‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 143 sur 155 · LA DOCTRINE HUGUENOTE · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE HUGUENOTE

et scrupuleuse, les doctrines de son adversaire. Les Eéformés de droite qui sont unanimes à appeler Calvin leur Père et qui s’en proclament « les fils respectueux» sont, inconsciemment, des fils si irrespectueux, qu’ils ont répudié ce qu’avait d’essentiellement calviniste la doctrine du serf -arbitre et de la prédestination et qu’ils se sont adonnés avec une ardeur — qui n’a d’égale que leur ignorance ou leur naïveté, — aux doctrines que leur « bon père » dénonçait comme une suggestion du démon. Il n'y a pas un orthodoxe réformé , aujourd’hui, qui ne signerait, avec enthousiasme, les Annotations de Castellion au Chapitre IX de l’épître aux Romains, qui scandalisaient les Réformateurs de Genève, et qui sont, aujourd’hui, si universellement reçues, que les Commentateurs orthodoxes (qui les ignorent) les répètent avec une évangélique candeur.

« Dans l’héritage des Réformateurs et de Calvin, écrit M. Doumergue, il y avait une partie de lumière, illuminant la société future ; il y avait une partie de ténèbres, projetée par une foi antique. On a pris la lumière, on a laissé les ténèbres. » 1 Le très honorable professeur calviniste a raison de parler de ténèbres et d’identifier ces ténèbres « à la formule plus ou moins fausse du serf -arbitre et de la prédestination » mais il se trompe étrange-

1 Discours sur les libertés modernes. Page 43.

LA RÉFORME DE LA RÉFORME

ment en croyant que « la partie de lumière qui devait illuminer la société future » sort des œuvres de Calvin. S’il est vrai que cette lumière réside, comme il l’écrit, dans « V égalité, la souveraineté du peuple, V affranchissement des jougs imposés à la conscience, » cette lumière ne jaillit ni des œuvres de Calvin, ni de son attitude, ni de sa dogmatique, ni de ses méthodes de gouvernement, ni de sa notion de la Eéforme, ni de ses principes d’autoritarisme doctrinal.

L'égalité des hommes, libérés de tous les servages spirituels, devant la vérité insaisie et le mystère des Réalités terrestres ou célestes, il l’a niée ! La souveraineté du peuple, qui ne peut résider que dans l’exercice d’une liberté reconnue et réalisée, il l’a combattue de tout son pouvoir et a pesé sur elle de tout le poids de son inconcevable métaphysique. L’affranchissement des jougs imposés à la concience s’est fait malgré lui, contre lui, à sa grande déception, à sa grande colère, et c’est de toute son indignation, à grand renfort d’injures et de calomnies, qu’il a protesté contre l’affranchissement de la conscience. Si aujourd’hui la libre recherche, le libre examen, la foi libre, font partie du patrimoine réformé, c’est malgré lui, et c’est contre sa volonté. Si les Eglises sont devenues tolérantes, si l’esprit latitudinaire l’emporte sur l’exclusivisme doctrinal, si les professeurs de théologie (comme M. Doumergue) peuvent à loisir dis-

cuter ses formules ; si des professeurs de tendance libérale peuvent enseigner dans l’Université qu’il créa, si des pasteurs libéraux en sortent, tous les ans, pour répandre, dans les pays de langue française, les principes de tolérance et de libre examen, c’est malgré lui, et c’est contre lui que tout cela se fait : c’est son œuvre qu’on désagrège, c’est son grand édifice doctrinal qu’on émiette, c’est son esprit qu’on tue. Les Eglises de la Eéforme reviennent progressivement à leur destination primitive. La digue que Calvin avait dressée, en plein courant de la Eéforme, n’est plus qu’un pauvre amoncellement de ruines impuissantes : la liberté religieuse y coule à pleins bords, se riant de ses ambitions de pontife. La vérité a balayé ses doctrines paralysantes. La science et l’exégèse ont rompu les portes des prisons où il avait cadenassé le texte biblique. L’esprit moderne souffle sur les consciences qu’il avait liées à des carcans de fer, et l’âme, libérée, s’épanouit dans une adhésion volontaire et libre à la Bonne Nouvelle du Maître.

Les églises de la Eéforme ne sont plus les églises de Calvin, elles sont rentrées, après plusieurs siècles d’égarement, dans la tradition protestante. Certes, l’esprit calviniste, là où il est professé par une minorité ne désarme pas : il ronge son frein dans l’attente d’une illusoire victoire. Là où il est encore

le maître il s’impose avec 'autorité x. Mais ses dernières redoutes chancellent, ses vieux remparts se lézardent et, tel un fort désaffecté, on le verra bientôt lever vers le ciel ses pauvres tourelles démantelées et impuissantes.

Mais qu’on cesse de nous dire que Calvin et Théodore de Bèze, ou leurs disciples, ont affranchi la conscience des jougs spirituels ou séculiers. Ce serait plus que du parti pris : ce serait un défi jeté au bon sens et à la réalité historique.

