’Ook viel, — Noch sticht — Syn dieht — Geschrijf : — Maar ’t lijf — Hier bleef ’t — God heeft — De ziel.»
L’influence de Coornhert n’avait pas été vaine. Certes les Calvinistes ne perdaient pas l’espoir de régenter les consciences, mais les autorités faisaient la sourde oreille. Les Magistrats n’étaient pas tous acquis à leurs idées. Plusieurs d’entre eux étaient fort instruits et très émancipés. Ils lisaient couramment le latin et le français, et ils n’ignoraient rien de la lutte émouvante que Castellion avait soutenue jadis contre le tout-puissant Calvin. Il y en avait même un certain nombre qui se réclamaient ouvertement de Coornhert. Une des personnalités les plus brillantes de cette époque, C. P. de Hooft, bourgmestre d Amsterdam, ne faisait pas mystère de sa sympathie pour ses idées, et à maintes reprises, il en a fait l’éloge 1. Il les professait d’ailleurs lui-même, avec une fermeté qui n était pas sans prix dans ces temps troublés. A l’occasion d’un pauvre diable d’hérétique qui professait des idées bizarres, il prononça un discours qui restera comme un des plus beaux témoignages de la tolérance des libres croyants du XVUlsiècle et qui semble un résumé des idées émises quarante ans auparavant par le persécuté de Bâle. Avec quelle émotion, les disciples de Castellion retrouvent, dans ce discours, d’une si belle tenue et d une si haute éloquence, les idées chères
1 Beandt page 325.
LA RÉFORME DE LA RÉFORME
à leux maître ! Le Bourgmestre d’Amsterdam était un authentique Bellianiste. 1
« Est-il raisonnable, disait-il en plein Conseil, de faire mourir tous ceux que le clergé 2 traite de blasphémateurs ? D'ailleurs on donne à ce mot un sens si étendu, qu’il renferme les Papistes, les Luthériens, les Mennonites, les enthousiastes et presque tous ceux qui ne se conforment pas entièrement à notre Eglise .... »
Ici l’orateur évoque le douloureux souvenir des récents massacres du due d’Albe :
« On dira peut-être que les Espagnols persécutaient sans raison, et que nous le faisons très justement. Mais les Papistes et les Luthériens disent la même chose partout où ils sont les maîtres. Chacun s'imagine avoir la raison de son côté, et personne ne manquera de prétextes pour exercer des cruautés. Si nous continuons sur ce pied là, ne doutons pas de la ruine de notre patrie. Nous devons donc prévenir un tel malheur dès le commencement. Au lieu d' employer la violence, nous ne devons employer que la douceur et la modération : c'est ainsi que Von doit établir la vraie Eglise. »
Quel est le partisan de Calvin qui oserait soutenir, en lisant ces lignes, que P. C. de Hooft s’inspire de Calvin ? N’est-ce pas contre Calvin qu’il parle et contre Théodore de Bèze ? N’est-ce pas dans le sens du Réformateur de Bâle 3 ? Mais voici qui est encore plus caractéristique :
1 Voir Traité des hérétiques de Martin Bellie (Castellion). Le Bellianisme resta longtemps l’expression par laquelle on désignait les défenseurs de l’idée de tolérance.
