LE LIBRE EXAMEN À
l’œuvre
c’est le calme triomphe des principes initiaux de la Réforme ; c’est l’esprit même de la Réforme s’affirmant dans le domaine sacré de la Révélation, et cela, sans bruit, sans éclat et sans manifestation tumultueuse, sans scandale, tout simplement, parce que depuis longtemps déjà la chose est acquise. Elle l’est, en effet, pour Castellion. Il ne sent pas le besoin de se livrer à un geste de protestation comme celui de Luther, affichant ses thèses révolutionnaires. Ce geste fait, la souveraineté de la conscience en ressort, sans contestation possible. Castellion agit comme si Luther et Calvin n’avaient pas à nouveau soumis, à l’autorité ecclésiastique, la conscience religieuse. Il persiste dans la voie qu’ils avaient tracée, avec une tranquillité simple, comme un protestant conscient, logique et fidèle.
C’est cette sérénité dans l’hérésie, c’est cette audace tranquille qui mettaient aux champs les Réformateurs de Genève. Il est vrai de dire que leur conception autoritaire de la Réforme subissait un bien redoutable assaut. Ils avaient décrété dans leur «Somme» ou leur «Cathéchisme» que les livres sacrés étaient d’origine divine ; que la Bible était parfaite et suffisante ; que la désignation des auteurs sacrés était indiscutable et que mettre en doute l’authenticité d’un livre, c’était porter atteinte à la parole de Dieu.
LE RÉFORMATEUR LIBÉRAL
Or Castellion, trop averti sur la question des testes pour n’avoir pas compris tout de suite que les livres sacrés sont, dans leur forme littéraire imparfaite, des œuvres humaines, se permet d’en relever les incorrections ou les contradictions irréductibles 1. Il tient l’histoire de la Bible pour incomplète puisqu’elle laisse dans l’ombre deux grandes périodes, et «pour contenter ceux qui voudraient savon les faits du dit temps dont la connaissance sert pour entendre l’Ecriture», il ajoute à la Bible des extraits de Josèphe. Il considère la Bible comme une bibliothèque où les livres d’histoire voisinent avec les livres de littérature sacrée ou profane. 2 Et il les étudie comme il étudierait «le poème de Lucain et l’Aulularia de Plaute. » C’est ainsi qu’il se refuse à croire que Moïse a écrit le récit de sa mort, où on lit cette phrase : « Personne n’a su jusqu’à ce jour où est sa sépulture, » et il en conclut que le Pentateuque, dans son intégralité, ne peut pas être de Moïse et que d’autres y ont travaillé. Cela nous paraît anodin aujourd’hui et la critique biblique a depuis longtemps mis
1 «Pourquoi, dit-il, ne se trouverait-il pas, dans le texte hébreu, des leçons fausses que l’on pourrait redresser par des conjectures ? Ce n’est qu’une superstition judaïque qui fait juger la chose impossible. Il n’y a aucune raison de croire que Dieu ait veillé avec plus de soin sur les mots et les syllabes que sur les livres eux-mêmes dont plusieurs sont entièrement perdus. Ainsi les livres de guerre de Jéhovah, les livres de Nathan et d autres, i
2 Le Cantique des Cantiques, par exemple.