Il y a quelques années on a célébré, à Genève, le quatrième centenaire de la Réformation. On a abondamment glorifié Calvin. Spectacle admirable, tous les partis étaient représentés, toutes les tendances, toutes les doctrines fraternisaient. La voix des libres croyants et des libres penseurs se mêlait à la voix des orthodoxes et même des catholiques. Les unitaires donnaient la réplique aux trinitaires. Les Calvinistes chantaient les louanges de leur chef, tandis qu’en face on exaltait Castellion. Tous, dis-je, étaient présents à cette fête réformée, tous. . sauf, Calvin et Théodore de Bèze. L’esprit de Castellion était là, vivant dans le cœur de chacun ; la pensée de Curione était là ; les principes de Socin et de Coornhert étaient là; mais l’esprit et la pensée et les principes de Calvin et de Théo-

calvtn au 4ème centenaire DE LA RÉFORMATION À GENÈVE

1 En Allemagne : les cas Iatho et Traub : destitués pour hérésie.

dore de Bèze étaient absents. Si à un moment quelconque, soit dans les discours officiels, soit dans le service solennel de S* Pierre, le vrai Calvin, le redoutable dictateur de Genève, avait pris la parole pour professer ses terribles doctrines, c’est par des clameurs indignées que sa voix eût été couverte !

Vous souvient-il de cette dédicace qu’un des amis de Castellion écrivait sur l’exemplaire du Traité des hérétiques qu’il envoyait à d’Amerbach : le moucheron contre l’éléphant ?

LE TRIOMPHE Le moucheron le minuscule moucheron triomphait. de castellion ],^ l’éléphant domestiqué, dressé, désarmé, privé

de ses redoutables défenses, émasculé, amolli, les yeux ternes, la démarche incertaine, sans prestige et sans vigueur, se cachait, tout honteux sous les draperies chatoyantes dont on essayait de couvrir ses difformités et ses tares.

J assistais a cette belle parade et le << triomphateur >> me fit l’effet de la plus attristante victime ! Et je me sentis saisi, a son égard, d’une incommensurable pitié. Je me demandais s’il avait mérité cette déchéance, et si ses disciples, en l’affublant ainsi de théories qui étaient la négation de ses plus chères doctrines, n’infligeaient pas à son esprit un supplice plus grand que celui de Michel Servet !

Les Calvinistes de Hollande sont plus dignes. Ils ne veulent pas souscrire à ces atténuations. Ils ne veulent pas tolérer sans protestation la tolérance re-

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ligieuse. Ils ne se sentaient pins à leur place, dans une église dont l’esprit latitudinaire est la négation de leur exclusivisme. Leur liberté était opprimée, puisqu’ils n’avaient plus le droit d’opprimer les autres, et ils sont crânement sortis des églises réformées. Leur chef, Abraham Kuyper, les mène, comme un chef incontesté mènerait une cohorte de mercenaires. Et, drapés dans leur belle intolérance, tels des fossiles que la lumière aveugle et que le mouvement pourrait désagréger, ils se sont enfermés, cadenassés à triple tour, dans la cellule de leurs dogmes, d’où leur âme, confite en dévotion, regarde avec une pitié dédaigneuse ces «païens » qui cherchent encore. Détenteurs et propriétaires du Vrai éternel, ils attendent l’heure propice pour l’imposer aux infidèles. Voilà le seul Calvinisme qui, à l’heure actuelle, peut se croire digne de Calvin. Et encore n’est-ce là qu’un Calvinisme honteux 1, car si outrancier que soit M. Kuyper, il n’oserait jamais se faire l’écho de l’intégrale doctrine du chef dont il se réclame : on s’en détournerait avec horreur !

1 Voir la belle étude de Mr. C. B. Hylkema : Oud- en Nieuw Calvinisme. Een vergelijkende geschiedkundige studie.

LE PROGRÈS RELIGIEUX

Si variée, si féconde, si originale, si hardie que nous paraisse la pensée de Castellion, il serait téméraire de croire qu’une étude comme celle-ci en épuise la richesse. Aussi bien, à côté des livres publiés, il reste de nombreuses feuilles manuscrites. La prudence des Castellionistes les tenait en réserve pour des « jours meilleurs. » Ces jours semblent venus. Malgré qu’un certain nombre de pages n’aient plus, pour les libres croyants de notre époque, qu’une valeur rétrospective, la pensée tout entière de Castellion fait partie du patrimoine réformé et ü y aurait plus que de l’ingratitude à la laisser plus longtemps dans l’ombre. Elle va. reprendre vie K C’est pour cela que nous notons ici, d’un trait rapide, un livre sur lequel il conviendrait d’insister

1 Le sixième Congrès, international du progrès religieux (chrétiens progressistes et libres croyants) tenu, à Paris, en Juillet 1913, porte, sur son programme d’action, un projet de commémoration du quatrième centenaire de Castellion. Le Comité d’initiative se propose, à cette occasion, de rééditer tout ou partie des œuvres du Réformateur libéral, en vue de la vulgarisation de sa pensée.

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longuement, si nous n’avions l’espoir de le voir bien- manuscrit

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