‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 70 sur 155 · MYSTÉRIEUX · texte numérisé non relu

MYSTÉRIEUX

cisément ces méconnus qu’on voudra connaître, ce sont ces vaincus qu’on sacrera vainqueurs.

Mais Sébastien Frank est presque un savant, quoiqu’il soit un autodidacte. Castellion veut produire des documents qui, sortis de la foule anonyme, n’empruntent leur autorité qu’à la valeur de leur argumentation. C’est pour cela qu’il n’a signé ni la préface, ni la conclusion de son livre, se bornant à reproduire comme contribution personnelle sa préface à Edouard YI .

C’est probablement, dans cette pensée, qu’il a édité sous le pseudonyme de Georges Kleinberg, de fortes pages qui devaient faire une grande impression. Mr Buisson croit reconnaître, dans ce Georges Kleinberg, l’archi-kérétique David Joris 1. Si cette hypothèse est fondée, Castellion aurait dissimulé, pour d’autres motifs, la personnalité suspecte de Joris, et il aurait tu le vrai nom de celui qu’il cite pour ne pas amoindrir, dans l’esprit de ses lecteurs, la valeur de son témoignage.

Si Georges Kleinberg est Joris, ses courageuses déclarations ne nous surprennent pas car, ayant appris que Servet allait être condamné à mort, il tenta une démarche auprès de quelques puissants amis pour sauver «cet homme de bien» :

1 Jean David Joris, né en Flandre, 1501 ou 1502, fanatique de la Réforme. Il fut fouetté et banni pour avoir protesté contre une procession. Chef d’ Anabaptistes : il était anti-trinitaire.

«C-’est un incroyable aveuglement, écrivait-il ; c’est la plus étonnante absurdité, en même temps que l’acte le plus anti-chrétien, de condamner à. mort pour cause d’hérésie ! >>

Castellion n’ignorait pas cette démarche : tout porte à croire même qu’il avait collaboré à l’oeuvre de David Joris, mais pour ce qui est de Georges Kleinberg, nous en sommes réduits aux conjonctures1. Quoiqu’il en soit, Castellion cite, de ce mystérieux rédacteur, des pages bien curieuses :

«Si ceux qui souffrent persécution pour le nom de Christ ne sont fidèles, il n’y a nul fidèle. Car Saint Paul dit : «Tous ceux qui voudront vivre fidèlement en Christ, souffriront persécution. »

Si ceux qui sont mis à mort comme hérétiques ne sont martyrs (ou au moins aucun d’eux) l’Eglise n’a nul martyr : car nul ne fut jamais occis pour Christ, sinon sous titre d’hérétique ....

Ne craignez point, petit troupeau, je vous envoie comme brebis au milieu des loups. Le petit troupeau peut-il persécuter le grand troupeau ou la brebis le loup ?

Le monde s’éjouira et vous pleurerez. Lesquels sont-ce qui s’éjouissent ? Sont-ce pas les persécuteurs ? Lesquels sont ceux qui pleurent ? Sont-ce pas ceux qui souffrent persécution ? Si quelqu’un, ayant trouvé une brebis égarée, l’amenait en ta maison, pensant qu’elle fût tienne, ne l’aimerais-tu pas pour sa bonne volonté, alors même que la brebis ne serait point tienne ? Que si toi, qui es mauvais, fais bien cela, que fera Dieu ? N’aimera-t-il pas ceux qui défendront, par une bonne affection, ce qu’ils estiment être vrai ?

Et si d’aventure ils errent, ne leur pardonnera- t-il pas ?»

1 Les recherches que j’ai faites, dans les bibliothèques de Hollande, pour vérifier l’hypothèse de M. Buisson, qui me paraît fondée, n’ont donné aucun résultat.

LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE

Tous ces arguments jaillissent des mêmes sources : le libre examen et la relativité de 1a- connaissance humaine. Errer de bonne foi, n’est pas un crime et Dieu ne saurait condamner ceux qui, de bonne foi, « défendent ce qu’ils estiment être vrai. »

Aussi bien, il ne faut pas que ceuxquipersécutent les hérétiques se figurent que leurs violences peuvent lier les consciences rebelles. Ils triomphent dans le présent parce qu’ils ont la force, mais « nul n’a- de pouvoir contre la vérité », et c’est encore la vérité qui prévaudra :

«Qu’ils ne s’abusent point, continue le mystérieux écrivain, car la très claire lumière déchassera ces ténèbres par sa venue, et combien qu’ils en fassent mourir plusieurs, néanmoins, quand il n’en demeurerait que trois et qu’encore ces trois fussent transpercés de glaives, ils assailliront leurs forteresses et châteaux et les brûleront et découvriront en lumière tous leurs arts (artifices) et finesses. L’hypocrisie, enivrée du sang des saints, a assez longuement régné, son heure viendra en bref. »

