‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 28 sur 155 · LE PEUPLE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE

nures hébraïque ou grecque ou latine. Il répudie tous ces termes concrets et ces mots de formation mystérieuse qui ne peuvent apporter aux ignorants aucune clarté. Il met à la place d’honneur des équivalents à signification précise, les termes employés dans le peuple ; il semble même qu’il affectionne particulièrement les mots familiers, les expressions originales, vigoureuses, un peu vives parfois, qui ont cours dans les provinces et qui ont gardé toute la saveur du terroir. On lui en fit un grave reproche ; il le prévoyait, mais il ne pensait pas qu’on serait aussi injuste qu’on le fut, de son temps, et qu’on l’est encore aujourd’hui, sur son intéressante tentative.

les critiques Certes, il y a, dans son texte, un grand nombre d’expressions qui nous étonnent ou qui nous choquent, des rapprochements de mots qu’on classe dans la catégorie des termes nobles et qui voisinent étrangement avec des termes sans éclat et souvent roturiers. On y a vu un manque d’éducation : «En

LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL

fait de langage, affirme Mr Douen 1, il est resté rustre. Il écrit : un tas de gens, un tas de faux frères - la marmaille - vêtus douillettement . .

votre œuvre est de mique-maque. »2

Mr. Douen semble perdre de vue la pensée très nette qui a présidé à la rédaction de la Bible de Castellion : il écrit pour le peuple et c’est ainsi que le peuple parle aujourd’hui encore. Ce que Mr. Douen considère comme un langage de rustre est précisément ce qui différencie l’essai de Castellion des essais de ses prédécesseurs. Il ne vise pas au style noble ; il vise au style vivant. Et Mr Douen lui-même reconnaît l’originalité de ce style si prenant, parce que sans recherche. Mais pourquoi s’étonner qu’il soit difficile de trouver, dans cette Bible, une page «qui n’offense pas les oreilles modernes ? >> 3 Quel est donc l’ouvrage du milieu du XVIème siècle, surtout s’il est écrit pour le peuple, qui pourrait subir une semblable épreuve ? Pourquoi reprocher à un écrivain qui affirme sa volonté de parler le langage peuple, de s’attacher fidèlement à réaliser son dessein ? Et suffit-il qu’il y réussisse pour le traiter de rustre '? Lorsqu’un écrivain proclame son désir de ressusciter, de vivifier des termes méconnus, dédaignés

1 O, Douen. Appendice au livre I de Mr Buisson, Page 423.

2 Pour: «Votre œuvre est du néant.* (Reuss : Es. XLI : 24).

3 Surtout, comme le fait Mr Douen (page 421) lorsqu’on vient de citer toute une série de mots ayant cours en France, vers 1550, et qui ont tout à fait disparu.

mais pleins de saveur, de force ou de charme, lorsqu’il se propose d’innover et de créer même, en remplacement d’expressions trop concrètes, des équivalents populaires et des termes concrets, n’estce pas trop perdre de vue sa pensée ou la trahir, que de lui reprocher d’avoir puisé, à pleines mains, dans le vieux français si suggestif du XVème siècle ou même dans le vocabulaire si imagé du langage parlé de son temps? Est-on autorisé à dire que la terminologie de Castellion «est un mélange de vieux français, de patois savoyard et bressan et de néologismes» surtout lorsqu’ immédiatement après, on cite un témoignage autorisé1 qui réduit à néant ce jugement sommaire et montre que, à maintes reprises, Castellion était plus fidèle à la science profonde des mots et plus correct dans ses néologismes hardis ou dans ses rares emprunts patois que le français moderne ! 2

Il ne faut pas oublier qu’en 1550 le français, en tant que langue écrite, était loin d’être fixé, soit dans son vocabulaire, soit dans son orthographe, soit dans sa syntaxe, et ce n’est pas aux modernes dont ce-

Mr O. Douen qui fait à Castellion ce reproche, cite immédiatement après le témoignage de Mr Clédat, au sujet des mots : accoiser (apaiser) ; affolir (rendre fou) ; à tout, (pour avec). Mr. Buisson lui-même ne peut pas supporter ce a tout : « l’insupportable à tout, » dit-il. Or ce terme est fréquemment usité dans les Bibles du XVe siècle.» (Clédat). Les autres termes sont très corrects et régubèrement formés.

Voir, pour plus de details à V Appendice,

LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL

pendant il se rapproche, par tant de côtés, qu’il faut le comparer, c’est à ses contemporains, c’est par exemple à Rabelais. Une étude comparative de son vocabulaire et de celui du curé de Meudon montrerait que ce n’est pas par ignorance qu’il adoptait telle ou telle expression bizarre, mais par un noble souci de la simplicité, de la clarté, de la couleur, de la précision ou de la correction.

Calvin que l’on considère, avec raison d’ailleurs, comme un des créateurs du français moderne, n’avait pas moins de hardiesse et ses néologismes sont loin d’être toujours aussi heureux que ceux de Castellion. Mr Douen est obligé de les relever. Il le fait d’ailleurs, avec bonne grâce, mais ce qui, pour Castellion, est du patois bressan, devient pour Olivetan et Calvin du dialecte picard.1 Cet euphémisme n’empêche pas Olivetan et Calvin, tous deux nés à Noyon, d’employer des mots patois dont l’emploi littéraire ne se légitime pas toujours avec autant de bonheur que les termes patois, choisis par Castellion.2 Sans doute, c’est une tâche délicate que de vouloir enrichir une langue. Ronsard, au XVI ème siècle, en a connu le péril et Mistral, en Provence, peut lui aussi s’en convaincre. Mais qui donc en face du projet que nourrit Mistral de rénover le vocabulaire provençal, par la résurrection de

1 O. Douen. Ibid page 424.

2 Voir Appendice.

Page 1