CONTEMPORAINS
enfers et le Cantique des cantiques. Voici le reste du document :
«Afin donc que personne ne suppose un autre motif au départ de Sébastien, nous voulons qu’il soit attesté, partout où il ira, qu’il a volontairement résilié ses fonctions de Directeur du Collège; il les avait remplies de telle sorte que nous le jugions digne du saint ministère. S’il n’a pas été admis, ce n’est pas qu’il y ait une tache quelconque dans sa vie, c’est uniquement pour les raisons que nous venons d’exposer.
«Les ministres de l’Eglise de Genève. Signé, au nom et par mandat de tous: Jean Calvin.»
Le conflit semblait résolu, mais les syndics gardaient une sorte de malaise de ces séances où ils avaient dû, pour défendre «l’honneur du ministère», désapprouver, à haute voix, un homme qu’ils approuvaient tout bas.
L’attitude de Calvin, dans toutes ces affaires, n’était pas du goût de tous. On dit, et ce sont des gens très connus qui se font l’écho de ces bruits, que «par moyen de Calvin, on a fait tort à Maître Bastian». Les prédicants, inquiets, exposent au Conseil que Calvin «se dit être calomnié.» Mais les syndics ne semblent pas s’émouvoir beaucoup de cette plainte : ils savent à quoi s’en tenir. L’un d’entre eux, même, (et non le moins considérable), Claude Roset, dit nettement à Viret tout ce qu’il a sur le cœur au sujet de la façon dont on a traité Maître Bastian et tout ce qu’il pense de
CASTELLION À GENÈVE
l’absolutisme de Calvin. 1 L’ancien ministre Champereault peut dire, en plein Conseil, sans s’attirer la moindre réprimande, « qu’il connaissait bien les affections qui ont été contre Maître Bastian. »
L’heure est grave pour Calvin. C’est une décision forte qui, seule, peut sauver son œuvre. S’il tolère la moindre indiscipline, le moindre écart de langage, c’est toute la meute des adversaires qui se lance à ses trousses : «Jusqu’ici, écrit-il à Yiret, en se plaignant des propos de ses collègues, nous avons été trop indulgents. Il faut redoubler de vigilance et d’autorité. »
Le 15 janvier, 1545, un inoffensif anabaptiste est mis aux fers et soumis aux tourments de la grue.2 En mai, les blocs de tenailles, chauffées au rouge, deviennent le suprême moyen d’instruction ; en décembre, Calvin requiert, même, des poursuites contre les sorciers, et demande une sévérité plus grande, afin «d’extirper telle race»: et alors, entrent en scène «les sept traits de corde et demi», puis le «chauffement des pieds.» On se croirait en plein Moyen âge.
A ce moment, le Protestantisme n’existe plus, dans la cité de Calvin. Le Calvinisme s’y installe pour y faire triompher l’immutabilité du dogme, l’asservissement absolu des consciences. Mais 1 es-
1 Séance de Janvier 1546.
* Opp. Calvini : XII page 256.
LA MÉTHODE d’autorité À l’œuvre
carmouche avait été sérieuse. Daneau, écrivant plus tard aux Autorités genevoises, leur dit, en parlant des événements de 1544 : «C’est cette année — là que Satan a tenté, par la main de Castellion de vous ébranler ! Le coup, léger en apparence, était en réalité extrêmement dangereux. » Daneau avait vu vrai. A travers les trames ténues de ces minuscules événements, apparaissait une force nouvelle, redoutable, terrible même, pour les partisans de l’absolutisme spirituel : «la libre pensée religieuse.»
satan ou dieu Mais était-ce bien Satan qui animait Castellion ?
IST’est-ce pas plutôt l’Esprit de Dieu qui, besognant dans l’âme du premier des libres croyants de la Réforme française, poursuivait son œuvre de libération spirituelle ?
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
Après un court séjour à Neuchâtel, à Orbe et à Bâle, Castellion revient prendre sa famille, et quitte définitivement Genève, non cependant sans avoir rompu quelques lances avec Calvin, qui le qualifie d’épithètes tout à fait dépourvues de bienveillance :
«Si vous saviez, écrit-il à l’un de ses confidents ordinaires 1, ce que ce chien — c’est Sébastien que je veux dire — déblatère contre moi ! Il dit que c’est par ma tyrannie qu’il a été chassé du ministère pour que je puisse régner seul.» C’était là évidemment une intolérable calomnie dont Farel n’aurait jamais eu l’idée, s’il n’avait pris soin de l’en avertir. Il semble cependant que l’histoire, plus impartiale, ait jugé avec plus d’équité : «Calvin, écrit Voltaire, avait l’esprit tyrannique ; on en peut juger par les persécutions qu’il suscita contre Castellion, homme plus savant que lui, que sa jalousie fit chasser de Genève. » 2
1 Farel, Avril 1545.
a Voltaire, Œuvres choisies — page 485.