Cette heure ne devait pas venir «en bref,» elle devait même tarder à sonner, mais il est réconfortant de penser qu’il y avait, au sein de la Réforme, un foyer de résistance où, vestales imprévues, des hommes d’élite vedlaient autour du feu sacré. l’épilogue, de Le livre se termine par un épilogue signé d’un

OASTELLION

pseudonyme, Basile Montfort, où l’on ne devait pas tarder à reconnaître Castellion. C’est d’ailleurs le même style que la préface. C’est aussi la même méthode de discussion et c’est la même vigueur de ju-

gement. Castellion reprend les arguments des partisans de la violence, et il n’a pas de peine à montrer que, logiquement, [ils aboutissent à l’universelle extermination :

«Je vois en l’Eglise des sectes innumérables, desquelles il n’y en a pas une qui s’accorde avec l’autre, de l’interprétation des Ecritures : il les faudrait donc mettre toutes à mort, excepté une, et icelle la plus petite, comme ainsi soit que le troupeau de Christ est petit. » 1

La discussion des textes bibliques autour desquels se livre le combat n’a plus, pour nous, le même intérêt, mais c’est ce qui avait alors le plus d’importance, car c’est par l’interprétation d’un verset de l’Ancien ou du Nouveau Testament que les autoritaires légitimaient leur persécution. Castellion cependant ne se limitait pas au texte biblique. Il a des arguments plus familiers :

«Le magistrat doit défendre les bons contre la force, mais de faire des bons par force ou de donner la religion par le glaive, il ne le peut. ... 2 Pourquoi brouillons-nous tout ? Si vous avez la parole, contentez-vous d’icelle et punissez par icelle les hérétiques, les hypocrites, avaricieux, etc., et laissez le magistrat punir les criminels par glaive et redemander œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie, et argent pour argent. Que si votre parole est faible, laissez vivre ceux que vous ne pourrez vaincre par votre glaive, afin que vous ne soyez pas semblables aux enfants disputant aux écoles,

1 Traité des hérétiques, page 111.

2 Idem page 128.

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lesquels si quelquefois ne peuvent être maîtres de leurs compagnons par raison, ils se jettent à leurs cheveux.»1

Mais le ton s’élève vers la fin et, dans un parallèle entre les enfants de la cliair et les enfants de l’Esprit, on voit poindre cette Religion de l’Esprit qui triomphera de la Religion de la lettre, des dogmes, des rites et des églises. Le livre se termine sur une adjuration empruntée à la Bible. L’auteur adjure ceux qui ont autorité sur la nation de «considérer sept fois» l’attitude qu’ils doivent adopter «à l’égard des hérétiques». Et c’est par ces mots qu’il clôture sa démonstration :

«Derechef, j’écrirai ici en grosses lettres, cette sentence de Saint Paul: «Ne veuille juger aucune chose avant le temps, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qui illuminera les choses secrètes des ténèbres, et manifestera les conseils des cœurs.»

Certes, à côté de cet ouvrage où se résume l’opinion des indépendants, à l’époque de la Réforme, on pourrait citer d’autres extraits ou d’autres ouvrages, non moins essentiels à l’histoire des idées, et où s’affirme, sinon avec autant de force, tout au moins avec autant de précision, l’idée de la tolérance 2. Mais, nulle part, on ne trouvera, affirmée

1 Idem, page 118.

Par exemple, le livre de Minus Celsus. «De hæreticis capitali supplieio non afficiendis. » Mais ce livre date de 1584.

avec cette netteté, la nécessité de respecter la liberté de conscience et l’affirmation des droits des libres croyants contre tous les autoritarismes. C’est là ce qui donne à ce livre toute sa valeur. Le fait qu’il est ime œuvre collective en accroît prodigieusement le prix. Ce n’est pas une voix isolée qui se fait entendre : c’est un concert qui s’élève du sein de la Réforme ; c’est un faisceau de protestations qui montent vers les théocrates luthériens et calvinistes. C’est l’âme même de la Réforme qui se dresse devant les Réformateurs. Les Calvinistes l’ont si bien compris qu’ils prennent, pour en parler, un air de souverain mépris, et qu’ils en arrivent à écrire des appréciations de cette nature : « Cet ouvrage prêche plutôt V indifférence que la tolérance 1». On ne saurait violenter plus audacieusement les faits.

«Nous avons voulu, écrit Mr Buisson 2 qui, le premier, a dépouillé soigneusement ce recueil si substantiel, que les lecteurs fussent obligés de se convaincre, par eux -mêmes et malgré eux, qu’il y avait eu, en pleinXYIème siècle et en plein protestantisme, non pas quelque pressentiment de la tolérance, mais une revendication rationnelle et méthodique de la pleine liberté religieuse. » Mettant en lumière le caractère collectif de cette œuvre, où la liberté de conscience est «réclamée, affirmée, exposée dans

c’est l’esprit

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