LA RÉPONSE
que Gribaldi lui avait manqué de respect, le fit citei devant le Conseil. Gribaldi dut comparaître mais, refusant d’entrer dans des discussions théologiques, il soutint simplement que c’était «un excès de rigueur et une injustice de ne pouvoir tolérer dans cette ville quelqu’un «qui ne fût pas d’accord en la doctrine. »
Le 28 octobre, un médecin italien écrivait de Bâle à Bullinger1, alors qu’il ignorait encore le supplice de Servet :
«Plût à Dieu que Servet n’eût pas de partisans ici et ailleurs, surtout parmi ceux qui veulent passer pour les plus lettrés et les plus distingués. J’en ai entendu quelques-uns traitant notre excellent Calvin comme un bourreau !»*
Gn bourreau ! Nous sommes loin de l’inscription du monument expiatoire dressé par les Calvinistes à Genève, et ce NVIème siècle, qui passe pour avoir
partagé l erreur de Calvin , entendait des appréciations empreintes de quelque sévérité.
Calvin, effrayé par ce flot montant de désapprobation qu’il sentait l’envelopper de toutes parts, résolut d écrire une défense vigoureuse de la sentence de mort qu’il avait inspirée, afin de réduire ses adversaires au silence et d’éclairer les ignorants: Bullinger l’y avait très nettement encouragé. Le livre, hâtivement écrit, parut quelques
1 Opp. Cal vint XIV 649. 2 Ibidem, XIV 658.
mois après le supplice. Il portait un titre qui en indiquait nettement la tendance : Déclaration four maintenir la vraie foi que tiennent tous les chrétiens de la Trinité des personnes , en un seul Dieu , par J ean Calvin , et, en sous-titre : Contre les erreurs
détestables de Michel Servet, Espagnol. Où il est aussi montré qu'il est licite de punir les hérétiques et qu'àbon droit ce méchant a été exécuté , par justice, en la ville de Genève. »
L’ouvrage paraissait le 24 février, 1554. Nous
LA RÉFORME CALVINISTE A L’ŒUVRE
analyserons en détail cet ouvrage, en étudiant la réponse qu’y fit Castellion. Qu’il nous suffise pour l’instant de noter ici son apparition.
Calvin en attendait un grand effet. Mais les lettres qu’il reçoit ne tardent pas à le détromper. Son livre n’avait convaincu personne. On continue à blâmer la sentence de Genève et la mort de Servet. Nicolas Musculus, de Strasbourg, lui écrit :« Grâce à Dieu, nous aimons mieux sauver les âmes.... que de les livrer au licteur.» Le chancelier Nicolas Zurkinden est plus catégorique :
«Je vous avouerai librement que je suis, moi aussi, de ceux qui, par ignorance ou par timidité, voudraient restreindre le plus possible 1 usage du glaive pour la répression des adversaires de la foi, même de ceux dont l’erreur est volontaire ....
J’aimerais mieux verser mon sang que d’être souillé de celui
d un homme qui n’aurait pas, de la manière la plus absolue, mente le supplice. ... Je n’aime pas ces lois dont le tranchant
s’aiguise pour quelques coupables isolés, et s’émousse dès qu’ils sont nombreux. ...»
Lt, en post-scriptum, Zurkinden ajoutait ces lignes, qui sont un véritable coup de massue :
«Je ne vois pas que vous puissiez obtenir aucune faveur aupiès des hommes d esprit rassis, en entreprenant, le premier de tous, de défendre, exprofesso, cette thèse odieuse à presque tous,1 autant que je puis le reconnaître par les premiers jugements que je recueille.»
Calvin s’émeut de ces critiques qui semblent
1 Rapprochez ces paroles de l’Inscription de Mr Doumebgue sur le monument Servet.
se multiplier, car il écrit au seul qui lui ait paru équitable, à son alter ego, à Bullinger : «Vous, du moins, vous me jugez avec équité ; d’autres m’attaquent durement, me reprochant d’être un professeur de cruauté, de poursuivre de ma plume un homme qui est mort de ma main .... Ce qu’il y a de bon, c’est que je vous ai pour complice de ma faute, si faute il y a, puisque vous avez été l’inspirateur et l’instigateur de la publication. Tenez-vous donc prêt, s’il le faut, au combat. » 1
Et pourtant, ce n’étaient là que de petites escarmouches. Personne n’osait braver ouvertement Calvin. Les partisans de la liberté de conscience, en face de sa formidable assurance, se prenaient à douter de leurs certitudes spirituelles. D’autres hésitaient à entrer en lice. Le chancelier Zurkinden ne veut pas «provoquer de querelle et offenser quelqu’un » :
«J’aime mieux rester muet, écrit-il à Calvin, aussi longtemps du moins que ma conscience me le permettra ... . je ne descendrai dans l’arène que si ma conscience m’y force.»2
Zurkinden ne descendit pas dans l’arène. Mais un champion autrement ardent allait y descendre. Un champion qui n’avait pas attendu la mort de Servet pour dire son sentiment.
Calvin allait trouver devant lui un adversaire à sa taille.
1 Lettre du 27 février 1554. 2 Opp. Calvixi, lü — 19.
LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE