‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 72 sur 155 · DANGEREUSE · texte numérisé non relu

DANGEREUSE

Les deux citations qui précèdent sont empruntées à un historien calviniste, Mr de rélice qui, certainement, n’avait pas prévu qu’on ferait servir son jugement sur la Réforme à une thèse qui lui est absolument étrangère. Je m’empresse de dire que Mr de Rélice, comme d’ailleurs tous les Calvinistes, ne connaît qu’une Réforme et qu’il protesterait, avec véhémence, contre l’usage imprévu que je fais de son texte. Mais il m’a plu d’établir la réalité des deux Réformes, en me servant de l’appréciation d’un historien qui n’en connaît qu’une. On en ferait autant avec tous les jugements des Calvinistes ou des Luthériens qui croient à une seule Réforme : la liberté religieuse ne saurait venir d’un confessionnalisme exclusif et intolérant. Ces affirmations contradictoires hurlent d’être accouplées. Elles sont un défi au bon sens. Il suffit de les séparer et d’attribuer à la Réforme de Calvin ce qui concerne l’autoritarisme dogmatique, et à la Réforme de Castellion ce qui concerne la liberté religieuse, pour mettre de 1 harmonie dans des expressions irréductiblement contradictoires. La pieuse gageure est devenue vérité historique.

Mr Doumergue devait se faire, plus tard, le champion de cette insoutenable thèse, mais ses belles proclamations ne convaincront jamais que ceux qui sont déjà convaincus. On ne fera jamais entendre à ceux qui ont quelque bon sens que la liberté de

conscience ait pu sortir d’une théocratie tyrannique1. Mr Pierre Mille ne s’y trompait pas, lorsqu’il écrivait, dans un de nos quotidiens les plus répandus 2 : «Me sera-t-il permis de dire qu’il n’est pas de plus grande erreur que de considérer le protestantisme comme foncièrement et originairement libéral ? Luther et surtout Calvin furent tout le contraire de libéraux. Ils n’eurent jamais l’ombre même d’un soupçon qu’il pût exister quelque chose comme la liberté de penser, comme le libéralisme.» Ce jugement est cruel pour le Luther des premières années de la Réforme : il est juste pour Calvin. Mais Luther et Calvin sont-ils le 'protestantisme ? A côté de ces deux personnalités, sous lesquelles on essaie en vain d’écraser la Réforme, il y avait toute une phalange de libres croyants qui méritent quelque attention. A côté ou au sein même de leur protestantisme autoritaire , il y avait un autre protestantisme, et celui-là, il ne se contentait pas d’avoir «le soupçon qu’il pût exister quelque chose comme la liberté de xienser ou comme le libéralisme», il affirmait la nécessité de ce libéralisme, et il revendiquait hautement, nettement, avec une belle et sereine audace, la liberté de conscience.

1 Le contraire seul est vrai : c’est la théocratie tyrannique de Calvin qui est sortie du mouvement d’émancipation religieuse du XVIe siècle. Le Calvinisme n’est qu’une excroissance parasitaire de la Réforme. Et, malgré la pieuse application de Mr Doumergue, Calvin ne sera jamais, dans les milieux renseignés, le père des «libertés modernes. »

2 La Dépêche de Toulouse, du 2 février 1913.

LES PRINCIPES DE LA RÉFORME LIBÉRALE

Ce protestantisme-là devait bientôt donner ans Calvinistes d’autres preuves de sa vitalité et de sa force. Le groupe de Bâle était peu nombreux, mais il comptait des hommes dont rhistoire devait garder les noms. Il y avait là Lélio Socin, Célio Curione, Bernardius Bonifacio, Oporin, d’Amerbach 1 et celui que de Bèze appelait nie galant gui se déguise sous le nom de Bellie. . . . votre beau translateur de la Bible . . le grince de votre ligue : Castellion. »

