THÉOLOGIQUES
sur sa vie passée et nous n’avons pas cru devoir la lui refuser.
«Nous attestons donc brièvement que nous l’avions jugé tel qu’à 1’unanimité nous le destinions déjà aux fonctions de pasteur 1 sans un obstacle qui, seul 2 s’y est opposé. Comme nous lui demandions, selon l’usage,3 s’il était d’accord avec nous sur tous les points de la doctrine, il répondit qu’il y en avait deux sur lesquels il ne pouvait partager notre sentiment : l’un est que nous inscrivons le Cantique de Salomon au nombre des livres saints, l’autre que nous acceptons dans le Catéchisme la descente du Christ aux enfers, comme signifiant ce frisson de conscience qu’il éprouva en se présentant pour nous devant le tribunal de Dieu.
«Nous avons d’abord entrepris de l’amener par voie de raisonnement à notre opinion ; nous avons réfuté, comme nous l’avons pu, les arguments qu’il nous opposait. N’ayant rien gagné par là, nous avons enfin cherché une autre voie : nous lui avons montré que le Symbole des Apôtres ne tend pas à autre chose et n’a pas été composé pour une autre fin que de constituer un résumé bref et simple du Christianisme, qui, à la fois, contînt une saine doctrine et instruisît le peuple des choses les plus nécessaires au salut ; que, par conséquent, il devait lui suffire que, d’une part, notre interprétation n’eût rien de contraire à la saine doctrine, et que, d’autre part, elle se prêtât à l’édification ; qu’en effet nous ne blâmions pas les églises qui admettaient une autre interprétation ; et que notre seul souci était d’empêcher les inconvénients graves qui naîtraient de la diversité des explications. 4 II répondit qu’il ne voulait pas
1 Ce témoignage sera bien précieux à Castellion lorsque la calomnie es¬
saiera de dénaturer les raisons qui lui firent quitter Genève.
3 C’est donc, sans contestation possible, cet obstacle dont Calvin va parler qui seul empêchera Castellion de devenir pasteur.
3 L’usage était donc déjà établi de demander aux candidats une adhésion à la doctrine et au catéchisme du Réformateur de Genève.
4 On ne pouvait mieux aplanir les sentiers et la question se pose ici d’ une façon extrêmement intéressante. Calvin demande, semble-t-il, une simple concession doctrinale, afin d’éviter «la confusion dan si’ esprit des fidèles.»
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promettre ce qu’il ne pourrait tenir que contre sa conscience. 1
D’abord nous l’avons conjuré de ne pas se permettre, à la légère, de tenir pour nul le témoignage constant de l’Eglise universelle ; nous lui avons rappelé qu’ü n’y a aucun livre d’authenticité douteuse sur lequel n’ait été soulevée quelque discussion ; que même ceux auxquels nous attachons maintenant une autorité indiscutée n’ont pas été, dès le début, admis sans controverse ; que celui-là est précisément le seul qui n ait jamais été ouvertement répudié 2. Nous 1 avons aussi exhorte à ne pas se fier plus que de raison à son propre jugement, surtout quand il n’apportait rien que tout le monde n’ait vu avant sa naissance. 3
Toutes ces raisons n’ayant eu aucune prise sur lui, nous avons dû délibérer entre nous sur ce qu’il convenait de faire. Notre avis unanime a été qu’il serait dangereux et d un mauvais exemple de l’admettre au ministère avec cette condition4 5 ; d’abord les fidèles ne seraient pas peu blessés s’ils apprenaient que nous avons nommé pasteur un homme qui déclaré ouvertement rejeter et condamner un livre que toutes les Eglises ont porté au Canon des Livres sacrés ; ensuite ce serait ouvrir la porte aux adversaires, aux détracteurs qui cherchent l’occasion de calomnier l’Evangile et de déchirer notre Eglise. 6
1 Ici éclate l’irréductible séparation. Si fleuri que soit le chemin que lui ouvre Calvin, Castellion refuse de s’y engager. Son oui est oui, son non est non : c’est une question de probité, de sincérité et de conscience. Si mince que soit le sacrifice, il ne saurait y souscrire, car ce serait se mentir à soimême, ce serait mentir au témoignage de l’Esprit.
2 C’est précisément ce qui constitue l’originalité du point de vue de Castellion, qui, plusieurs siècles avant les exégètes modernes, a découvert le vrai caractère du Cantique des Cantiques et l’a nettement défini.
3 Comment Calvin peut-il dire cela, précisément après ce qu’il vient d’écrire au sujet du livre contesté par Castellion et que .personne, affirmet-il, n’avait encore ouvertement contesté »?
4 Avec cette condition qu’il garderait le droit d’avoir et de professer, sur deux points de la doctrine, une opinion qui n’était pas celle de Calvin.
