‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 8 sur 155 · RENAISSANCE ET LA RÉFORME A STRASBOURG · texte numérisé non relu

RENAISSANCE ET LA RÉFORME A STRASBOURG

Alors que Marot, pour revenir à Lyon, doit abjurer sa foi, alors que quelques-uns de ses amis pour échapper aux poursuites de l’Inquisition romaine, se tirent d’embarras par une pirouette, Castellion se prononce pour la Réforme. Dans ce duel tragique, il se range du côté des victimes et il décide d’aller à Strasbourg se joindre à Calvin. Déjà la personnalité du jeune Réformateur s’impose à l’attention de ceux qui cherchent. Sa lettre à François 1er a eu un grand retentissement. La première édition de son Institution Chrétienne , 1 malgré qu’elle soit encore incomplète, manifeste une personnalité puissante.

C’est aux côtés de celui qu’il se représente comme un jeune libérateur de conscience, qu’il veut se fortifier et combattre. Il prend congé de ses amis et part pour Strasbourg.

«Strasbourg était à ce moment-là le point de rencontre des idées et des influences de l’Allemagne, de la Suisse, de la France et de l’Italie, l’asile ouvert à toutes les pensées, le milieu savant, large, profond, sympathique où s’élaboraient la conciliation des systèmes. » 2

1 Publiée en 1536.

2 A. Viguié. Calvin à Strasbourg (page 9).

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«Le rêve de ses hommes d’Etat et- surtout de son Stettmeister, Jacques Sturm de Sturmeck, était de réunir dans un même faisceau toutes les forces du protestantisme contre l’ennemi commun. » 1 Mais leur rêve aussi était de faire de Strasbourg le centre même des études sérieuses et approfondies de la Renaissance. Jean Sturm, fondateur et organisateur du Gymnase, avait tracé un programme scolaire comme il n’en existait encore nulle part ailleurs. Ses méthodes d’enseignement étaient si pratiques et si vivantes qu’un jeune étudiant vallon qui suivait les cours de deuxième année écrivait à ses parents : «Depuis 4 heures du matin jusqu’à 10 heures du soir nous travaillons, et les jours ne me sont point trop longs, mais trop courts». 2 Ce que Sébastien Castellion venait chercher à Strasbourg, c’était non seulement ce milieu intellectuel, cette culture et le contact avec Calvin, mais l’occasion de se donner à l’œuvre nouvelle. Il avait compris tout ce que cette Renaissance religieuse pouvait apporter au monde de sève et de vie.

Certes, il savait qu’après un essai de Réformation sérieuse à Genève, Calvin avait dû quitter la ville, mais cet insuccès loin de le rebuter rendait

1 Reuss, Pierre Breixy (page 28).

2 Erichson. L’Eglise française de Strasbourg (page 20).

plus impérieux encore le désir qu’il avait de se consacrer à la même œuvre.

C est vers la fin du mois de mai qu’il arrive à Strasbourg.

Calvin avait fondé une sorte de séminaire particulier où des étudiants venaient, au contact du jeune maître, se fortifier dans la foi afin d’aller porter au loin la Bonne nouvelle «retrouvée.» C’est au sein de cette intimité studieuse que Castellion fut admis. Comment obtint-il une pareille fortune ? C est sans doute sur la recommandation d’un ami commun, le médecin Tissier, que Calvin l’accepta à titre de commensal. Le souci des Eglises naissantes préoccupait beaucoup le jeune Béformateur et c’est avec joie qu’il accueülait les jeunes humanistes désireux de se vouer au service de l’Evangile.

Castellion occupa une chambre dans la maison même de Calvin et il se trouva tout de suite en relations d’amitié avec trois Français qui se préparaient au ministère évangélique et qui, comme lui, avaient par avance consacré leur vie à l’œuvre de la Réforme. C’étaient Eynard Pichon, Nicolas Parent et Claude Ferey. Trois élèves de Claude, et Antoine, le frère de Calvin, formaient avec Calvin lui-même, la totalité des hôtes de la maison. Castellion se mit au travail. Il est probable qu’ indépendamment de ses études particulières,

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il trouva dans le Gymnase quelques occupations qui lui permettaient de se suffire, car chacun, dans la maison de Calvin (qui n’était pas riche) devait naturellement pourvoir à ses besoins.

Castellion était à peine installé qu’une vieille dame de la noblesse française, Madame du Verger arriva. Elle avait dû quitter précipitamment la France pour cause de religion et elle supplia Calvin de la recevoir avec son fils et son domestique. Calvin accepta, mais comme il n’y avait pas de place dans sa maison pour le domestique, il demanda « au dernier venu » de lui céder sa chambre et Castellion dut chercher un logis dans les environs. Il était resté huit jours dans la maison de Calvin. Mais ce départ inopiné n’avait fait qu’avancer de quelques jours la résolution qu’il lui eût fallu bientôt prendre. Calvin, en effet, se maria avec Idelette de Bure. Nicolas Parent, ainsi d’ailleurs qu’Eynard Pichon, durent trouver un autre gîte. Parent vint demeurer avec Castellion. Malgré qu’ils n’habitassent plus chez Calvin, les trois jeunes gens ne cessaient cependant pas d’avoir avec lui d’étroites relations ; mais cette année devait être féconde en péripéties douloureuses.