De Bèze avait raison ; il y avait là une ligue, la ligue des Réformateurs libéraux, la ligue de la Réforme laïque. Mais qu’était ce groupement minuscule au sein du Calvinisme triomphant ? L’exemplaire du Traité des hérétiques d’Amerbach porte en dédicace ces mots : «Le moucheron contre l’éléphant 2. »

E’était-ce pas là un symbole ? Le groupe d’où émanaient ces idées de tolérance n’avait-il pas conscience de sa faiblesse % Et la toute-puissance de l’adversaire ne devait-elle pas, par avance, décourager tout effort % ET’ était-ce pas, en effet, la lutte disproportionnée, follement audacieuse, d’un moucheron contre un éléphant %

1 II est probable que ce groupe, dirigé par Castellion, avait collaboré à cette œuvre de compilation qu’est le Traité des hérétiques. C’est probablement Oporin et le marquis d’Oria, avec quelques amis, qui firent les frais de la publication.

xwu&jt Ta sfsfavrt. Exemplaire offert à d’Amerbach, par le marquis d Oria, parrain d’un des enfants de Castellion.

Oui, et le pachyderme ne devait pas tarder à écraser «l’insecte bourdonnant»; mais la cause du moucheron devait, un jour, triompher de celle du pa chyderme.

LES DEUX EÉFOEMES AUX PEISES

La portée du Traité des hérétiques n’échappait pas aux Béformateurs de Genève. Calvin, devant cette incroyable prétention de supprimer l’usage du glaive dans la répression de l’hérésie, s’écrie : «Plaise à Dieu que les pasteurs de cette Eglise (Bâle où vient de paraître le livre) se réveillent, même tardivement, pour que le mal ne s’étende pas plus loin. » Ce serait, en effet, bien terrible si le mal (c’est-àdire, la tolérance religieuse) se répandait dans les Eglises Déformées. Théodore de Bèze traduit son émoi par des conclusions pour le moins imprévues : «Vous voyez, écrit-il à Bullinger, vous voyez à quoi cela tend : une fois l’Ecriture dépouillée de toute autorité, nous n’aurons plus qu’à passer au pharisaïsme, nous serons le jouet des papistes et même des turcs. » 1 C’est de l’affolement. Théodore de Bèze dont la logique se flattait d’être rigoureuse ne sait plus très bien ce qu’il écrit. Aussi Bullinger est-il

1 Opp. Calvini, XV, page 97.

très médiocrement rassuré, lorsqu’il apprend que Théodore de Bèze a l’intention d’écrire une réfutation du Traité des hérétiques. Farel rapporte que Bullinger, pour dissuader Bèze de son projet, aurait dit du Traité de Bellius : «C’est l’ouvrage d’un Allemand ivre, d’un insensé, il ne vient pas de Magdebourg, mais de Maydebourg, ville des fous. Il s’évanouira tout seul : il ne mérite pas qu’on y réponde. »

Mais Farel ne partage pas cette sérénité. Il est très préoccupé par ce Traité d’hérésie ecclésiastique et il écrit : «Je voudrais bien que Bèze pressât son ouvrage contre les impies hérétiques. » 1

Bèze, d’ailleurs, s’est déjà mis à l’œuvre pour «réfuter leurs blasphèmes, non par des injures, écrit-il mais par la vérité. » 2

Les amis de Calvin et Calvin lui-même estimaient en effet, que les doctrines de clémence et de liberté était des doctrines blasphématoires: «L’honneur de Dieu » leur était trop cher pour laisser passer de semblables monstruosités, et le livre de Théodore de Bèze, venant après celui de Calvin, devait répondre victorieusement à tous ces «académiques» en délire.

