LE MONUMENT EXPIATOIRE DE CHAMPEL
LA RÉFORME CALVINISTE À l’ŒDVRE
n’avait alors rien que de très simple. » 1 Mr de Félice complète cette appréciation: «Ce n’est pas Calvin qui a dressé le bûcher de Michel Servet : c’est le XVIème siècle tout entier . ...» 2
C’est évidemment cette pensée qui a dicté à Mr Doumergue l’inscription qu’on lit sur le monument expiatoire, dressé par les protestants, à Champel le 27 octobre 1903 :
«Fils respectueux et reconnaissants de Calvin, notre grand Réformateur, mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle, et fermement attachés à la liberté de conscience, selon les vrais principes de la Réformation et de l’Evangile, nous avons élevé ce monument expiatoire, le XXVII Octobre MCMIII. »
Il y aurait de l’injustice à diminuer 1a, beauté de cet acte de contrition, qui répudie ouvertement l’intolérance des siècles passés. C’est presque une ère nouvelle qu’a ouverte le protestantisme : l’ère de la féconde et vivifiante expiation.
«Au milieu du carrefour, s’écrie Mr Doumergue, nous avons élevé notre grande pierre pour qu’elle dise :
«Passant, arrête tes pas et écoute. Il ne faut pas confondre les Eglises chrétiennes et l’Evangile du Christ. Les Eglises prêchent l’Evangile, plus ou moins fidèlement; elles ne le mettent pas en pratique tout entier, ni toujours. Ce qui est vrai des hommes est vrai des Eglises : il n’y en a pas une de juste, non pas même une seule !
1 Bungener, Histoire de la Réforme. Paga 320.
2 de Félice. Hist. des Protestants, Page 55.
«Passant, arrête tes pas et écoute !
«Quand les protestants parlent des chrétiens qui fondèrent leurs Eglises au X VIeme siècle, ils aiment à les appeler leurs pères, car ces chrétiens furent les héros admirables de la foi, de la piété, du martyre. Cependant ils furent aussi des hommes, c’est-à-dire des pécheurs. Et précisément, grâce au respect, à l’amour pour l’Evangile du Christ qu'ils ont inspiré à leurs enfants, ceux-ci en sont arrivés à distinguer entre les merveilles que cet Evangile a accomplies par leurs pères, et les fautes que leurs pères ont commises, en contradiction avec cet Evangile.
«Voilà pourquoi, au nom de la solidarité du sang et de la foi, les protestants réformés ont voulu faire amende honorable. Ils attestent, ils certifient leurs regrets, leur humiliation d’autant plus sincère et plus douloureuse qu’elle est plus filiale. » 1
Certes, c’est là une belle attitude ; des hommes qui s’humilient ainsi se grandissent étrangement, mais les fils respectueux et reconnaissants de Calvin se font peut-être quelque illusion, car leur acte d’accusation ressemble fort à une excuse. On dirait même que c’est là leur unique préoccupation. Mr Doumergue a, peut-être, mis un peu trop d’empressement à demander qu’on passât l’éponge :
« Comment , s’écrie-t-il, pourrait-on désormais nous reprocher des actes cpae nous avons si solennellement condamnés ? La dette que nos pères avaient contractée, non pas envers Dieu, mais envers la société humaine, nous, les enfants, nous la payons, comme
1 Monument expiatoire du supplice de M. Servet, Page 40.
LA RÉFORME CALVINISTE À L’ŒUVRE
peut se payer une dette qui fut une erreur : en la reconnaissant. Non pas aux yeux de Dieu, mais aux yeux des hommes, cette dette est effacée, elle est expiée ! Les adversaires du protestantisme n’ont plus le droit d’en parler . ...»
C’est évidemment un désir louable, mais c’est aller un peu vite en besogne. Dans son noble souci de laver la mémoire de Calvin, Mr Doumergue oublie les droits de l’histoire. Si généreuse que soit la tâche qu’on s’impose, on ne calomnie pas un siècle tout entier pour atténuer la responsabilité d’un coupable. On n’expie pas solennellement le crime d’un homme en se contentant de condamner une erreur dont on se hâte de dire qu’elle fut l’erreur de tout un siècle ! 1 Aussi bien, il ne s’agit ni d’une erreur, ni d 'un crime. Il s’agit d’une «poursuite à mort » où abondent les abus criminels, et cela on ne l’expie pas à si bon compte. Certes, cet acte d’expiation garde toute sa valeur, en face de l’Eglise de Rome qui, usant des mêmes procédés, n’a pas encore fait, et ne fera probablement jamais, un geste semblable, mais il ne saurait donner satisfaction à ceux qui, héritiers conscients de la Réforme
Cette insuffisance n’a pas tardé à s’imposer aux promoteurs mêmes du monument. Nous voulons bien reconnaître, écrit Mr. Chaponnière, que la phrase : «1 erreur de Calvin fut celle de son siècle» est un peu trop sommaire. Mais, affirme-t-il, toutes les explications qu’on aurait pu en donner auraient juré avec le style lapidaire qu’il fallait employer sur le monument. « (Semaine Religieuse, 8 Janvier 1910). On eûtpeut-être pu trouver une phrase « aussi lapidaire » et plus vraie. La brièveté n’exclut pas l’exaetitude.
ne consentent pas à trouver, dans la soi-disant intransigeance du XVIème siècle, des circonstances atténuantes qui équivalent presque à un acquittement. Ils jugent avec d’autres préoccupations.
Il y a, dans les actes criminels de Calvin, quelque chose que les monuments expiatoires n’effaceront jamais et dont les protestants conscients garderont le droit de parler toujours. C’est le crime de Calvin contre la Réforme; c’est l’audacieuse confiscation de ces principes protestants qui, seuls, lui permettaient de ne pas se soumettre à l’autorité de Rome. C’est la violation réfléchie, consciente, volontaire, des droits sacrés de la conscience religieuse qu’il faisait profession d’émanciper ; c’est son dessein arrêté de poursuivre à mort tous ceux qui mettaient en pratique les vrais principes de la Réforme ; c’est sa main mise sur les consciences réformées, véritable coup d’Etat qui le sacre pontife et souverain des âmes, décrétant d’hérésie quiconque ose penser autrement qu’il ne pense. Tout cela, pour reprendre les termes de Mr Bungener, peut paraître très simple à tous les croyants ortho-