D’abord un épisode domestique qui montre l’esprit qui régnait dans la maison de Calvin : au cours d’une absence de Calvin, en Juillet

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1540, un de ses domestiques tomba malade. Castellion s’installa à son chevet et le soigna jusqu’à sa mort. Calvin était à peine de retour que des lettres vinrent de Genève, pressantes, impérieuses : Farel rappelait le Réformateur et il y mettait une telle insistance que Calvin ne pouvait refuser. Mais, comme il devait partir immédiatement pour la diète de Ratisbonne, Calvin chargea Claude Ferey de répondre à sa place et, lui ayant donné toutes ses instructions, il partit. 1

Or, voici qu’une épidémie de peste se déclare a Strasbourg. C est Claude Ferey qui se trouve le premier atteint et il meurt, vers le milieu de mars. Aussitôt, le médecin ordonne d’évacuer la maison. La femme de Calvin se réfugie, avec ses enfants, chez un de ses frères. Antoine Calvin, le frère du Réformateur, court chez Castellion avec les trois élèves de Claude. Castellion les loge tous. Louis de Richebourg tombe malade et meurt. Ma1 herbe, atteint gravement, est en péril de mort. Alors, Castellion lui cède son lit et le soigne jour et nuit, se relayant avec quelques compatriotes, tandis que, devant ce désastre, Antoine Calvin et Charles de Richebourg cherchent un refuge dans un village voisin.

Calvin était toujours à Ratisbonne où se faisait

1 22 Février 1540.

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une dernière et inutile tentavive de rapprochement avec Rome, Il apprend ces nouvelles ; ses lettres manifestent une grande et noble détresse. «Ainsi, écrit-il à Farel, à la douleur des pertes consommées, s’ajoute l’anxiété la plus vive pour ceux qui survivent. Jour et nuit, j’ai devant les yeux ma femme privée d’appui. Quant au jeune Malherbe, je ne puis y songer sans penser en même temps à ces excellents jeunes gens qui le soignent. »

Castellion est un de ces jeunes gens vers lequel la pensée émue de Calvin se reporte en ces jours, de tristesse,1 et nous aimons à nous dire aujourd’hui qu’au moins, en ces circonstances douloureuses, leur âme a communié dans un même sentiment d’angoisse, d’espoir et de foi vivante.

Lorsqu’au mois de juillet de l’année suivante, Calvin retourne à Strasbourg, Castellion avait déjà quitté la ville.

Certes, son séjour avait été de courte durée, mais il avait suffi pour permettre au jeune humaniste de voir à l’œuvre cet esprit de fraternel support qui faisait de Strasbourg, non seulement un lieu de paisible refuge, mais une oasis de paix, aux sources abondantes. Castellion s’y était largement abreuvé. Il emportait, de Strasbourg, deux leçons qu’il

1 II n’en sera pas de même vingt ans plus tard.

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ne devait jamais oublier : l’une, celle de la tolérance, dominera sa vie tout entière ; l’autre, qu’il avait reçue de l’organisateur du Gymnase, orientera sa pensée vers l’enseignement et en fera un des plus grands pédagogues de son siècle.

CASTELLIO^ A GENÈVE

Lorsque l’ensemble des citoyens de Genève se prononça pour la Réforme, au cours de la fameuse assemblée du Conseil général de mai 1536, on prit deux décisions qui nous sont parvenues dans leur texte original : « En premier lieu, l’assemblée décide «d’abord qu’on délaissera toute messe et autres «cérémonies, et autres abusions papales, images «et idoles pour vivre en la sainte loi évangélique «et parole de Dieu. » Et, d’autre part, il est proposé, en ce qui concerne «l’article des écoles, que l’on «tâche à avoir homme à cela faire savant, et qu’on «le salarie tellement qu’il puisse enseigner les «pauvres sans leur rien demander de salaire et «aussi que chacun soit tenu envoyer ses enfants « à l’école et les faire apprendre ; et tous écoliers «et aussi pédagogues soient tenus aller faire la «résidence à la grande école où sera le Recteur et « ses bacheliers ». 1

1 Registre du petit Conseil de Genève.

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La Réforme, en effet, partout où elle prenait pied se hâtait d’organiser un enseignement populaire. Fille de la Renaissance, elle avait compris la valeur de l’instruction et son premier souci était de faire participer le peuple à ses bienfaits.

DE C’est Antoine Saunier, un des pasteurs de Genève, qui fut le premier Directeur du collège réformé. 1 Calvin, lors de son premier séjour à Genève, s’employa énergiquement à donner aux décisions du Conseil général toute leur portée. Il appela à Genève 1’ homme qui, parmi les humanistes de France, avait le plus d’autorité comme pédagogue : Mathurin Cordier.