L’ouvrage parut enfin 3, il portait comme titre :

1 Lettre à Vibet, 26 Avril 1664.

2 Opp. Calvtni XV, 97.

3 En latin, dans le mois de Septembre 1564, et en français, quelques temps après.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

«De l’autorité du magistrat en la 'punition des hérétiques et du moyen d’y procéder. » C’était une attaque passionnée des principes de tolérance, énoncés dans le Traité des hérétiques , et il méritait bien le nom qu’on lui donna, tout de suite, «d’Anti-Bellius.>>

Théodore de Bèze s’indigne à l’idée que les audacieux « brouillons » qui ont pris l’initiative de cette publication dangereuse aient osé se placer sous le patronage du prince de Wurtenberg. Il estime trop ce prince pour le considérer comme complice et il l’invite, en termes non déguisés, à sévir- rigoureusement :

«Ces galants, écrit-il, sont bien dignes qu’en leur personne on pratique le point de doctrine que je veux ici soutenir, à savoir que les blasphémateurs et les hérétiques doivent être réprimés et punis par les magistrats . »

Sa sainte indignation ne connaît pas de bornes quand il parle de ces «perturbateurs et cruels brigands en l’Eglise de Dieu»:

«Très illustre prince. . . ., écrit-il, je vous exhorte et requiers au nom de Dieu, moi le plus petit de tous les fidèles, de vous employer soigneusement, diligemment à repousser, par tous les moyens que Dieu vous a mis entre les mains, les loups blancs qui font leurs apprêts pour se jeter sur le troupeau que Dieu vous a baillé à garder. » 1

On croit rêver, mais ce pieux ministre qui, au

1 Traité «de l’autorité. ... », page 427.

nom de Dieu, requiert un prince d’employer tons les moyens à sa disposition pour mater ces êtres de férocité que sont les chrétiens tolérants, ne se contente pas de vagues dénonciations. Il tient à être précis. Il ne peut cependant pas nommer celui qui a réuni «ce mélange de pièces» du Traité des hérétiques. Il en est si dépité qu’oubliant l’usage qu’il voudrait faire de son nom, il lui reproche avec ironie de n’avoir pas signé son œuvre :

«Lui qui se montre, en toute autre chose, tant audacieux et téméraire ; toutefois, en ce livre, qui ne parle que de miséricorde et de clémence, il a été si craintif et peureux qu’il n’a osé mettre la tête hors, sinon déguisé et masqué. 1»

Mais cette prudence ne lui sera d’aucun secours.

«Chacun entend bien qui vous êtes et à quoi vous pré tendez. ... Je vous avertis de bonne heure, toi, dis- je, Bellie2 et toi, Montfort, 3 ensemble toute votre ligue. »

Certes, cette ligue de libres croyants, sur laquelle il revient si souvent, constitue un redoutable danger, mais ce n’est pas elle qu’il craint, c’est celui qui, d’après lui, la dirige et l’inspire. Celui-là , il lui apparaît comme l’incarnation de l’Esprit du mal en personne, et son ardeur à soutenir ceux qu’on condamne ne s’arrêtera que devant le juste châtiment des magistrats.

1 Idem, page 6.

2 Bellie et Monfort sont les deux pseudonymes de Castellion,

3 Page 129.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

«Finalement, continue Théodore de Bèze, il y aura quelque académique (comme sont nos adversaires qui disent que les points de la religion ne sont pas certains) faisant l’homme de bien et modeste, .... étant appelé, il dira qu’il ne demande

que d’apprendre si l’Eglise le veut enseigner. Il dira

qu’il prie qu’on ne lui force point sa conscience, mais qu’on la laisse en liberté.... Etant excommunié de l’Eglise, petit à petit, il assemblera troupe de disciples, fera sa synagogue à part et tiendra école de ses rêveries. Là-dessus que fera l’Eglise?» «Qu’elle crie au Seigneur et il l’exaucera.» Oui, certes, elle criera au Seigneur, mais celui aussi qui a faim criera bien au Seigneur, et, toutefois, il n’attendra pas gu’ un ange lui apporte à manger mais prendra, comme venant de la main de Dieu, la viande qu’un autre lui donne .... »

