RÉQUISITOIRE DE CALVIN
Cet appel au magistrat marque une ère nouvelle : celui qui l’inaugure ne sait pas encore vers quel abîme il marche, mais il s’y engage allègrement, car il a conscience que Castellion vient de déclarer ouvertement la guerre à sa conception de la Réforme. Il a trop d’expérience des choses religieuses pour s’y tromper: «C’est bien de la sorte, écrit-il «à Farel, (31 Mai 1544) qu’ont débuté tous les «schismatiques». C’est le schisme ! Il vient d’éprouver qu’il est en face d’une irréductible volonté et que rien ne fléchira la conscience qui l’anime. Des mesures de sécurité s’imposent. Il faut prévenir le péril qui s’annonce. Le 31 Mai, Calvin dépose officiellement sa plainte au sein du Conseil. Il fait une rapide allusion aux scandales qu’ont provoqués ses collègues et, répétant les paroles de Castellion, il requiert une peine exemplaire.
Le Conseil ajourne sa décision. Le 3 Juin, le Conseil constate seulement que les ministres de Genève sont en contestation sur les doctrines avec Castellion ; il décide d’entendre prochainement les deux parties et de convoquer Yiret. C’est le mercredi qu’a lieu la discussion devant le Conseil et, le lendemain, 12 Juin, nous trouvons tous les ministres de l’Eglise 1 unis contre Castellion.
1 Calvin, Champereaulx, de Geneston, de Eglesia, Ferron, Abel. (Trepereault était en prison pour machination cnminelie).
CASTELLION À GENÈVE
Calvin les conduisait à la bataille mais il avait de bien tristes soldats. Champereault avait été, maintes fois, réprimandé, à cause de son existence qui était fort dissolue x; Ferron devait, quelque temps après, être déposé pour avoir débauché sa servante. Des trois autres, deux avaient été convaincus de faux serment par Calvin lui-même, et parmi les cinq, il y en avait au moins deux qui, «malgré qu’ils fussent criblés de dettes, ne ces- «saient pas de se griser à la dérobée dans les cabarets «et de consommer, en quelques repas, l’argent «nécessaire à l’entretien de leur famille.»1 2
Ce sont ces pauvres troupes que Calvin entraîne contre cet être de pureté, de droiture et d’austère vertu qu’était Castellion. La situation est particulière : ce sont les pasteurs que Castellion a flétris, dans leur hypocrisie, dans leur sensualisme, dans leur inconscience, dans leur autoritarisme et leurs instincts de perversité, qui vont prononcer la sentence. Ce sont les accusés qui vont juger leur accusateur ! Castellion est censuré et défense lui est faite de continuer à prêcher à Vandœuvres, «jusqu’au jour où il plaira à la Seigneurie «de lui en donner à nouveau l’autorisation.»
Castellion proteste et il prie, en l’honneur de Dieu, qu’il puisse être entendu sur ce que les
1 Opp. Cal vint : XII 197.
2 Amédée Roget — Histoire du peuple de Genève: Chapitre II, page 183.
l’assaut