La profondeur et l’étendue de ses connaissances, ses méthodes éprouvées de grammairien, l’influence morale qu’il exerçait sur ses élèves, en faisait le directeur rêvé. Aussi fut-il accueilli à Genève avec un véritable enthousiasme. Sous sa direction, le collège de Rive connut des succès qui dépassaient toute espérance. Mathurin Cordier introduisit à Genève l’étude du français et ce n’était pas là une petite innovation ! Il fallait une grande hardiesse pour introduire dans les études une langue qu’on n’étudiait encore dans aucune école.

1 Le collège de Versonnex qui l’avait précédé venait d’être démoli et le nouveau fut installé dans l’ancien couvent des Cordeliers à Rive.

CASTELLION 1 GENÈVE

Ce que les Maîtres de la Renaissance n’avaient pas osé faire à Paris, à Bordeaux, à Strasbourg où cependant triomphait la réforme de renseignement, Mathurin Cordier le tentait à Genève.

Mais il faut voir avec quelles précautions on devait procéder : «Au collège de Rive, on instruit « les enfants en trois langues les plus excellentes, «c’est à savoir en Grec, en Hébreu et Latin. Encore «sans compter la langue Française laquelle toutefois «(selon le jugement de gens savants) n’est pas «du tout à mépriser. »

C’est ainsi que s’exprime l’auteur inconnu du «Placard Prospectus» qui, en 1538, expose le programme du collège réformé.

Mais Mathurin Cordier ne devait pas mener à bonne fin l’oeuvre entreprise. Les autorités de Genève, trouvant que Calvin poussait trop loin les rigueurs de sa discipline x, décidèrent de l’éloigner. C’est alors que Calvin, banni de la cité qu’il avait un instant transformée, se retira à Strasbourg, où nous l’avons vu, entouré de toute une pléiade de jeunes gens qu’il formait au ministère pastoral.

Le départ de Calvin avait entraîné celui de

1 II exigeait pour les pasteurs le droit de censure et d’excommunication. Il avait d’ailleurs écrit dans son «Institution » : «Il faut que les dispensateurs de la parole divine forcent tous les grands de ce monde à s’incliner devant la majesté de Dieu ; qu’ils commandent à tous, qu’ils parquent les brebis et exterminent les loups ; qu’ils lient, délient, foudroient. >

Mathurin Cordier que les autorités de Neuchâtel s’étaient empressées d’appeler.

A partir de ce moment le Collège périclita.

Lorsque le Conseil de Genève décida de rappeler Calvin, ses amis, Farel et Yiret, s’efforcèrent de relever ce collège sur lequel Calvin avait fondé tant d’espérance.

Ils résolurent de le réorganiser et d’en confier la direction à nn homme de hante valeur. Le premier auquel ils songèrent fut Charles de Sainte-Marthe, cet humaniste qne nons avons vu à Lyon, dans l’entourage de Castellion et de Gilbert Ducher. Il avait spontanément offert ses services à Calvin mais, à peine était-il agréé par le Conseil, que les autorités françaises le faisaient arrêter et jeter en prison. C’était la seconde fois qu’il était emprisonné pour son attachement à la Réforme.

Après d’autres tentatives auprès de personnalités éminentes du monde universitaire, Farel prononça un nom auquel personne ne pensait : celui de Sébastien Castellion. Farel l’avait-il connu à Strasbourg ? En avait-il entendu parler par Charles de Sainte-Marthe ? L’avait-il remarqué à Genève ? Ses anciens camarades Nicolas Parent et Eynard Pichon, amis de Farel, l’avaient-ils désigné ? On ne possède aucun renseignement à ce sujet. Ce qui est certain c’est

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que le Conseil, n ayant pas trouvé le professeur expérimenté et connu qu’il cherchait, accueille favorablement cette candidature et nomme Maître Sébastien Castellion, Régent du collège.

Le jeune humaniste, appelé à cette haute fonction qu’on avait réservée à des hommes comme Sainte- Marthe, Claude Budin et Matliurin Cordier, n’avait que 26 ans. Il sentait lui-même combien était redoutable la tâche qu’on lui confiait et il eut de grandes hésitations. Mais Farel et Tiret, Calvin lui-même, le pressant de ne pas se soustraire à ce devoir, il accepta.

Quelques jours après sa nomination, le 20 Juin, il entra en fonctions et se mit ardemment à l’œuvre. Il adopta, dès le début, la méthode et le plan d’études que Sturm avait si heureusement inaugurés à Strasbourg.

Mais voici que Calvin, ayant réglé sa situation à Strasbourg, arrive à Genève. Il n’avait pas revu le jeune humaniste depuis le jour où il l’avait laissé à Strasbourg pour se rendre à Batisbonne.

Il lui dit la reconnaissance qu’il lui gardait pour les soins qu’il avait prodigués aux siens et le dévouement dont il avait fait preuve. Il fit même allusion au regret qu’il avait éprouvé jadis de n’avoir pu le garder dans sa maison à l’ arrivés

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