CASTELLION À BÂLE
Castellion n’était nullement chassé de Genève, mais on peut se figurer le soulagement qu’il éprouva à se sentir hors des atteintes de son tout-puissant adversaire. Et pourtant, l’avenir n’était guère brillant. Sa petite famille lui créait de nombreuses obligations 1. Or, il était sans ressources et tous les Collèges étaient pourvus. D’autre part, Calvin avait déjà prévenu ses amis. Aucun d’eux n’osait se compromettre. Mais, lorsqu’on a 29 ans, si dures que soient les conditions de l'existence, on ne désespère pas de la vie. Castellion trouva un modeste emploi de correcteur dans l’imprimerie d’Oporin, avec lequel, d’ailleurs, il ne tarda pas à se lier. Le salaire était insuffisant, mais le jeune humaniste avait une plume et, pendant deux ans, il en vécut. Il serait même arrivé sans doute, par ses travaux d’ordre littéraire et ses corrections de textes anciens, à faire face, sans grandes difficultés, aux besoins quotidiens de sa famille ; mais ce n’est pas cela seulement qu’il voulait ; l’essentiel restait à faire car il ne perdait pas de vue la tâche qu’il s’était fixée à Genève. Sa consécration volontaire à l’Evangile du Christ n’était pas une vaine promesse : il se devait à la Réforme et il s’y devait d’autant plus qu’elle était davantage
1 II avait à ce moment-là plusieurs enfants. Il en eut huit, en tout.
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
menacée par Calvia. Sa première préoccupation fut de poursuivre ses traductions bibliques. La Bible restant la grande inspiratrice, c’est par là qu’il fallait commencer ; le reste viendrait après. Et il entreprit de traduire la Bible tout entière, en latin et en français. C’était une œuvre immense, une vie y suffirait à peine. Il se mit à l’œuvre.
Mais il fallait vivre et, trop souvent, il devait abandonner sa table de travail, délaisser ses chers livres, pour courir à l’imprimerie d’Oporin et corriger des épreuves. Malheureusement les ressources qu’il se créait, de la sorte, n’étaient pas suffisantes et, maintes fois, il dut, pour subvenir aux besoins des siens, se livrer à des travaux manuels. Hugo de Groot nous le montre «sciant du bois.»
Cherles nous dit qu’il travaillait la terre ; d’autres nous disent qu’il se fit porteur d’eau et qu’il recevait, de quelques charbonniers, un maigre salaire. Certes, ces souffrances n’étaient rien pour lui, puisqu’à ce prix il pouvait continuer les traductions qui l’obsédaient. Mais ceux qui, après sa mort, apprirent dans quelles conditions il avait vécu s en émurent douloureusement :
«J’entends, écrit Montaigne, j’entends avec une grande honte de notre siècle, qu’à notre vue deux très excellents personnages en savoir sont morts, en état de n’avoir pas leur saoul à manger. Lilius Grégorius, Giraldus en Italie et feebastianus Castalio en Allemagne ; et crois qu’il y a mille hommes qui les eussent
appelés, avec très avantageuses conditions, ou secourus où ils étaient, s’ils l’eussent su.» 1
Mais Montaigne ne savait pas. Il ne connaissait Çastellion que par ses ouvrages et ignorait dans quel dénûment il les avait écrits. Jamais, d’ailleurs, une plainte ne s’échappa des lèvres du jeune savant qui se pliait, sans amertume, aux plus grossières besognes. Ses enfants avaient faim, il fallait les nourrir, et rien ne le rebutait. Mais, comme par une intuition mystérieuse, tous les siens comprenaient que, de leurs privations, devait sortir quelque chose de grand qui l’emportait de beaucoup sur toutes ces petites misères. Et les plaintes expiraient sur les lèvres, bleuies par le froid, pour que le père pût travailler. Ils ne savaient pas, ces petits, ce qui s’accomplissait sous leurs yeux, mais ils se sentaient pénétrés de respect, d’un respect mystique, devant le prodigieux effort du père.
Parfois, pour ajouter quelques sols au pauvre budget de sa petite famille, Çastellion acceptait d’aller, avec des gars vigoureux, arrêter les troncs d’arbres que, dans ses crues subites, charriait le Rhin. C’était un rude travail qui mettait aux mains des callosités qu’on ne voit guère aux mains des hommes de lettres, mais Çastellion n’en rougissait pas.
C’est avec joie au contraire, et il le dira plus tard
1 Essais, livre I, Chapitre 34.
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
non sans quelque fierté, qu’il se mêlait à cette rude besogne qui le rapprochait du peuple, et le faisait participer à ses luttes et à ses misères.
Certes, les magistrats rétribuaient chichement ce pénible et dangereux labeur, mais on n’était pas exigeant dans la maison de l’humaniste ; on y vivait de peu. Il semble que ses adversaires, eux-mêmes, auraient dû s’incliner, très bas, devant ce noble renoncement et cette humilité profonde. Or, c’est précisément à q>ropos de cet admirable oubli de soi que, plus tard, Calvin essaiera de le salir. Au cours de cette période de labeur acharné, sa femme mourut, en lui donnant un fils. Quelque temps après, il perdait sa fille Déborah et il craignit longtemps que deux autres enfants ne lui fussent enlevés. Que pouvaient devenir ses projets, au milieu de ces soucis et de ces chagrins domestiques ? Il dut suspendre, pour un temps, ses corrections et ses travaux mais, la misère menaçant d’emporter toute la maisonnée, il fallut se remettre au travail. C’est alors qu’une bonne et vaillante femme s’offrit à devenir la mère des jeunes orphelins. Au bout d’un certain temps, Castellion l’épousa, et ce second mariage lui donna quelque tranquillité d’esprit. Puis, comme si ce bouleversement dans sa vie familiale appartenait déjà au passé, ressaisi par l’œuvre entreprise, il se plongea, avec plus de passion que jamais, dans l’étude de ses textes bibliques.