CHRISTIANISME
mais plutôt il babillait en harengère. x». Cependant il ne devait pas tarder à le prendre plus au sérieux. Servet, en effet, travaillait à son grand ouvrage où il devait mettre toutes ses innovations hardies. Ce livre contenait un véritable plan de Réforme de la Réforme et pour qu’on ne pût pas s’y tromper, il l’appela la Restitution du Christianisme , 2 par opposition à l’Institution Chrétienne de Calvin. Exposé à toutes les tracasseries d’une Inquisition en éveil, Servet fit imprimer secrètement son ouvrage, et il en envoya, en 1541, à Calvin, un extrait manuscrit et un certain nombre de feuilles déjà tirées. Il lui fit même parvenir le volume entier, dès qu’il fut terminé. C’est, du moins, ce qui semble ressortir nettement d’une lettre de Calvin à Farel, datée du 13 février 1546 :
« Servet, dit-il, m’a écrit dernièrement et a joint à sa lettre un énorme volume de se3 rêveries en m’avertissant avec une irrévérence fabuleuse que j’y verrais des choses étonnantes et inouïes. »
Servet, malgré les violences de Calvin, avait encore confiance en lui. Il lui offrait même, avec une candeur touchante, de venir le rejoindre à Genève, pour travailler avec lui :
1 Ib. p. 59. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit ici d’un homme que sa découverte de la circulation pulmonnaire met au rang des plus grands précurseurs : «Qu’est-ce que le 16e siècle, en son fait dominant ? se demande Michelet. La découverte de l’arbre de vie par Servet. »
2 Christianismi Restitutio.
«Servet m'offre de venir ici, si cela me plaît, continue Calvin. . . . mais je ne peux pas engager ma parole, car s’il vient je ne souffrirai pas, pour peu que j’aie du crédit dans cette cité, qu’il en sorte vivant . »x
On sait ce qu’était le crédit de Calvin. On peut mesurer la portée de cette menace. Servet ignore ces confidences mais il a eu communication d’une lettre de Calvin à Frelon 2, où le Réformateur, soulignant «son esprit tant superbe», affirme qu’il n’y a pas de leçon «qui lui soit plus nécessaire que d’apprendre humilité» et où il déclare nettement qu’il ne doute pas que «Servet ne soit un Satan». Servet commence à comprendre que sa confiance était une naïveté. Cette façon de répondre à l’offre si sincère qu’il avait faite, le jette dans de grandes craintes. Il se demande si Calvin mérite sa confiance, et, pris de soupçons, il lui écrit: «Puisque tu crains que je sois pour toi un Satan, je m’arrête. Renvoie-moi donc mon manuscrit, et porte-toi bien. »
L’idée que Calvin pouvait abuser de son manuscrit ou de ses lettres semble injurieuse, au premier abord, mais Servet venait d’éprouver une trop amère déception pour que l’espoir qu’il avait mis en Calvin résistât à ce choc. La confiance abolie, le soupçon se fait jour. Et le soupçon se change bientôt
1 Lettre du 13 février 1546 : « nam ri venerit, modo valeat authoritas, vivum exire non patiar. »
2 Libraire à Lyon. Lettre du 13 février 1546, signée d’un pseudonyme (Calvin en avait plusieurs) Chasles d’Espeville.
LA RÉFORME CALVINISTE À L’ ŒUVRE