‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 50 sur 155 · LANGAGE DE · texte numérisé non relu

LANGAGE DE

CALVIN

mais l’histoire a besoin d’autres témoignages, et celui qui se dégage de ces circonstances, loin de maintenir l’honneur de Calvin, est en contradiction trop flagrante avec ses déclarations, pour qu’ici encore le rôle du Réformateur de Genève ne soit jugé avec sévérité. Calvin donc accusait Servet d’injures et

de calomnies ! Calvin dont «les adversaires ne sont

jamais que des fripons, des fous, des méchants, des ivrognes, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux»1, Calvin ose accuser quelqu’un d’injure :

«L’école de Vestphale, selon lui, écrit Bossuet, est une puante étable à pourceaux. La Cène des Luthériens est presque toujours appelée une Cène de cyclopes où on voit une barbarie, digne des Scythes. S’il dit souvent que le diable pousse les papistes, il répète cent et cent fois qu’il a fasciné les Luthériens et qu’il ne peut pas comprendre pourquoi ils s’attaquent à lui plus violemment qu’à tous les autres, si ce n’est que Satan, dont ils sont les vils esclaves, les anime d’autant plus contre lui qu’il voit ses travaux plus utiles que les leurs au bien de l’Eghse. Ceux qu’il traite, de cette sorte, sont les premiers et les plus célèbres des Luthériens. Au milieu de ces injures il vante encore sa douceur ; et après avoir rempli son livre de ce qu’on peut s’imaginer non seulement de plus aigre, mais encore de plus atroce, il croit en être quitte en disant qu’il avait été tellement sans fiel lorsqu’il écrivit ces injures que lui-même en relisant son ouvrage, était demeuré tout étonné que tant de paroles dures lui fussent échappées sans amertume. C’est, dit-il, l’indignité de la chose qui lui a fourni, toute seule, les injures qu’il a dites ; et il en a supprimé

1 Bossuet.

beaucoup d’autres qui lui venaient à la bouche. Après tout il n’est pas fâché que ces stupides aient enfin senti les piqûres et il espère qu’elles serviront à les guérir.

Il veut bien pointant avouer qu’il en a dit plus qu’il ne voulait et que ce remède qu’il a appliqué au mal était un peu violent. Mais après ce modeste aveu il s’emporte plus que jamais, et tout en disant : «M’entends-tu, chien, m’entendstu bien, frénétique? m’entends-tu bien, grosse bête?» il ajoute qu’il est bien aise que les injures dont on l’accable demeurent sans réponse. »

Mais ce n’est pas seulement un écrivain catholique qui relève ses propos. Voici l’opinion d’un protestant :

«Cette violence, au reste, était si naturelle chez lui qu’il s’étonnait de l’impression pénible qu’elle produisait sur ses amis. Dans sa dispute contre Westphal, il le qualifie de fou, de chien enragé, de fils du diable, et il écrit, quelques jours après, à Melchior Wolmar qu’il s’est contenté de défendre sa doctrine sobrie et modeste .... »

Calvin, d’ailleurs, n’ignorait pas ce qu’avaient de détestable ses violences :

«Je n’ai pas, écrivait-il, à Bucer, de plus grand combat contre mes vices, qui sont très grands et en très grand nombre, que celui que j’ai contre mon impatience ; mes efforts ne sont pas absolument inutiles ; cependant je n’ai pu encore vaincre cette bête féroce . »

C’est cet homme dont l’impatience est telle qu’il l’appelle lui-même une «bête féroce» qui poursuit Servet pour injures ou pour calomnies ! On se de-

LA RÉFORME CALVINISTE À L’ ŒUVRE

INCONSCIENCE OU HYPERTRO¬ PHIE DU MOI ?

mande avec effarement si c’est de l’inconscience ou si, à certaines heures, la folie du pouvoir divin ou l’hypertrophie du moi n’ont pas oblitéré tout contrôle en cette conscience d’exalté. Calvin, dont les moindres jugements, quand il s’agit de ses adversaires, constituent d’indéniables calomnies et, souvent même, de redoutables diffamations, Calvin fait poser à Servet cette question : «S'il ne sait pas bien que le crime de calomnie ou fausse accusation et déclaration est un crime capital ? » La fausse accusation, un crime capital ? A quoi, Servet, très simplement, répond qu’il n’a jamais accusé personne ni criminellement, ni autrement: «Il ne sait pas si la fausse accusation est un crime capital, mais ce qu’il sait bien, c’est qu’en stricte justice, 1 celui qui accuse à tort devrait subir la peine qu’il voulait faire subir à celui qu’il accuse. » 2

1 C’est à cette pensée de stricte justice mosaïque que se rattachent ces pa rôles de Servet où l’on a voulu voir l’approbation de la mort des hérétiques. Outré, révolté de la liberté dont jouissait son accusateur et de l’impunité de ses accusations, Servet s’écrie : «Je demande que mon faux accusateur soit puni par la peine du Talion et qu’il soit détenu prisonnier, comme moi, jusqu’à ce que la cause soit définie, par mort de lui ou de moi, ou autre peine. » Il y aurait plus que du parti pris à voir dans ce cri d’un homme exaspéré l’approbation de la mort de l’hérétique. Il y a seulement l’application d’une loi énoncée par Calvin lui-même ; un faux accusateur, un magicien doit être mis à mort. « Calvin est un faux accusateur » ; selon sa propre loi, il doit su bir la peine qu’il réclame pour les autres. Et Servet pousse cette pensée jusqu’en ses dernières conséquences logiques : «C’est pourquoi comme magicien qu’il est, il doit non seulement être condamné mais il doit être exterminé et déchassé de la ville. » C’est un argument ad hominem.

2 Textuellement: «L’accusant à tort devrait porter la punition que devait porter celuy qui a, à tort, été accusé. >

Si cette simple règle d’équité, qui remonte au code d’Hammourabi 1, avait été appliquée dans toute sa rigueur, Isicolas La Fontaine et Calvin eussent été condamnés, dix fois, à chaque interrogatoire.

Il faut voir le compte-rendu de ces débats pour y saisir, en pleine action, cette volonté d’obtenir la mort de l’hérétique, au moyen des accusations les plus fausses et des diffamations les plus audacieuses. C’est ainsi qu’il accuse très nettement Servet «d’immoralité et de paillardise», alors que son état physique rend ce reproche simplement odieux. A ce moment, Calvin s’est ouvertement porté accusateur du prisonnier. Il profère contre Servet des accusations qu’il renouvellera après son supplice :

«Tout le monde, écrira-t-il dans son Traité des scandales , tout le monde sait le mépris superbe que .... Servet et Dollet ont toujours fait de l’Evangile comme de vulgaires cyclopes qu’ils étaient. Ils sont tombés à ce degré de démence et de fureur, non seulement de vomir d' exécrables blasphèmes contre le Fils de Dieu, mais de se mettre eux-mêmes à l’égal des chiens et des porcs, quant à la vie de l’âme.»

ISTon, tout le monde ne sait pas cela. Tout le monde, au contraire, sait autour d'hui, comme le savait d’ailleurs Calvin lui-même , que Servet était d’une austérité de moeurs qu’on eût souhaité à ceux dont Calvin couvrait les débordements, lorsque Castel-

1 Roi de Babylone, XXlFnie siècle avant J. C. Promulgateur de la Loi du Talion : «œil pour œil, dent pour dent. »

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