Quel est cet académique dont l’intolérable impudence va jusqu’à prier «qu’on ne lui force point la conscience ?» C’est Castellion. Théodore de Bèze le montre à l’œuvre, cheville ouvrière de cette ligue diabolique qui lui donne tant de cauchemars. Le bon La Fontaine n’inventait rien, quand il disait au charretier embourbé : «Aide-toi, le ciel t’aidera. » Depuis longtemps, Théodore de Bèze avait compris, malgré ses déclarations doctrinales, qu’il ne fallait accorder à l’intervention miraculeuse de Dieu qu’un crédit limité. Il considère, avec juste raison d’ailleurs, qu’on doit lui 'prêter main forte et, avec une fantaisie non exempte d’humour, il suggère à ceux qui ont autorité de se faire diligemment les exécuteurs du céleste courroux, trop lent à se manifester. Aussi bien, n’était-il pas inutile, en cette ma-

tière, de prendre les devants, car tout porte à croire que si les hommes ne s’en étaient mêlés, l’Eternel eût laissé en paix tous les hérétiques ; mais il saute aux yeux que les Réformateurs de Genève ne pouvaient laisser croire à ime telle complicité, et Théodore de Bèze s’élève, avec force, contre cette «charité diabolique et non pas chrétienne » :

«Fi donc, s’écrie-t-il, fi donc de cette non pas charité mais cruauté extrême qui, pour épargner je ne sais combien de loups veut mettre en proie tout le troupeau de Jésus -Christ.

Or, avisez plus tôt, vous tous, magistrats fidèles, afin de bien servir Dieu qui vous a mis le glaive en mains pour maintenir 4 T honneur et la gloire de sa Majesté, frappez vertueusement de ce glaive, pour le salut du troupeau, sur ces monstres déguisés en hommes. » 1

C’est l’encouragement à la persécution générale, sous la direction des nouvelles autorités ecclésiastiques. L’Eglise de Rome n’a jamais émis de thèses plus hardiment négatrices de la liberté de conscience. Afin qu’on ne se trompe pas sur son sentiment, de Bèze ajoute: «Soutenir que chacun est sauvé en sa religion, cela est un article de la doctrine de Mahomet.» La doctrine des Réformateurs de Genève ne tolère pas de semblables licences : la tolérance, en matière de foi, est «quelque chose de pire que la tyrannie papistique»:

Mieux vaut avoir un tyran, continue Bèze, voire bien cruel

1 Page 131.

LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES

que d’avoir une licence telle que chacun fasse à sa fantaisie; ceux qui ne veulent point que les magistrats se mêlent des affaires de la religion et principalement de punir les hérétiques, méprisent la parole de Dieu expresse et machinent une ruine et destruction extrême à l’Eglise.... Prétendre qu'il ne faut pas punir les hérétiques, c'est comme s'ils disaient qu'il ne faut pas punir les meurtriers de père et de mère, vu que les hérétiques sont infiniment pires. » 1

C’est à cette abominable doctrine qu’en étaient arrivés les Réformateurs de Genève. Certes, il faut savoir respecter les «Réformés» qui se réclament d’une telle paternité spirituelle, mais on conviendra que les libres croyants d’aujourd’hui, malgré qu’ils se réclament de la Réforme ou plutôt parce qu'ils s'en réclament , répudient cette paternité , avec horreur. Les principes de Théodore de Bèze n’étaient pas moins opposés à la Réforme que ceux du duc d’Albe, le farouche exécuteur des ordres de l’Inquisition. Celui-là ne prétendait pas «qu’il ne faut pas punir les hérétiques. » Mais pourquoi son fameux Tribunal des troubles qui multipla les sanglantes tueries n’avait-il pas l’approbation de tous les Calvinistes ? C’était la mise en pratique des principes des Réformateurs de Genève, et on ne pouvait accuser les massacreurs de l’Inquisition de mépriser «la parole de Dieu expresse. »

Théodore de Bèze trouve cependant que le supplice des parricides n’est pas suffisant. Il sent le

1 Pages 312 et 87.

besoin de renchérir encore, et de réclamerc ontre les scélérats, coupables d’hérésie, le rétablissement de la torture.

