‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 146 sur 155 · CONNAISSANCE · texte numérisé non relu

CONNAISSANCE

« Pourant, s’écrie-t-il, si je n’arrive pas à exterminer le monstre, j’ai la ferme espérance de lui faire une blessure dont il se ressentira longtemps. » 1

La blessure devait être mortelle : elle saigne encore au flanc du Calvinisme, qui en meurt.

1 Avant d’entrer dans la discussion des grands problèmes religieux, Castellion estime qu’il faut arrêter une rigoureuse méthode et, comme s’il était déjà formé à nos modernes disciplines, il s’ingénie à esquisser une originale et audacieux théorie de la connaissance. Il établit que Jésus ne jugeait pas autrement que ses contemporains, il démontre, par des exemples évangéliques, que sa pensée obéissait aux mêmes règles et, après avoir fait une large place aux facultés d’intuition morale, il en vient à un ardent éloge de la raison, « fille de Dieu» :

La, raison, écrit-il, pas plus que Dieu lui-même ne peut être abolie. Elle fait partie intégrante du Verbe éternel. Antérieure à l’Ecriture et aux cérémonies, sa révélation est plus sûre. C’est par elle que Dieu a instruit l’humanité, dans le passé.... et c’est par elle qu’il la conduira dans

l’avenir, vers la souveraine connaissance C’est la raison

qui a permis à Jésus de faire la critique de ces livres et de ces rites que ses contemporains plaçaient au-dessus de la raison . . . . C’est par la raison, qu’il a établi que le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. C’est par la raison qu’il a vaincu la lettre de la Loi. Par la raison.

1 Feuille 89. Le manuscrit autographe de Castellion commence à la page 56 du recueil, formé par les soins de son fils Nathanaël. Il est précédé de toute une série de lettres copiées. J’ai reproduit une ligne de ce manuscrit à la page 477.

LE PROGRÈS RELIGIEUX

qu’il en est venu à dire à la Samaritaine : « On adorera en Esprit et en vérité. » Car cela, on ne le trouve dans aucun passage de l’Ecriture sainte : c’est la raison seule qui lui a permis de l’affirmer. » 1

L’autorité des écrits bibliques ou des dogmes leur vient moins de leur origine que des éléments de vérité qu’ils contiennent. Si, dans le domaine religieux et moral, l’expérience ou l’intuition morale occupent une place prépondérante, c’est a la raison qu’il faut avoir recours dans les questions que soulèvent la critique du texte, l’historicité des livres ou l’exégèse biblique. Le Christianisme n’est vrai que dans la mesure où s’impose l’excellence de la vie morale qu’il produit dans l’âme de ceux qui le professent. Mais le «pragmatisme» religieux et moral de Castellion n est pas un acte de suspicion à l’égard de la raison : c’est le résultat d’une compréhension très nette de la diversité des mentalités et des expériences humaines. Sa foi est trop vivante pour engendrer le moindre scepticisme à l’égard du \ rai qu il affirme en Dieu, et le moindre doute à l’égard des moyens d’investigation que Dieu lui a donnés.

Cette théorie de la connaissance et cette étude rationnelle des dogmes chrétiens fait de Castellion un précurseur de tous ceux qui, de Descartes à MM. Boutroux et Bergson, cherchent à étudier,

i De arto dubitandi. . . . Ch. XXV : feuille 91. On comprend^ après cela que Lecky, dans son The rise and Influence of rationalisme in Europe ait écrit que Castellion est .un des plus éminents précurseurs du Rationalisme.» Page 47.

à la lumière d’une philosophie libérée et respectueuse, le fait religieux. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que le Réformateur laïque de Bâle ait ouvert à l’âme inquiète des chercheurs, que tourmente le grand mystère des choses et des êtres, des voies imprévues.

de l’aet Ce n’est pas sans raison qu’on s’émerveille de

DE DOUTEE

1 audace de sa pensée. Wetstein, plus de deux siècles après, en reproduisant quelques chapitres du manuscrit de Castellion, 1 croit devoir les faire précéder d’une longue introduction destinée à préparer ses lecteurs. Et pourtant, cette méthode, si hérétique au XVIeme siècle, n’en datait pas moins des prophètes d’Israël et, Castellion décidé à contrôler toutes les doctrines religieuses, ne faisait qu’obéir à la suggestion d’Esaïe s’étonnant que les idolâtres ne se demandent jamais « si ce n’est pas du mensonge qu’ils tiennent dans leur main. » C’est par là que Castellion veut commencer. Il institue simplement en méthode un fait d’ordre universel, aussi vieux que le besoin de vrai qui, dès les origines, travaille le monde. Son originalité consiste à avoir compris, le premier, que le doute pouvait être une suggestion de l’Esprit vivant, en travail de vérité au sein de l’humanité chercheuse.

~B ^ 6St de l aPIjlication de cette originale méthode

1 Les chapitres 12, 14, 15 et 16, de la 1ère partie. Novum Testament™ grcecum. Pages 856 et 884.

LE PROGRÈS RELIGIEUX

que sont sorties ses fécondes hérésies. Critique du texte, authenticité des livres sacrés, éxégèse biblique, Castellion a pressenti tous les problèmes qui devaient passionner, après lui, les esprits avides de connaître, et ses travaux ont ouvert à la science religieuse l’immense domaine de la foi libre et de la libre recherche : «L’avenir, s’écrie-t-il à propos des dogmes calvinistes, l’avenir ne croira jamais que nous ayons pu nous complaire en un semblable aveuglement. »

Après une critique acérée de la doctrine reçue,

Castellion fait une longue exposition du Christianisme, libéré des servages spirituels 1, et il en vient à établir les conditions de la vie en Dieu qui n’est pas autre chose que la vie normale, la vie harmonieuse, la vie divine et humaine à la fois, de l’homme résolu à tuer en lui les puissances mauvaises et à se soumettre aux vivifiantes suggestions de l’Esprit vivant.

Mais ce qui constitue la grande force, en même la recherche temps que la grande originalité du Réformateur libéral de Bâle, c’est moins peut-être son étonnante indépendance d’esprit que son inébranlable foi en l’action immanente de Dieu. De toute éternité, Dieu attire les hommes vers la Lumière, vers la Vérité, vers la Justice, et vers l’Amour : toutes les inquié-

1 C’est à ces chapitres qu’est empruntée l’image de l’arbre sauvage greffé, que nous avons reproduite à la page 477.

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