LA VERSION DE CALVIN ET CELLE DE CASTELLION
pare la Bible de 1553, (celle d’Olivetan et de Calvin) avec celle de Castellion et il déclare que la comparaison est loin d’être à l’avantage de celle de Calvin. Il en analyse soigneusement les imperfections qu’il classe sous quatre chefs :
1° Les hébraïsmes et les hellénismes dont la Bible de Castellion est exempte 1.
2° Les obscurités et les non-sens.
3° Une multitude de tournures enchevêtrées qui défient toutes les règles de la syntaxe et dont Castellion n’offre que bien peu d’exemples.
4° Les tournures déjà vieillies et dépassées au moment de l’impression, ainsi que le montrent les passages correspondants de Castellion.
Nous ne pouvons suivre l’éminent critique dans son suggestif parallèle et relever, après lui, les hébraïsmes et les hellénismes, les phrases dépourvues de sens que semblent accumuler Olivetan et Calvin, tandis que Castellion les évite avec un rare bonheur.
Nous ne pouvons montrer ici comment Castellion se dégage, par une traduction originale, des tournures incorrectes, obscures et peu françaises qui abondent dans la Bible de Calvin, comment il rajeunit les tournures vieillies et avec quelle surprenante intuition il rencontre si souvent, dans sa
«Noua n y avons rencontré qu’une faute de ce genre : «Je mettrai mon œil sur eux, sur leurs biens. * Note de M. O. Douen. Jérémie : XXIII : 6
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
correction, les mots propres et les termes modernes «ce qui explique que plusieurs de ses traductions soient restées » : 1
Mr Douen insiste longuement sur le tour mo- supériorité de derne de la version de Castellion et en cite quel- CASTKLtI0If ques exemples :
«Mais, ajoute-t-il, ne nous bornons pas à la Bible de 1553 que celle de Castellion dépasse incontestablement, au point de vue de la forme et de la correction grammaticale ; recherchons si la Bible de 1555 (celle de Castellion) peut soutenir la comparaison avec la révision de 1588, qui, naturellement, l’a mise à profit sur bon nombre de points.»
Et il cite, en parallèle, le chapitre XIII de la lere épître aux Corinthiens, en signalant «une faute de syntaxe 2 que Castellion a évitée et qui se perpétue, jusqu’en 1669, dans les Bibles protestantes qui en possédaient une multitude de ce genre».
«En somme, ajoute-t-il, il est permis de le dire, le style de Castellion est tout ensemble plus bref, plus élégant et plus français. Le fondateur de la tolérance est si bien un moderne que sa traduction ressemble parfois singulièrement à celle de Mr Reuss, qui ne l’a pourtant pas lue. . . . Et la Bible de Castellion l’emporte sur la révision de Calvin, soit quant au fond, soit quant à la forme. ... Sa version française marque un progrès considérable sur celle de 1553, au point de vue de F intelligence du texte, et un progrès plus considérable
1 0. Douen. Voir Appendice.
2 Quand je parlerais le langage des anges et que je n’aie la charité, je suis . . * pour t&i je n’ai pas la charité , » etc.
encore au point de vue du langage qui reste barbare, gaulois, obscur, incorrect, dans la révision de Calvin, tandis qu’il est clair et vif chez Castellion. Dans les bons endroits, la Bible de celui-ci ne sent pas la traduction : on dirait d’un livre pensé et écrit en français. Il égale la concision de l’original dans le fameux passage: «Dieu dit: Lumière soit et Lumière fut.» Il s’est fait une langue à soi, brève, précise, nerveuse, vibrante, si bien qu’à l’entendre on croit parfois entendre un de nos contemporains. La Bible de Castellion est en réalité la première traduction vraiment française de l’Ecriture Sainte. »
Cette appréciation d’un critique qui peut se flatter de n’avoir pas «amoindri les défauts de la Bible de Castellion»1 est concluante. Il est facile de comprendre maintenant pourquoi, à Genève déjà, le jeune humaniste traduisait le Nouveau Testament, malgré que Calvin l’eût déjà fait.
Le résultat de ce patient labeur explique, en partie, «ces fantaisies » dont se plaignait si amèrement le Réformateur de Genève et fait bonne justice de ses accusations de suffisance et de pédantisme. Les appréciations passionnées que Calvin se permettait à l’égard du jeune traducteur le mettaient, devant la postérité plus équitable, dans une bien fâcheuse posture, mais si le désir de faire mieux que ses savants contemporains était pour Vlmmaniste une raison suffisante, le dessein avoué d’écrire une Bible française pour le peuple trahissait dans l’âme du 'protestant une autre préoccupation.
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Ce serait méconnaître complètement le caractère et la portée de son effort si l’on se bornait à étudier dans sa traduction le vocabulaire et la syntaxe, la correction on le style. Cette traduction n’est pas seulement l’œuvre d’un humaniste épris des lettres sacrées, c’est une œuvre d'hérésie protestante, très caractérisée. On y voit le parti pris de l’homme qui, ayant donné librement son adhésion à une religion de libre examen, ne consent pas à abandonner ses droits spirituels et affirme, avec une opiniâtreté calme, (en humaniste certes, mais aussi et surtout en Réformé), sa volonté de maintenir le libre examen et d’en user sans contrôle.On y voit non seulement le désir de mettre la Bible à la portée des savants et du peuple, mais la résolution réfléchie d’amener les savants et le peuple à une notion plus pure et plus élevée du Christianisme, à une conception plus large de l’inspiration chrétienne. Castellion se propose d’établir les bases de cette Réforme de la Réforme, que l’attitude des Réformateurs de Genève rendait tous les jours plus impérieuse et que les temps accompliront s’il ne l’accomplit pas lui-même.
Et c’est cela que les écrivains qui se sont occupés de Castellion n’ont pas suffisamment mis en lumière. MM Buisson et Douen, qui ont fait de son œuvre de traducteur une magistrale etude, se sont placés à un point de vue dont la légitimité s’explique, certes, et même à certains égards s’impose.