« Quel crime, s’écrie-t-il, saurait-on trouver, entre les hommes plus grand et plus outrageux ? Tellement, certes, que si on voulait, là, ordonner punition, selon la grandeur du crime, il ne me semble point qu'on pût trouver tourment correspondant à V énormité d'un tel forfait. »

Connaissez-vous, dans les écrits des Inquisiteurs, des appréciations plus effarantes % Et cela, au sein d’une Réforme dont les promulgateurs n'avaient pu parler qu’en vertu même du libre examen ! Et cela, au nom de l’humble de cœur et d’esprit qu’était Jésus de Nazareth ; au nom de celui qui résumait ainsi sa doctrine : «Mes bien-aimés, c’est à ceci que l on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ! »

On voudrait pouvoir dire que ce n’est là qu’un accident de la Réforme calviniste, et c’est avec un intense soulagement qu’on lirait un vigoureux démenti de Calvin. Il serait doux à tous ceux qui, à des titres différents, se réclament de la Réforme, de savoir que Calvin n’a pas trempé, avec Théodore de Bèze, dans cette excitation au meurtre et dans cette lamentable apologie de l’assassinat ecclésiastique. Malheureusement les faits sont là et

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ils se présentent avec une précision telle qu’on ne saurait les dissimuler, sans se faire le complice de ce silence propice qu’on a cru habile de s’imposer, dans les milieux d’origine calviniste. Tel n’est pas notre dessein. S’il appartient à quelqu’un de flétrir les infidélités ou les trahisons qu’on a fait subir aux principes de la Réforme, c’est à ceux qui, de toute leur gratitude et de tout leur cœur, s’y rattachent.

Je suis de ceux là, et — si grands qu’ils puissent être — les Réformateurs ne doivent pas échapper au jugement des libres croyants. Calvin a soutenu les mêmes doctrines que Théodore de Bèze. Mais si ce dernier peut trouver une relative excuse dans sa méconnaissance des principes initiaux de la Réforme, parce qu il venait a peine d’arriver à Genève, on ne peut en dire autant de Calvin. Il savait ce qu’avait été la Réforme à son origine. C’est parce qu il avait pratiquement donné son adhésion au principe de la souveraineté de la conscience qu’il avait pu opposer aux doctrines papales sa notion de l’autorité religieuse et son interprétation de la Bible. Depuis lors, à maintes reprises, il avait eu l’occasion d entendre Castellion et ses amis lui rappeler les principes réformés. Calvin donc n’ignore rien de tout cela, mais les avertissements ne faisaient qu’exalter sa superbe. Il ne tolérait plus qu’on le rappelât au respect des principes qui, seuls, lui avaient permis de se dégager de Rome ; et ce qui, chez Théo-

dore de Bèze, pouvait n’être que de l’ignorance, devenait, chez Calvin, une véritable trahison.

C’est, du moins, cette accusation qu’un syndic Pierre Vandel eut l’audace de faire discuter en plein Conseil. Il avait déposé sur le bureau un gros manuscrit qu’on a, plus tard, appelé «le livre des blâmes », et où Calvin était nettement accusé d’être un mauvais ministre et de s’être fait pourvoyeur de bourreaux. Ce livre a disparu depuis et, sauf quelques rares indications, personne ne saurait dire exactement les termes dans lesquels Calvin était blâmé. Mais Calvin estimait l’accusation si grave, qu’il n’hésita pas à poser à nouveau la question de confiance, déclarant que «sans être purgé de cela, il ne serait suffisant ni capable pour servir l’Eglise. »

Le Conseil examina donc «le livre des blâmes.» L’heure eût pu être décisive. Il eût suffi d’un dissentiment entre Calvin et les syndics, pour donner à la Réforme une orientation nouvelle. Calvin en a le sentiment. Qui a pu rédiger ce réquisitoire ? Calvin n’hésite pas. Il l’attribue immédiatement à Castellion, à tort d’ailleurs, car il est établi que Castellion n’y est pour rien : ce manuscrit semble devoir être attribué à David Joris 1.

