‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 7 sur 155 · LES PREMIERS MARTYRS EN · texte numérisé non relu

LES PREMIERS MARTYRS EN

France

c est par probité d’esprit et de conscience qu’ils font ce sacrifice. Ils meurent autant pour ce qu’ils nient que pour ce qu’ils affirment. Le protestantisme français, à ce premier moment, offre cet exemple, peut-être unique, de plusieurs centaines d'hommes de tout rang qui ont su mourir avant de savoir dire pourquoi. Cette Eglise naissante a des martyrs avant d’avoir des théologiens; elle scelle de son sang une vérité qui n’est pas encore réduite en dogmes et tout ce que peuvent déclarer ses inébranlables confesseurs, c’est que leur conscience leur interdit de s’associer plus longtemps à des formes qui dépravent la religion, à des pratiques qui la matérialisent. Si c’est un acte sublime que de mourir pour une idée claire et pour une foi précise. qu’est-ce donc que mourir pour cette conviction en quelque sorte négative, qu’il y a des abus et qu’il faut une réforme ?»

les PRINCIPES Et cela est essentiellement «protestant». Avant

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meme d etre organise, le protestantisme français avait scellé de son sang les paroles de Luther à la diète de Worms. Certes, plus tard, comme le protestantisme allemand, la Réforme française se pétrifiera dans les dogmes calvinistes mais, pour l’instant, c’est un simple mouvement de protestation contre l’autoritarisme doctrinal en matière de foi. C’est l’acceptation des seules directions du Dieu de la Bible ; c’est la revendication de l’individualisme religieux, c’est la proclamation de la liberté de conscience. Et cette conception du Protestantisme s’impose aux yeux de tous ceux qui ont assisté à son élaboration progressive.

Sébastien Castellion ne pouvait pas en juger

DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME

autrement. Il voit, d’un côté, un organisme tout puissant devant lequel, jusqu’alors, tout pliait, et, de l’autre, un moine, des hommes du peuple, des laïques, sans mission sacrée et sans autorité ecclésiastique, se dresser, opposer leur veto, revendiquer des droits, proclamer des principes contraires ! Il devait juger du protestantisme naissant comme en jugeaient tous ceux qui le voyaient du dehors et comme en jugeront, par exemple, les Ambassadeurs vénitiens qui, rendant compte à leur gouvernement de ce qui se passait en France, au sujet des nouvelles sectes, disaient : « Quant «à ce qu’ils mettent en avant pour avoir occasion «d’affaiblir la vérité antique, le tout consiste «en deux points que professent tous les auteurs «des nouvelles doctrines. Le premier point est «d’enseigner la vérité de l’Evangile que chacun «peut interpréter à sa manière, le second point « est de prêcher la liberté chrétienne .... Ils ne «se font pas scrupule de dire que le roi n’a aucune «autorité pour empêcher chacun de suivre la «religion qui lui plaît et que le roi n’est point « maître de leurs consciences ». 1

On ne saurait mieux dire. Et si ces ambassadeurs vénitiens, en 1561, affirmaient aussi nettement les deux principes de la Réforme, c’est qu’à cette

1 Michel Sttriano — Relations des Ambassadeurs Vénitiens sur les af faires de France au XVIe siècle (2eme volume 1838).

époque encore, ils n’avaient pas été totalement abolis au sein du Protestantisme français.

Il est de toute évidence qu’un mouvement de cette nature devait impressionner profondément le jeune Castellion. D’ailleurs, en relations constantes avec les imprimeurs de Lyon qui étaient presque tous de tendance luthérienne, il devait nécessairement se préoccuper de la Réforme.

Le luthérianisme faisait l’objet des conversations de tous les lettrés. Il avait pris même une importance telle, dans la cité, qu’il avait provoqué un édit royal daté de Chantilly 1, dans lequel on dit que, « depuis cinq ans en çà, la secte luthérienne pullule dans la ville et diocèse de Lyon .... qu’il y a beaucoup de gens dévoyés de l’obédience de cette Eglise et que de fausses doctrines y ont été semées.» L’hérésie dangereuse est entretenue «par de pernicieuses prédications mal sentant de la foi catholique.»

Des prédicateurs hardis développaient, en effet, dans les chaires des cathédrales, les nouvelles doctrines. Le dominicain Amédée Meigret, coupable d’hérétiques proclamations, n’échappa à la mort que grâce à la protection de son frère, président au Parlement de Paris, et à l’intervention d’Erasme et de la princesse Marguerite, sœur du Roi.

1 4 Sept. 1524. Moutarde. Etude historique sur la Réforme à Lyon.

DE LA RENAISSANCE À LA RÉFORME

Plus tard, vers 1533, au moment où Guillaume Farel à Genève déclarait que «c’est le Christ et non le Pape qui est le chef de la chrétienté», les prédications se firent plus hardies. Alexandre Camus, un jacobin dont le nom en religion était Laurent de la Croix, se déclara ouvertement en chaire pour la Réforme. Il fut immédiatement saisi et sa condamnation ne se fit pas attendre. Ayant fait appel de ce jugement sommaire, il fut transporté à Paris où, après avoir subi toutes les tortures, il fut brûlé vif sur la place Maubert. En 1537, les supplices se multiplient, à Besançon, à Dôle. En Janvier 1540, trois Luthériens sont brûlés vifs à Lyon même. Ces supplices devaient frapper l’imagination de tous ceux dont la sympathie allait vers la Réforme, et il n’est pas impossible que l’affreux spectacle de ces hommes mourant pour leur foi n’ait hâté la résolution du jeune humaniste. Il comprend la vanité des études qui se proposent seulement pour objet les lettres antiques, il voit tout ce qui manque à ces érudits dont il partagea si longtemps les joies de lettrés raffinés et qui ne considèrent presque pas comme des hommes «les ignorants.»1 Il y a une mission sacrée à remplir auprès de ces ignorants euxmêmes.

1 Seb. Castellion. Défensio, page 362.

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