LA PRÉFACE DE CASTELLION
C’est, en effet, Castellion qui a pris l’initiative de cette publication et la préface est de lui. Selon l’usage du temps, il la dédie à un «très illustre prince et Seigneur :
«Si toi, ô prince très illustre, avais prédit à tes sujets que tu viendrais à eux, en quelque temps incertain, et leur eusses commandé que tous se préparassent vêtements blancs, et qu’ainsi vêtus de blanc, ils vinssent au-devant de toi, en quelconque temps, que tu viendrais, — que ferais-tu si après cela, venant à eux, tu trouvais qu’ils n’eussent tenu compte de s’apprêter robe blanche, mais que, ce pendant, ils fussent en débat seulement de ta personne, en sorte que les uns disent que tu es en France, les autres que tu es allé en Espagne, les autres que tu viendras à cheval, les autres en chariot, les autres en grande pompe, les autres sans suite ou train ? Cela te plairait-il ?
Mais encore, que dirais-tu s’ils se débattaient entre eux, non seulement de paroles, mais aussi à grands coups de poings et de glaive, et que les uns vinssent à navrer ou occir les autres, qui ne s’accorderaient avec eux ? — «Il viendra à cheval ! » dirait l’un. — « Non, mais sur un chariot ! » dirait l’autre. — «Tu as menti. » — «Mais toi ! » — «Tiens, tu auras ce coup de poing. » — « Et toi ce coup de poignard au travers du corps. »
0 prince, aurais- tu en estime tels citoyens ? Que serait-ce si cependant quelques-uns d’entre eux faisaient leur devoir, suivant ton commandement de s'apprêter robe blanche, et que les autres, pour cela, vinssent à les affliger ou mettre à mort ? Ne détruirais-tu pas malheureusement ces méchants-là ? Mais que serait-ce encore si ces homicides-là disaient qu’ils auraient fait cela, en ton nom et par tes commandements, combien que tu l’eusses auparavant étroitement défendu ? Ne jugerais-tu pas que ce fait serait trop grief et énorme, outrageux et digne d’être puni sans miséricorde ?»
La question est posée avec humour et avec clarté.
<<Or, continue Castellion, je te prie, très illustre prince, d’entendre bénignement pourquoi je dis ces choses.
Christ est prince de ce monde, lequel en quittant 1 la terre, a prédit aux hommes qu’il viendrait à un jour et heure incertains : il a commandé qu’ils se préparassent robe blanche pour sa venue, c’est-à-dire qu’ils vécussent ensemble chrétiennement, aimablement, et sans aucuns débats, ni contentions, s’ entre -aimant l’un l’autre. Or maintenant, considérons, je te prie, comment nous faisons bien notre office.
Combien y en a-t-il qui soient curieux de se préparer cette robe blanche ? Qui est celui qui s’efforce avec toute sollicitude de vivre en ce monde, saintement, justement, et religieusement ? . . . . On ne se soucie de rien moins. La vraie crainte de Dieu, et la charité est mise au bas, et du tout refroidie : notre vie se passe en noises, en contentions, et toutes sortes de péchés. On discute, non pas de voie par laquelle on puisse aller à Christ (qui est de corriger notre vie), mais de l’état et office de Christ, à savoir où il est maintenant, ce qu’il fait, comment il est assis à la dextre du Père, comment il est un avec le Père. Item de la trinité, de la prédestination, du franc arbitre, de Dieu, des anges, de l’état des âmes après cette vie, et autres semblables choses : lesquelles ne sont grandement nécessaires d’être connues, pour acquérir salut par foi 1 2, et ne peuvent être connues si, premièrement, nous n’avons le cœur net, en tant que voir ces choses, c'est voir Dieut lequel ne peut être vu sinon d'un cœur 'pur et net, suivant ce qui est écrit : «Bienheureux sont ceux qui ont le cœur net car ils verront Dieu.» Lesquelles choses aussi, encore qu'elles fussent entendues , ne rendent point l’homme meilleur (comme ainsi soit que Saint Paul a dit : Si j’entendais tous mystères et secrets et je n’aie charité, je ne suis rien).»
1 Textuellement : « se départant de la terre .... »
2 C’est bien décidément le fidéisme : le salut par la foi, indépendamment des croyances. Castellion est le père des fidéistes.
LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE
LE «FIDÉISME»
CASTELLTON