INNOVATIONS ET HARDIESSES
vocables disparus ou de néologismes hardis que ne comprennent pas toujours les Provençaux euxmêmes, qui donc oserait dire qu’il ne possède qu’imparfaitement le vocabulaire de sa langue ? C’est pourtant ce qu’ose écrire Mr Douen, au sujet de Castellion 1. C’est pour les mêmes raisons d’ailleurs, qu’on dirait de Calvin, de Rabelais et même de Montaigne, qu’ils sont des novateurs. La postérité n’a pas deux poids et deux mesures et, pour les mêmes motifs, elle accorde les mêmes consécrations. Un jour viendra où on tirera de l’oubli les livres de Castellion et où la linguistique lui rendra justice car il fut un précurseur en ce domaine comme dans les autres. Il n’est pas jusqu’à son orthographe qui ne trouve aujourd’hui une consécration qu’elle n’a point connue de son temps. Les grammairiens modernes ont conservé l’usage qu’il faisait de l’accent circonflexe et la suppression radicale de la lettre s dans les mots où, ne se prononçant pas, elle
1 Mr. Douen trouve une preuve de ce qu’il avance dans ce fait que Castellion avait vécu 10 ans, à Bâle, n’entendant plus que l’allemand ; et, pour mieux confirmer sa thèse, il va même jusqu’à dire que Castellion n’a «jamais parlé que le patois de la Bresse». Il serait intéressant de savoir où Mr. Douen a puisé ce renseignement, concernant la jeunesse d’un homme qui, à 20 ans, écrivait des vers grecs et latins, dignes de figurer dans les Anthologies des poètes connus de cette époque. On serait, me semble- t-il, autorisé à conclure de cela, non pas que Castellion a vécu dans son village, mais qu au contraire il n a pas dû s’y attarder beaucoup. A rapprocher de ces considérations une des conclusions de l’étude de Mr Douen : « Bèze, écrit- il, se trompe singulièrement quand il accuse Castellion de ne pas savoir le français. Castellion en possède parfaitement la syntaxe et le génie . . »
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
n’a pas d’utilité pratique. Les apôtres de l’orthographe simplifiée ne font pas autre chose que reprendre sa notation euphonique, et la Revue des Deux Mondes, en supprimant la lettre t à la fin des mots où elle est inutile, renouvelle tout simplement l’orthographe de Castellion.
Est-ce à dire qu’à côté de ces hardiesses heureuses il n’y ait pas des innovations bizarres, inacceptables, dont la nécessité ne s’imposait nullement “? Non, certes, et Castellion lui-même n’aurait jamais osé le prétendre.
Puisque nous sommes en présence d’une transposition audacieuse de la Bible en langage populaire, pour la rendre compréhensible aux gens sans culture, c’est à ce point de vue seulement qu’il faut se placer pour la juger. Or, de cet examen, il ressort nettement que l’écrivain était non seulement un traducteur hardi, mais un novateur souvent heureux, et on ne diminue personne en le mettant en lumière.
Mais le vocabulaire n’est qu’un moyen de traduction ; c’est la traduction elle-même qui importe et ici alors s’affirme, sans discussion possible, la supériorité de la Bible de Castellion. Mr Douen n’est pas suspect de partialité en faveur d’un homme qu’il traite de rustre et qu’il accuse de ne pas savoir son vocabulaire français. C est son témoignage seul que je veux invoquer. Mr Douen coin-