‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 68 sur 155 · DE LUTHER · texte numérisé non relu

DE LUTHER

ques, comme si la violence pouvait soumettre les consciences rebelles. Que d’iniquités, que de crimes eussent été évités, si les Rois et les Princes avaient entendu la voix de Castellion :

«Que les bons rois et princes se gardent de croire à ceux qui les poussent à tuer et à brûler aucun, pour la foi et religion, laquelle, sur toutes choses, doit être libre car elle gît, non au corps, mais bien au cœur, auquel ne peut atteindre le glaive des rois et des princes. »

Castellion cependant n’était pas le seul à se faire le kérault des principes réels de la Réforme. Le Traité des hérétiques nous apporte d’autres témoignages qui, pour n’être pas aussi catégoriques, n’en constituent pas moins un formel démenti à la généralisation calomnieuse de l’inscription de Ckampel. Il y avait, dans les milieux protestants du XVIème siècle, des esprits émancipés qui n’entendaient pas la Réforme, à la façon de Calvin et qui, malgré les périls auxquels ils s’exposaient, n’en affirmaient pas moins ses impérissables principes.

Les extraits que Castellion cite de Luther et de Calvin ne sont certes pas négligeables, mais ils ont été si vite démentis par l’attitude théocratique de leurs auteurs qu’on ne peut guère les signaler qu’à titre de document, permettant de fixer l’esprit de la Réforme à son origine. Voici quelques citations de Luther :

SÉBASTIEN CA3TELLION

«C’est folie manifeste si quelqu’un vient dire: «Les rois et les princes croient ainsi et la multitude ainsi ; il faut donc croire ainsi. ■> ôte-toi d’ici et te retire, avec ta multitude, car nous ne sommes pas baptisés au nom des rois et de la multitude, mais au nom du Christ duquel nous portons ce nom de chrétien .... L’âme est exempte de la puissance humaine et du magistrat séculier et est soumise à la puissance de Dieu seul.

. . . .Or, la difficulté et péril de l’âme d’un chacun gît en ceci : de savoir comment il doit croire, car chacun doit regarder de croire droitement. Et tout ainsi que nul ne peut aller pour toi, ou au ciel, ou en enfer, ainsi nul ne peut croire, ou non croire pour toi. La foi ne peut être contrainte, et tout ainsi qu’il n’est dans la puissance d’aucun de te clore ou ouvrir le ciel ou enfer, ainsi nul ne te peut contraindre à la foi ou à P infidélité. Par quoi, puisque chacun a cela, en sa conscience, comment il doit croire, ou non croire, la puissance humaine doit être apaisée et. . . . se soucier de ses affaires, permettant à un chacun de croire comment il voudra, ou pourra, sans contraindre personne à la foi. Davantage, rien ne doit être plus libre que la foi et la religion, à laquelle nul ne peut être contraint par force, d’autant que c’est une œuvre divine du Saint-Esprit, tant s’en faut qu’aucune force humaine la puisse faire ou exprimer. De là vient ce commun dicton, duquel Saint Augustin aussi a usé : A la foi nul ne doit, ne peut être contraint.»

Voilà certes posée, d’indiscutable façon, la liberté de conscience et, pour qu’il n’y ait pas de malentendu, Luther indique a ceux qu’on voudrait contraindre, V attitude qu’ils doivent avoir :

«Si ton prince donc, ou magistrat séculier, commande que tu croies ainsi, ou ainsi, ou que tu rejettes les livres de la Sainte Ecriture, il faut ainsi répondre: «Il n’est point licite

LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE

à Lucifer de colloquer son trône auprès de celui de Dieu. Ô homme très illustre, je suis tenu et obligé de t’obéir dans les choses qui appartiennent aux corps et aux biens. Commande-moi donc, selon la mesure de la puissance que tu as sur la terre, et tu me trouveras prompt à obéir à tes commandements. Mais si tu me commandes que je croie selon la fantaisie des autres, et que j’ôte mes livres, je rü obéirai point à ton commandement. Car, en ceci, tu fais comme un tyran et excède les bornes de ta juridiction, commandant ce en quoi tu n'as aucun droit ni puissance. » Et si, à cette heure-là, pour punir ta désobéissance, il te ravit tes biens comme un pillard ou larron, tu es bienheureux, rends grâce à Dieu, lequel t’estime digne que tu sois affligé pour avoir obéi à Lui et le laisse enrager et se courroucer tant qu’il voudra, car je t'assure qu'il trouvera son juge. Si, au contraire, tu ne lui contredis, mais consens qu'il t'ôte la foi et les livres, certainement tu as renié Dieu. »

Luther dut bien regretter, plus tard, ces paroles de haute sagesse, à l’heure où la folie de l’autoritarisme, en matière de foi, s’empara de lui. Qu’eût-il répondu à ceux qu’il poursuivait, s’ils lui avaient répété ses propres paroles ?

«Les hérétiques ne peuvent être réprimés ni empêchés par aucune force extérieure. Par quoi, il faut agir et besogner, avec eux, par autres moyens que par sévérité de glaive: il y faut procéder par la parole de Dieu.»

On pourrait multiplier les citations. La leçon qui s en dégagerait ne ferait que confirmer celle qui s affirme dans tous ces passages. La conscience seule est souveraine.

Les citations que Castellion fait des livres de Calvin sont moins convaincantes ; c’est que Calvin n’a guère revendiqué que pour lui le droit d’examiner librement l’Ecriture ; toutefois Castellion aurait pu relever cette phrase d’une de ses premières lettres qui, très nettement, est en contradiction avec son attitude de théocrate intransigeant et criminel:

« En cas que quelqu’un soit hétérodoxe et qu’il fasse scrupule de se servir des mots Trinité et Personne, etc., nous ne croyons pas que ce soit une raison pour rejeter cet homme, nous devons le supporter, sans le chasser de l’Eglise1. . . . »

Mais c’est là un accident, et Castellion a dû éprouver quelque difficulté à découvrir, dans les lettres de Cale in, la phrase qu’il cite et où le Réformateur de Genève, bien avant l’affaire Servet, insistait sur l’obligation pieuse de «tâcher par toute manière, par exhortations, ou par doctrine, ou par clémence et douceur, de ramener les incrédules » et désapprouvait nettement ceux qui «jusques à présentée sont efforcés de les contraindre à notre foi, quand. . . . ils les persécutent avec ferrement et armes 2. »

Mais ces déclarations sont de médiocre impor-

1 Cité par Voltaire, Œuvres choisies, page 487. Ou bien encore: «Le règn e de Satan ne peut consister où un chacun a franchise et liberté de mettre en avant son opinion, touchant le fait de la religion. ( Inst. VI, p. 215.) L’empêchement de cette liberté est satanique. ( I d . Lib. VI. p. 216.) — Le contra libellum Calvini contient un grand choix de paroles semblables.

2 Opp. Calvini I, page 77.

Page 1