DE LA FOI LIBRE
cours du trajet, il dit, à plusieurs reprises : «O Dieu, garde mon âme, ô Jésus, fils du Dieu Eternel, aie pitié de moi !» Devant le bûcher, Servet tomba à genoux et s’abîma dans une profonde prière. Farel qui raccompagnait, montrant cet homme à genoux, le donnait en spectacle aux assistants comme les Athéniens, jadis, montraient à leurs enfants un ilote ivre : «Vous voyez, disait-il, de quelle grande force dispose Satan quand il s’empare de quelqu’un. Cet homme. . . . maintenant. . . . est au pouvoir du diable ! »
Cet homme en prière, au pouvoir du diable ! De quel esprit donc pouvaient être animés tous ces « hommes de Dieu » qui s’acharnaient sur lui'?
Les Réformateurs ne s’attendaient pas à cette sérénité. Si Servet avait pu crier à la foule son indignation des procédés de Calvin, s’il avait dénoncé son intolérance, avec quelle joie on l’eût traité de «chien aboyeur», de «démoniaque hors de sens».
1 Déclaration pour maintenir la vraie foi, Page 96.
Mais il se tut, n’ayant aux lèvres que des accents de prière : « O Dieu, ô mon Dieu ! » Et comme Farel, dans son zèle de convertisseur calviniste, le pressait de se rétracter : «hPas-tu donc rien d’autre à dire ? » Servet lui répondit, avec, dans les yeux, l’extase du martyr : «Que puis-je parler d’autre chose que de Dieu ? » La mystérieuse et divine Présence, en sa terrible agonie, lui tenait lieu de tout.
Mais le bûcher attendait sa victime. Servet y fut attaché avec, à ses flancs, son livre de' féconde et vivante hérésie, et la flamme l’environna de toutes parts. Le supplice fut terrible. L’agonie fut longue. Servet, à la morsure des flammes, poussa un grand cri. Mais, jusqu’à la fin, malgré ses atroces souffrances, il resta fidèle à sa foi. Ses persécuteurs ne purent lui arracher un mot de rétractation, et pourtant il eût suffi qu’il consentît à dire : «Jésus, fils éternel de Dieu » et son supplice prenait fin. Servet refusa de rétracter ce qui était sa conviction et, après avoir prié pour ses accusateurs, il s’écria: «Jésus, fils du Dieu Eternel , aie pitié de moi. » Sa dernière profession de foi était une prière. Il expira, sans qu’un mot de haine, ou de bravade, ou de colère, ou même de protestation, se fût échappé de ses lèvres, irréductible dans sa conviction, calme dans sa foi, ferme dans ses espérances, en disciple conscient du Crucifié du Calvaire.
Mais il eût manqué quelque chose à sa mort, si
LA RÉFORME CALVINISTE À L’ ŒTJVRE
ses bourreaux n’avaient essayé de la salir. Il fallait, avant tout, enlever à Servet l’auréole du martyre. C’est à quoi s’attache son persécuteur :
«Afin que les disciples de Servet, ou des brouillons semblables à lui ne se glorifient point en son opiniâtreté furieuse, comme si c’était une constance de martyr, il faut que les lecteurs soient avertis qu’il a montré, en sa mort, une stupidité brutale dont il a été facile de juger que jamais il n’avait parlé ni écrit, à bon escient, comme s’il eût senti de la religion ce qu’il en disait . ...» 1
Ce souci de tuer Servet, une seconde fois, montre Calvin sous un jour bien pénible :
« Je vous prie, continue Calvin, que veut dire cela qu’ayant liberté de parler, comme il eût voulu, il ne fit nulle confession ni dVun côté, ni de Vautre 2, non plus qu’une souche de bois ?
«U ne craignait point qu’on lui coupât la langue, il n’était point bâillonné, on ne lui avait point défendu de dire ce que bon lui semblerait. Or, étant entre les mains du bourreau, combien qu’il refusât de nommer Jésus-Christ, fils éternel de Dieu, en ce qu’il ne déclara nullement pourquoi il mourait, qui est-ce qui dira que ce soit une mort de martyr. . ? »
Qui ? Toute la postérité consciente. Les pasteurs, les libres croyants qui, dans les églises réformées
Déclaration pour maintenir la vraie foi. Page 95.
Sa persistance à maintenir sa formule unitaire, ses prières afin que Dieu fût miséricordieux a ses bourreaux, ne sont rien pour Calvin.
ou hors de ces églises, se sont, depuis longtemps, désolidarisés d’avec les tortionnaires de Genève, et se sont sacrés serviteurs de l’Esprit de Vérité et non sectateurs de Calvin.
Servet fut le premier, le plus glorieux, le plus authentique martyr de la foi libre. Il est mort pour affirmer les imprescriptibles droits de la cou science humaine, pour sauvegarder la souveraineté du libre examen, en matière de foi. Il a subi le plus affreux des supplices, pour faire triompher, malgré Calvin, les principes de la Réforme. Et, protestant libéral, en fils respectueux, je me réclame de lui.
Durant de longs siècles, dans le protestantisme, un mot d’ordre mystérieux imposa le silence autour de ces horreurs. Non seulement il était interdit d’en parler, mais y penser était presque un crime ; puis, par une habile transition, on en vint à excuser les faits en considération de l’intolérance générale. Littré alla même jusqu’à dire qu’on ne trouverait pas un atome de tolérance dans tout le XVIème siècle.
Comment les Calvinistes n’auraient -ils pas adopté ce jugement qui leur était si favorable? L’un d’eux, l’historien Bungener, faisant allusion aux circonstances qui entourèrent le supplice de Servet, écrit: «Tout cela est odieux pour nous, mais