‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 27 sur 155 · AMERBACH · texte numérisé non relu

AMERBACH

La vie recommença, partagée entre ses chers travaux de lettré et ses ingrates besognes de salarié. Heureusement Castellion avait de solides et puissants amis. Boniface Amerbach, le grand jurisconsulte, qui était un des hommes les plus remarquables de la Renaissance à Bâle, n’avait pas tardé à voir ce qu’était ce «prote» laborieux dont l’existence semblait undéfijeté à la raison, tant il y avait de folie héroïque dans son entreprise extravagante. Du jour où son attention se porte sur Castellion, il semble qu’un peu de lumière soit entrée à son foyer et que la destinée se soit montrée moins inclémente. Un peu d’aisance, en effet, y apparaît enfin. Amerbach, ayant appris à connaître Castellion, lui confie l’éducation de son fils, Basile.

C’est à ce jeune pensionnaire que Castellion dédie son livre de Dialogues grecs destinés aux commençants. 1 Amerbach avait fait un choix heureux, et son fils ne pouvait se trouver en de meilleures mains. Lorsque le jeune Basile fut parti pour Tubingue où il devait poursuivre ses études, les relations de Castellion et de Boniface Amerbach étaient devenues très intimes. Les dédicaces affectueuses qu’ils échangeaient montrent quelle étroite

1 Pour répondre au reproche qu’on pourrait lui faire d’avoir adopté des tournures trop simples, il écrit dans sa préface : « J’ai voulu descendre à la portée des enfants, car pour eux je ne rougirais de rien, pas même d’aller à cheval sur un bâton. »

LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL

amitié unissait les deux hommes. Un jour, enfin, Castellion put annoncer à ses amis que sa traduction était prête : sa Bible latine était sous presse. L’apparition de cette traduction latine était un événement trop considérable pour ne pas mettre immédiatement en lumière celui qui avait eu l’audacieuse pensée de s’attaquer à un aussi formidable travail. Aussi, le monde intellectuel de Bâle et les membres du Sénat de l’Université commencèrentils à s’intéresser, d’une façon plus précise, à Castellion. On lui conseilla de prendre ses grades de Maître ès-arts. Il soutint sa thèse latine, le 1er août, 1553 et, quelque temps après, il était nommé professeur de grec à l’Université. Il avait 40 ans. Désormais à l’abri du besoin, il peut se consacrer à ses divers travaux, sans être harcelé par le souci du lendemain. Oporin, Hervage, Perna lui demandent de publier, chez eux, des éditions classiques. Des jeunes gens, attirés par sa réputation d’éminent pédagogue, lui demandent des leçons ou se proposent comme pensionnaires. D’autre part, ses cours publics sollicitent son effort : toute une nouvelle période de travail s’ouvre devant lui, mais il n’a pas l’intention de se laisser absorber par ces préoccupations d’ordre purement universitaire. Au cours des dix dernières années, il a dû, pour vivre, sacrifier trop de temps à l’édition de livres classiques ou aux pièces latines et aux poèmes grecs qu’il écrivait. Il va enfin re-

prendre son vieux rêve. La publication de sa Bible latine ne lui suffit pas. Il faut que l’édition française la suive de près. Dans sa pensée, ces deux œuvres de vulgarisation se tiennent et il ne veut pas que la mort le surprenne, comme son ami Dryander, 1 avant d’avoir mené à bien sa grande entreprise.

Mais cette double traduction de la Bible s’imposait-elle ? Ce grand labeur était-il bien indispensable ? Déjà, de 1525 à 1529, Lefèvre d’Etaples avait traduit les cinq premiers livres de la Bible, les Psaumes, et les livres historiques et prophétiques. Une Bible entière, établie en partie par Olivetan, sur ces travaux, avait paru, en 1535, à Neuchâtel. La traduction partielle de Budé 2, de Théodore de Bèze et de Calvin lui-même était à la disposition de tous. Une autre Bible complète paraissait, en 1553, sous le nom de Calvin. On se demande à quelle pensée pouvait obéir Castellion, en persistant à travailler, après l’édition de sa Bible latine, à une Bible française qui, si excellente qu’elle fût, ne pouvait, somme toute, que faire double emploi avec celle de Calvin. Est-ce que Castellion, comme le disait ouvertement Calvin, ayant une très

Emporté par la peste à Strasbourg, avant d’avoir terminé sa traduction espagnole de la Bible.

Le livre de Job. Les Psaumes. Les livres de Salomon.

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haute opinion de lui-même, se figurait que les travaux de ses prédécesseurs étaient sans importance et que les siens seuls avaient de la valeur ? Cette supposition ne tient pas un moment, pour ceux qui connaissent l’indiscutable modestie de Castellion.

Certes, il avait le sentiment de ne suivre les traces de personne et de faire œuvre originale d’humaniste érudit, mais 1a- pensée que lui suppose Calvin n’a jamais effleuré l’esprit de l’humble professeur qui, dans un parti pris d’effacement volontaire, se vouait obscurément à la propagande du libre Evangile.

Castellion avait d’autres préoccupations. Il vou - TRADUCTION DE lait faire lire la Bible1 : il voulait la mettre non seu- LA BIBLE lement à la portée des savants, mais « des simples », de cette foule anonyme de gens sans culture qui se pressent dans les villes ou qui, loin de toute civilisation, végètent dans l’isolement des campagnes et que les humanistes appellent tout simplement «les idiots». C’est pour ces idiots 2 qu’il veut traduire la Bible en français. Les traductions en langage académique sont au-dessus de leur intelligence.

Or il ne faut pas qu’ils soient privés de ce moyen de libération spirituelle qu’est la Bible, alors que des versions savantes la mettent à la disposition

1 La version latine de Castellion écrit Richard Simon, «eut l’effet qu’il s’était proposé qui était de faire lire la Bible à ceux qui en négligeaient la lecture parce qu’ils en trouvaient le style trop rude et trop obscur. » Histoire critique du Vieux Testament Page 274.

2 C’était le terme courant. Calvin lui-même les désigne ainsi.

des gens instruits. Le peuple a, lui aussi, des besoins, et c’est au peuple que pense Castellion. C’est pour lui qu’il veut écrire une Bible, en style simple, sans recherche, «en langue parlée et vivante». C’est, en effet, à cela qu’il s’attache et tout son effort semble porter sur la nécessité d’écrire une Bible 'populaire.

une bible pour Délibérément, il exclut les expressions à tour-

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