‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 67 sur 155 · MONNAIE · texte numérisé non relu

MONNAIE

d’ok

1 Ep. à Tite III.

LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE

treeux», au sujet de «la Cène, du baptême et d’autres telles choses.» Mais comme il n’appartient à personne de décider qui a raison ou tort, il n’y a qu’une attitude à adopter et elle est parfaitement conforme à l’esprit de l’Evangile : « Supportonsnous Vun Vautre et ne condamnons incontinent la foi de personne . » Aussi bien qui dira ce qu’est un hérétique1? Castellion s’est essayé à résoudre le problème, mais, ne trouvant pas d’autorité suffisante pour tracer, entre la vérité et l’erreur, une ligne de démarcation qu’on ne pût contester, il est arrivé à une conclusion qui vaut d’être relevée, dans ses termes ingénus, car ils en disent plus long que la plus experte analyse :

«Certainement, après avoir souvent cherché que c’est d un heretique, je n en trouve autre chose, sinon que nous estimons heretiques tous ceux qui ne s1 accordent avec nous, en notre opinion. »

N’eût-il écrit que ces quelques lignes, Castellion mériterait d’être honoré par nous, comme un homme de haute sagesse ; on ne saurait montrer, avec plus de finesse et dans un raccourci plus heureux, toute la vanité de ces pompeuses excommunications qui se targuaient de l’autorité divine. D’un trait, il crève toutes ces vanités pharisaïques qui, semblables à des bonshommes en baudruche, s’écroulent, lamentables et vides.

Après avoir cherché nous-même ce qu’est un

hérétique, nous n’avons pas trouvé autre chose que ce qu’avait trouvé Castellion. «L’orthodoxie, c’est notre doxie , l’hétérodoxie c’est la doxie des autres. »

Mais le ton du pamphlet s’élève. Ce ne sont plus les résultats

DE

des réflexions humoristiques qui viennent sous la l5intolêeance plume de Castellion, c’est toute la douleur de son âme de chrétien: il souffre de voir qu’on juge le Christ, d’après les êtres de folie et de cruauté qui s’en réclament :

«Car ce pendant que nous combattons les uns contre les autres par haine et persécution, il advient qu’en ce faisant nous allons tous les jours de pis en pis et ne sommes aucunement soutenants de notre office. Ce pendant que nous sommes occupés à condamner les autres, 1 Evangile est blâme, entre les gentils, par notre faute. Car, quand ils nous voient courir les uns sur les autres furieusement, à la manière des bêtes, et les plus faibles être oppressés par les plus forts, ils ont l’Evangile en horreur et détestation, comme si V Evangile faisait les hommes tels ; et ont Christ en détestation, comme s’il avait commandé de faire telles choses : tellement qu’en ce faisant, nous deviendrions plutôt turcs ou juifs, qu’eux ne deviendraient chrétiens.

Car, qui est- ce qui voudrait devenir chrétien quand il voit que ceux qui confessent le nom de Christ sont meurtris des chrétiens, par feu, par eau, par glaive, sans aucune miséricorde et traités plus cruellement que des brigands ou meurtriers ? Qui est-ce qui ne penserait que Christ fût quelque Moloch ou quelque tel Dieu, s’il veut que les hommes lui soient immolés et brûles tout vifs ? Qui est-ce qui v oudrait servir à Christ, à telle condition, que si, entre tant de controverses, il est trouvé discordant en quelque chose avec ceux qui ont puissance et domination sur les autres, il soit brûle tout vif par le commandement de Christ ? Voire, quand il

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« Ô CHRIST, VOIS- TU CBS CHOSES? s

réclamerait Christ, à haute voix, au milieu de la flamme, et crierait à pleine gorge qu’il croit en lui. >>

L’allusion est directe. C’est de Calvin qu’il s’agit. Le « E éformateur de la Eéforme » poursuit son œuvre et c’est sur les Eéformateurs que porte son effort. Ce n’est pas un adversaire du protestantisme qui flétrit Calvin, ce n’est pas un sceptique qui lui fait la leçon ; c’est un protestant, c’est un Eéformé qui le rappelle au respect de la conscience des autres, aux principes du Christianisme qu’il dénature en le voulant imposer.

Mais le pamphlétaire audacieux qui fouaille les criminels de Genève n’a aucune haine pour ceux qu’il dénonce ; son cœur s’émeut seulement à l’idée que c’est le Christ qu’on rend responsable de leurs crimes et dans une évocation émouvante, dans une prière d’adoration et de douleur, avec parfois des accents de révolte, il demande à l’humble et doux prophète de la Galilée s’il approuve ces choses :

«O Christ, roi du monde, vois-tu ces choses ? Es-tu si changé et devenu si sauvage et contraire à toi-même ? Quand tu étais sur terre, il n’y avait rien plus bénin ni plus doux que toi, ni plus patient à souffrir injures. Non plus que la brebis devant celui qui la tond, tu n’as pas ouvert la bouche, étant, de tous côtés, battu de verges, moqué, couronné d’épines: tu as prié pour ceux qui t’ont fait tous ces outrages .... Commandes-tu que ceux qui n’entendent pas tes ordonnances et enseignements, ainsi que requièrent nos maîtres, soient noyés, battus de verges, transpercés jusqu’aux entrailles....

qu’on leur coupe la tête, qu’ils soient brûlés à petit feu et tourmentés, si longtemps qu’il sera possible, de toutes sortes de tourments ? . . . .

O Christ, commandes-tu et approuves-tu ces choses ? Ceux qui font ces sacrifices, sont-ils tes vicaires à cet écorchement et démembrement ? Te trouves-tu, quand on t’y appelle, à cette cruelle boucherie, et manges-tu chair humaine? Si toi, Christ, fais ces choses ou commandes être faites, qu’as-tu réservé au diable qu’il puisse faire ?

Fais-tu les mêmes choses que fait Satan ? Oh ! blasphèmes horribles ! O méchante audace des hommes qui osent attribuer à Christ les choses qui sont faites par le commandement et instigation de Satan ! *>

Satan joue un grand rôle, au XYIeme siècle, mais, au XYIIIème siècle, il n’était pas un personnage moins important. Voltaire reprendra, plus tard, la même idée, avec des précisions plus hardies :

Je sais que, souvet, le Malin A chaché sa queue et sa griffe Sous la tiare d’un pontife Et sous le manteau d’un Calvin ....

. . . .Je n’ai point tort quand je déteste Ces assassins religieux Employant le fer et le feu Pour servir le Père Céleste. 8

Mais les «assassins religieux» ne devaient désarmer, ni à l’époque de Castellion, ni à l’époque de Voltaire. Le fer et le feu resteront, durant de longs siècles, des moyens expéditifs de réduire les héréti-

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