‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 60 sur 155 · CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

CONTEMPORAINS

DE CALVIN et affirmer qu’il est permis de penser librement, voilà certes des prétextes bien audacieux. Ces prétextes, malheureusement pour les Réformateurs de Genève, étaient tout simplement les principes de la Réforme , et il faut croire qu’un certain nombre de protestants les invoquaient car'les correspondants de Calvin s’en émeuvent étrangement, et Calvin lui-même se surprend à partager leurs inquiétudes : «J’estime, écrit à Farel le Réformateur de Montbéliard, Pierre Toussaint, j’estime que nous n’avons pas le droit d’intenter une poursuite criminelle pour cause de religion.» Le professeur Rodolphe Gwalther signale avec inquiétude un fait déplorable: «A Zurich, la cause de Servet a déjà trouvé des partisans, parmi les Français et les Italiens, en plus grand nombre que vous ne croyez ! » A Genève même, des imprudents se risquent à dire leurs sentiments. Mais il faut voir comment, sous le régime de la Réforme , sont traités ces Réformés conscients. Mathieu Antoine est mis en prison «pour avoir mal parlé de l’exécution contre Servet et de la translation de Castellion ; il est arrêté qu on lui fasse remontrance et qu’il vide la ville, attendu qu’il est un fantastique à peine du fouet et mette les genoux à terre et de crier merci à Dieu et à la justice, » 1 Catherine Cop est condamnée

1 Registre du Petit Conseil, 4 août 1556.

pour avoir soutenu que Servet était «martyr de Jésus.» Benjamin, imprimeur, est poursuivi parce qu’il a tenu certains propos tendant à la louange de Servet, et même il a dit que «Servet était liomme de bien et que les magistrats l’avaient fait mourir à l’appétit d’un homme.»

Voilà ce qui se disait dans le peuple, mais le sort qui était réservé aux imprudents tenait les bouches closes, car il ne suffisait pas aux adversaires de Calvin de fuir Genève pour être assurés contre ses poursuites ; lorsqu’ils fuyaient du côté de la France, Mr le lieutenant envoyait ses informations à Lyon «afin de les faire punir.»1 Mais tous n’étaient pas de petites gens qu’on pouvait censurer à loisir. C’est Calvin lui-même qui nous apprend que le célèbre jurisconsulte Gribaldi 2, de passage en Suisse, semait des propos qui se ramenaient à ceci : « qu’il n’y a pas de pénalité à exercer contre des doctrines erronées, parce que la foi de chacun est libre. » Aussi, lorsque Gribaldi vint à Genève, Calvin ne consentit à le voir qu’en la compagnie des ministres, et comme Gribaldi lui tendait la main, il refusa de la prendre «jusqu’à ce, dit-il, que nous soyons d’accord en la doctrine.» Sur quoi, «sans autre chose, le dit jurisconsulte s en alla en disant : Adieu, Messieurs ! » Calvin, estimant

1 Registre du Petit Conseil, 4 Juin 1562.

a Gribaldi demeurait à Padoue, mais il venait en Suisse chaque année.

LA RÉFORME CALVINISTE À L’ ŒUVRE

Page 1