‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 23 sur 155 · NÉCESSITÉ DE LA RÉFORME DE LA RÉFORME · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉ DE LA RÉFORME DE LA RÉFORME

qu’il ne fallait pas discuter de ces choses publiquement, les divergences doctrinales étant considérées comme une chose honteuse qu’on devait cacher.

La Eéforme n’était pas encore organisée qu’elle avait déjà besoin d’être réformée. C’est à cette tâche que va s’employer Castellion, et, puisque Genève tend à devenir une nouvelle Eorne, il convient que se lève, en son sein, un nouveau Eéformateur. Et ce Eéformateur de la Eéforme ne se contentera pas de proclamer à nouveau les grands principes, il les vivra, il les incarnera et, sans faiblesse, sans relâche, il dressera, en face de la Genève calviniste et autoritaire, l’idéal primitif de la Eéforme.

On lui refuse le titre de pasteur ? Il restera laïque, mais personne ne peut l’empêcher de se consacrer quand même à l’œuvre de l’Esprit et il s’y consacrera, non pas en dépositaire sacré de la Vérité éternelle, mais en laïque, en humaniste, en libre chercheur, en libre croyant.

La fonction qu’il a offert de garder, jusqu’à la venue de son successeur, le lie encore, pour quelque temps, au Consistoire; mais ces liens vont être bientôt rompus et, dégagé enfin de la tutelle qui pèse sur lui, il pourra donner libre cours à sa pensée. Cependant il ne peut pas quitter Genève sans libérer sa conscience. Il est des questions qu’il place bien au-dessus des interprétations de la

CASTELLION À GENÈVE

Bible et des dogmes : c’est la vie morale. La Réforme lui était apparue surtout comme un puissant moyen de régénération et de libération sociales : il ne peut pas tolérer que ceux qui, dans la chaire chrétienne, se font les héraults intransigeants de l’Evangile du Christ le violent effrontément, au grand scandale des simples. Calvin non plus, d’ailleurs. Or, Calvin était fixé depuis longtemps sur la valeur morale de quelques-uns de ses collègues :

«L’un, écrit-il, d’une nature emportée ou plutôt sauvage, n'est pas accessible aux bons conseils ; l’autre, fourbe et rusé, tout gonflé de mensonges et d’astuce ; tous les deux ignorants autant que vaniteux. Au défaut de savoir s’ajoute le défaut de soin et de sollicitude, car ils n’ont pas songé, même en rêve, à ce que c’est que de diriger une Eglise ». 1

Calvin leur fit des remontrances, mais au lieu de s’humilier, «ils ne pensèrent qu’à se venger»2. Ils se livrèrent à une fausse dénonciation qui amena l’arrestation d’un gentilhomme innocent. Celui-ci porta contre un des ministres genevois une accusation «si grave, écrit Calvin, qu’elle ne pouvait se terminer que par la mort, ou tout au moins par l’exil».

1 Herminjard : VII 410, 411.

2 Compte-rendu fait par Calvin et extrait d’une lettre à Parel, 31 Mai

DÉNONCE PUBLIQUEMENT l’attitude DES PASTEUPS DE GENÈVE

Cet épisode donne une idée de la mentalité de ces pasteurs. Des scandales ne devaient pas tarder à se produire: tel ministre reconnaît «avoir joué à jeu défendu», tel autre est «convaincu de conduite immorale.» Calvin, si strict sur ces questions, n’ose pas ébruiter ces faits. Il se tait parce que, déjà, cela «apparaissait suffisamment», mais un jour que, dans une réunion publique, 1 Calvin donnait une explication familière de cette parole de l’apôtre: «Nous montrant en toutes choses ministres de Dieu par une grande patience, etc», 2 Sébastien Castellion n’y tint plus. Il se leva et donna libre cours à son indignation : «Paul «était serviteur de Dieu, dit-il, 3 nous le sommes «de nous-mêmes; il était très patient, nous, très «impatients. Il passait les nuits pour se consacrer «à l’édification de l’Eglise, nous passons 1a- nuit «au jeu; il était sobre, nous, ivrognes; il était «menacé par les séditions, c’est nous qui les exci- «tons ; il était chaste et nous débauchés; il fut «enfermé en prison et nous y faisons enfermer «quiconque d’un mot nous a blessés. Il a usé de «la puissance de Dieu, nous de celle d’autrui. «Il a souffert de la part des autres, nous persé- «cutons des innocents».

1 U y avait environ une soixantaine de personnes.

2 II Cor. VI.

3 Extrait d’un récit de Calvin.

CASTELLION À GENÈVE

Castellion aurait pu illustrer ces généralités d’exemples précis, mais tous savaient ce qu’il voulait dire, et ses paroles devaient faire une impression profonde.

Luther, jadis, s’était élevé contre les mœurs des moines de son temps. Castellion s’élevait contre l’attitude, les mœurs des ministres de Genève, et il lui fallait d’autant plus de courage que c’est devant eux qu’il parlait ; mais il s’était trop ardemment donné à l'œuvre de la Réforme pour se taire ! C’était une obligation impérieuse. Il fallait que quelqu’un osât dénoncer les dangers de la voie où s’engageait la Réforme et ceux qui, à Genève, s’en faisaient les organisateurs.

Sa protestation serait entendue. Elle atteindrait les consciences. Il y aurait un revirement. Calvin lui-même, qui savait combien tout cela était vrai, comprendrait la gravité de l’heure.

Oui, certes, Calvin savait tout cela, et c’est probablement pour cette raison qu’il garde le silence.

Après avoir raconté à Farel cette «attaque sanglante», Calvin écrit : «Oui, je me suis tu, pour le moment, afin de ne pas allumer devant tant d’étrangers une vive discussion.... mais je suis allé porter plainte au syndic. » C’était, en effet, plus simple que de discuter. Le syndic ! Voilà un argument que nous n’avions pas encore rencontré et dont il convient de souligner l’apparition.

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