Mais le Réformateur de Genève ramène à Castel-

1 II présente des analogies probantes avec les extraits de cet auteur dans le Bellius. Vibet et Farel l’attribuent cependant à Bolsec ou à MT de Falais ou à Pleere Vastdal, lui-même.

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lion toutes les attaques dont il est l’objet. Il écrit à son ami, le pasteur Sulzer, de Bâle, lui dénonçant les nouveaux méfaits de ce «brouillon.» Sulzer lui répond :

«Je m’étonne extrêmement que Castellion s’efforce de porter préjudice à ta réputation et à ton ministère. Il se montre ici très appliqué à la paix et à la charité. Il sera cependant averti plus sérieusement car les choses que tu lui reproches doivent évidemment avoir quelque fondement, puisque ce sont des hommes de foi qui te les ont rapportées. » 1

Calvin trouve sans doute qu’un avertissement n est pas suffisant car il revient à la charge, courrier tournant.

«Crois-moi, écrit-il avec son aménité ordinaire, Castellion est une bête qui a autant de venin que d’audace et d’acharnement ; il fait parade de charité, ainsi que de modestie et cependant on ne saurait imaginer rien de plus arrogant. Ce pamphlet, débordant de féroces attaques contre moi, il l’avait écrit, lui et quelques autres, pour me porter un coup terrible. Mais ils ont été bien déçus car le Sénat a ordonné qu’on me donnât le pamphlet pour le lire. Dès lors, si odieuse qu’eût été 1 intention, il m’était facile non seulement de dissiper ces nuées de calomnies mais de les faire tourner à ma louange. »2

Le Conseil, en effet, renouvelé depuis le mois

1 Jean Calvin, Epistolae et responsia, page 84. Livre IV. Edition hollandaise.

* Traduit du latin. Opp. Calvini 7 août 1554. Edition hollandaise. Livre IV, page 83. A noter que, dans l’édition hollandaise, on a fait, par erreur, suivre cette lettre de celle de Sulzer qui est donnée, à tort, comme une réponse.

de février 1554, compte trois syndics favorables à Calvin. Il lui est donc tout dévoué et, ayant examiné le livre des blâmes , il déclare « qu’il le tient pour faux et Calvin pour un bon ministre. » Ainsi se termina cette rapide escarmouche qui permit à Calvin, si on en croit son témoignage, de faire «tourner à sa louange l’odieux pamphlet» qu’il attribue à Castellion. Le Réformateur se flattait, aisément, de semblables triomphes. Quoiqu’il en soit, ses futurs défenseurs devaient éprouver plus de difficultés que lui, et il y a quelque apparence qu’on n’arrive jamais à tourner à son éloge l’apologie qu’il écrivit de la condamnation et du supplice de Servet. 1

Ses panégyristes glissent avec prudence sur ces pages redoutables, mais ses contemporains dont il avait coutume de triompher, avec tant d’aisance, ne semblaient pas prêts à l’oublier. Calvin avait réussi à faire mettre «sous clé» le livre des blâmes ;2 il ne devait pas réussir à faire mettre sous clé ce nouveau livre des blâmes qu’était la conscience de ses contemparains émancipés. Calvin avait à peine obtenu ce triomphe facile qu’on lui signalait à Bâle une véritable « conspiration qui, si elle ri était réprimée, semblait devoir amener de grands maux.» Il