5 Ou bien ceci n’a aucun sens ou bien c’est que, déjà, le Réformateur
de Genève a la volonté arrêtée de fermer la porte au libre examen.
Enfin nous nous condamnerions par là pour l’avenir à n’avoir rien à objecter à un autre, s’il s’en présentait un qui voulût de même répudier l’Ecclésiaste ou les Proverbes ou tout autre livre de la Bible, à moins qu’on ne voulût en venir à discuter si le livre est digne ou n’est pas digne du Saint Esprit. 1
«Certes, comme le dit excellemment Mr Ferdinand Buisson, 2 il ne faut rien exagérer et le document qu’on vient de lire n’a marqué dans l’histoire du Protestantisme français qu’un imperceptible épisode.
«Et pourtant, les contemporains franchissaient «là, sans s’en apercevoir sans doute, un passage «critique qui ne devait plus se retrouver. C’était, « dans le développement théologique de 1a. Réforme, «le point précis où l’Eglise, protestante se décidait «entre deux conceptions différentes de la consti- «tution ecclésiastique, celles que, dans la langue «de nos jours, on appellerait la «Conception ortho- «doxe» et la «Conception libérale».
«Pour la première fois, Calvin se trouvait, dans «sa propre Eglise, dans cette petite assemblée de «collaborateurs de son choix, en face d’une résistance «d’un or^lre nouveau. Souvent il avait eu affaire «à la négligence, à la mauvaise volonté, à l’envie,
1 Et cela apparaît, sans aucun doute, à Calvin, comme l’abomination de la désolation. C’est pourtant la question primordiale que devait se poser la critique moderne, en posant la question d’authenticité et d’historicité, pour tous les livres de la Bible.
2 Page 200. Livre I.
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«à des attaques personnelles et passionnées; souvent «aussi il avait eu à trancher des difficultés «relatives à des pratiques, à des usages, à des «formes de rite et de culte, à l’éternel débat sur «les sacrements, par exemple. Jamais encore, il «n’avait eu à prendre un parti sur une question «aussi délicate que celle qui venait de surgir.
«Castellion émet tout ensemble un doute «sur la légitimité d’une certaine interprétation «du symbole des Apôtres et sur l’inspiration d’un «livre de l’Ancien Testament ! Quoi donc ? Il «met, au-dessus de l’opinion de son Eglise particulière «et au-dessus de la tradition de l’église universelle, «son sens propre, sa propre raison ou plutôt, «disons-le tout de suite, car c’est le fond du débat, «sa conscience. C’est sa conscience de chrétien «qui ne lui permet pas de déclarer, inspiré du «Saint Esprit, un poème d’amour. C’est sa con- « science de lettré qui ne lui permet pas de jouer «sur les mots en donnant de force à un passage «du symbole, un sens, meilleur peut-être au point «de vue de la doctrine, mais qui, de bonne foi, n’est «pas celui du texte. Voilà tout le débat. Il n’y a «pas là d’autre hérésie, il y a une question de «probité. La probité du traducteur veut qu il «laisse à un poème la forme et le ton du poème ; «la probité du lecteur lui défend de lire frisson «de conscience où il est écrit descente aux Enfers ,
«quand bien même il convient qu’il vaudrait mieux «pouvoir lire frisson de conscience. — Ainsi se «pose, dès le début de la Réforme française, la «question vitale du Protestantisme.
«Jusqu’où vont les droits de la conscience et «de la raison individuelle ? Jusqu’où doit aller «le respect de ces droits, non seulement dans la «Société, mais dans l’Eglise, mais dans le pastorat ! «Il faut choisir évidemment entre la liberté — «sans laquelle il n’y a pas de sincérité absolue — «et l’autorité, sans laquelle il n’y aura bientôt «plus unité de doctrine. Peu importe le point «sur lequel la question se pose: aujourd’hui, c’est «tel dogme, demain ce sera tel autre que le doute «atteindra. Ce doute sera-t-il ou non toléré, sera-t-il «tenu pour légitime ? Si oui, l’Eglise sera une «association souple et variable, libre et progressive : «chacun de ses membres ne s’engagera qu’à obéir «à sa conscience et à Dieu, parlant par elle ; chacun «ne jurera de croire que ce que Dieu lui révélera. «Sinon ce sera une Eglise enchaînée à un ensemble «de dogmes, à un certain minimum de croyances «obligatoires auxquelles il faut adhérer sous peine «tout au moins d’exclusion. Dans le premier «système, quel chaos ! dans le second, quelle «inconséquence !
«De ces deux manières de comprendre la Ré- «forme, Castellion ne reconnaît que la première :
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«'periculosam libertatem ; Calvin fit triompher «l’antre. Et la pièce que nous venons de trans- «crire est le premier document officiel de cette «séparation des deux courants .»
On ne saurait exprimer avec plus de retenue deux cousants