INTRODUCTION DU MANUSCRIT
rapproche de cette œuvre de libre pensée religieuse et de foi. Il se dégage de ces grandes feuilles jaunies une impression de sérénité spirituelle qu’on imagine mal au sein des jours d’inquiétude et de tourment que vivait le grand initiateur libéral. L’écriture serrée, bâtive, coupée par endroits de vigoureuses ratures, qui semblent précipiter le flot jaillissant de la pensée, poursuit sa marche ascendante, comme si elle allait à l’assaut de cette ère de libération que, par avance, Castellion réalisait dans son âme.
L’introduction donne le ton de l’ouvrage :
«Je me propose d’étudier «un art» qui, au milieu des divergences d’opinion, dont la gravité ébranle l’Eglise, me semble pouvoir apporter quelque certitude. J’ai même le sentiment qu’il peut donner à l’âme, étayée sur une foi vivante et une claire notion du devoir, la solidité d’une maison bâtie sur le roc.
J ai intitulé mon livre i De l evrt de doutev et de CToive9 d^ içjTtoTev et de savoir, parce que je me propose avant tout de rechercher ce dont il est bon de douter, à quelles choses il faut croire, ce qu'il est -permis d'ignorer, et ce qu'on doit savoir. On s’étonnera peut-être du choix de mon titre, on dira qu’il est ridicule
de vouloir enseigner un art - qui est naturel à l’homme.
J’ai l’espoir qu’après avoir lu mon livre, ceux qui l’auront sérieusement médité, trouveront qu’il s’agit là de choses indispensables et qu’on ne peut les acquérir qu’à l’aide d’une sûre méthode. Les hommes d’ailleurs le démontrent surabondamment ; ils croient là où il faudrait douter, tandis qu’ils doutent là où il faudrait croire. D’autre part, ils ont la rage de savoir les choses que non seulement ils ignorent
LE PROGRÈS RELIGIEUX
mais qu’ils ont le droit d’ignorer, et ils ignorent les choses qu’il est de toute nécessité de savoir !. . . .
Je tiens à ajouter que l’art que j’enseigne est d’une telle nature que ceux-là peuvent aisément s’en passer qui, en toute simplicité d’âme et sans curiosité intellectuelle, ont mis leur confiance en Christ et se consacrent à la réalisation de sa volonté ....
Je traiterai d’abord des certitudes qui sont évidentes aux yeux de tous les hommes et qui ne peuvent être niées, soit par ceux qui ignorent l’Ecriture, soit par ceux qui la rejettent. Cela établi, j’entreprendrai de confronter la Révélation et ce témoignage humain, et après cette confrontation du Christianisme avec l’expérience et la raison, alors, mais alors seulement, j’étudierai les croyances chrétiennes, et tâcherai de montrer quelle doit être notre attitude dans ces questions si complexes. Pour cela, j’implore l’aide de Dieu sans lequel aucune saine pensée ne saurait naître.
Ecoute-moi, lecteur, avec une âme de bienveillance, et libre de parti pris. Je dis mon opinion, je ne prétends pas énoncer des oracles. Il est permis à chacun d’être d’un autre avis. » 1
Il n’était pas nécessaire d’être grand prophète pour comprendre qu’en se proposant de remettre en discussion toutes les valeurs religieuses, Castellion allait soulever quelque protestation. Il a même le sentiment que vont se dresser contre lui toutes les puissances de réaction, coalisées dans un même effort de résistance indignée. Mais il ne se laisse pas émouvoir. Sans doute, il ne prétend pas vaincre par son seul effort : l’autoritarisme doctrinal ne se laisse pas ainsi abattre !
1 Du latin. Præfatio. De arte dubitandi