1 Voir page. 173.

2 Un ami prudent l’a sans doute fait disparaître des archives car on n’en trouve plus trace.

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ne devait pas d’ailleurs tarder à être fixé et nid doute qu’il n’eût préféré voir se réaliser les craintes de son corres pondant 1 car une conspiration se réprime ; au bout de quelques temps on n’en parle plus, mais un livre demeure: or, c’est un livre qui deruftparaître. Castellion y travaillait depuis la publication de l’Apologie que Calvin avait faite du supplice de Servet 2. Aussi, donna-t-il à ce livre le seul titre qui lui convînt. Il l’appela : Contra lïbeïlum Calvini : contre le libelle de Calvin 3. C’est la plus énergique manifestation de la libre croyance ou, si l’on veut, de la libre pensée religieuse, au XYIème siècle.

En une courte préface l’auteur expose son projet.

Après avoir établi ce qui constitue l’autorité

1 Vergerio. Opp. Calvini XV. 6 Septembre 1554.

Déclaration pour maintenir la vraie foi.

3 Contra libellum Calvini. L’exemplaire que j’ai sous les yeux porte à la page de garde des annotations en français et en latin. L’auteur des notes latines attribue le Contra libellum Calvini à Lœlius Socin, sur la foi de quel ques écrivains (V. Cloppenburg : de origine progressu Sociniasmi, page 5). Bibliothèque antitrinitaire, page 20 et Hoornbeck : summa controvers. Livre VIH page 563.) Ces appréciations ne se discutent pas. Le manuscrit du Contra libellum Calvini témoigne de son origine. Les annotations françaises contiennent ce passage : « Il est sûr que la première édition de ce présent ouvrage a été faite en Suisse en 1559. Celle-ci, assez peu commune mais pourtant moins rare que la première paraît avoir été faite en Hollande en MDCXI. Je la préfère à la première, à laquelle néanmoins bien des curieux de fantaisie accordent la préférence. » Je n’ai trouvé nulle trace de cette pseudo-première édition. Elle n’a jamais existé sans doute que dans la pensee de quelque bibliophile mal renseigné. L’édition de 1612 est la première édition . les censeurs calvinistes de Bâle avaient bâillonné Castellion.

véritable parmi les hommes de bonne foi, il fait une allusion rapide au pouvoir dont jouit Calvin et il déplore l’usage qu’il en fait. Le supplice de Michel Servet a soulevé l’indignation d’un grand nombre de personnes, et déjà des protestations écrites ont été répandues. 1 Devant ses manifestations, Calvin a publié un livre contre Servet afin de se justifier lui-même, de réfuter son adversaire et de prouver qu’on devait le réduire par la force :

«Rares sont ceux qui voient où Calvin veut en venir dans ce livre, car il a si bien fardé et maquillé son dessein sous une fausse apparence de piété qu’il est presque impossible, surtout à ceux qui lui font confiance de le découvrir. C’est pour cela que j’ai entrepris d’examiner ce livre et de l’expliquer afin, si possible, de tirer de l’erreur quelques égarés. Que personne ne s’indigne à ce sujet contre moi; que le lecteur pèse mes raisons et que, sans faire acception de personnes, il tende de toute son âme, vers le vrai qu’il est impossible de trouver autrement. Dieu voulant, je rendrai manifestes les projets de cet homme, aux yeux de tous ceux qui ne veulent pas être aveugles. Sans doute, selon sa coutume, Calvin m’accusera d’être un disciple de Servet. Mais que cela ne trouble personne : ce n’est pas la doctrine de Servet que je défends, c’est la fausse doctrine de Calvin qu e j’attaque.

C’est pourquoi je ne discuterai ni de la trinité, ni du baptême ni d’autres questions ardues. Calvin ayant fait brûler les livres de Servet, je ne les possède pas et ne puis savoir ce

1 II s’agit ici, entre autres, d’un petit pamphlet émanant d’un groupe d’Italiens et de Français de Bâle. Il contenait sept griefs et Castellion le reproduit à la fin de son livre.

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