2 Les autorités ecclésiastiques de la Réforme calviniste.
3 Et n’y a-t-il pas une analogie de termes presque absolue avec le « contra libellum Calvini ? »
« Il serait avantageux à l’Etat, continue P. de Hooft, d’ordonner à Messieurs les Ministres de se renfermer dans les bornes de leur vocation. L’expérience nous apprend que ces ecclésiastiques 1 2 3 4 ont de la peine à se modérer si nous nous relâchons trop, et qu’ils tâchent non seulement de renouveler la persécution des autres sectes, mais encore d’exciter des troubles parmi le peuple .... Il me semble que la vie des hommes ne doit pas dépendre des subtilités des savants. . . . d’ailleurs il est fort surprenant que ceux qui soutiennent avec tant d’ardeur la doctrine de la Prédestination soient si disposés à persécuter les errants et à violenter les consciences, car si leur doctrine est vraie, il n’y a personne qui puisse éviter les choses auxquelles on est prédestiné. 2 Pour ce qui est des passages de l’Ancien Testament, que les Ministres citent, quelques savants ont justifié la persécution et d'autres Vont condamnée par ces mêmes passages. 3 II me suffit d’observer ici. . . . que les méchants ont toujours persécuté les bons. . . . D’ailleurs les habitants de ce pays ne croient-ils pas généralement que l’on ne doit inquiéter personne à cause de sa religion ? Cette opinion est sans doute fondée sur ce fait, que c’est pour obtenu1 la liberté de conscience qu’on entreprit une guerre si onéreuse. Ce même sentiment est aussi fondé sur les diverses déclarations et protestations publiques, touchantla Religion, qui jurent faites par tous les Réformés 4 . . . . On peut aisément connaître les intentions des membres du Consistoire, par le mémoire qu’ils présentèrent le mois de mai dernier. Ils voudraient que l’on fît des Lois qui défendissent, à ceux qui ont des sentiments différents des leurs, de les com-
1 II s’agit surtout des réfugiés calvinistes qui, venus de Belgique, animés de l’esprit de Calvin, se montraient intraitables.
2 Comparer avec les arguments de Oastellion, dans le Contra libettum Calvini.
3 Allusion évidente au Traité des hérétiques.
4 On dirait, tant P. de Hooft est sûr d’établir ici le postulat nécessaire de la Réforme, qu’il oublie Calvin et Bèze.
muniquer aux autres ; ils appellent cela répandre des erreurs, inquiéter les Réformés et troubler leur conscience.
Cette plainte aurait quelque fondement si ceux qui répandent leurs opinions, étaient convaincus que ce sont des erreurs.
Mais peut-on s’imaginer raisonnablement qu'ils cesseront de communiquer leurs sentiments, comme s'ils étaient persuadés qu'ils sont dans Terreur ? Toutes les sectes ne se croient pas moins obligées que les Calvinistes de travailler à l'avancement de leur religion ? 1 Supposons maintenant qu’il soit convenable de les empêcher et voyons de quelle manière cela doit se faire. Il faudra sans doute que les magistrats interposent leur autorité, au cas où on ne pourrait pas, par des conférences amiables, ramener ceux qui errent. Examinons ensuite si on doit les corriger, selon les Lois de l’Ecriture Sainte ou selon l’esprit du papisme ; c’est-à-dire par des lois sanguinaires. . . . Quel effet ont-elles produit lorsque le Roi d’Espagne les appliquait?.... Malgré les supplices les plus cruels, le nombre des hérétiques augmentait de plus en plus, de sorte qu’après un massacre continuel, qui dura 25 ans .... les habitants de cette province secouèrent le joug. Mais certainement ce ne fut pas dans le dessein de le subir une seconde fois. Réfléchissant sur les accusations injustes des Calvinistes contre tous ceux qui ne se joignent pas à l’Eglise, considérant la hardiesse de quelques personnes qui, venues de pays étrangers et s’étant incorporées avec l’Eglise Réformée, ont entre, pris d’entrer dans les maisons des Mennonites pour les chicaner sur leur croyance, quoique ces zélateurs n’ignorassent pas que les Etats toléraient les conventicules des Mennonites dans toute la province, réfléchissant, dis-je, sur tout cela, quelle conclusion en puis-je tirer, sinon que si nous permettons un jour qu’on châtie les hérétiques, on traitera bientôt de la même manière tous ceux qui ne se joignent point à l’Eglise Réformée ? On ne manquera pas de prétextes, on dira qu'ils répandent des erreurs, qu'ils froissent la conscience