PRÉFACE
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qu’ils contenaient. Mais dans toutes les questions qui ne touchent pas au débat doctrinal, je montrerai les erreurs de Calvin, et chacun pourra voir ce qu’est cet homme, altéré de sang. Je n’agirai pas avec lui comme il a lui-même agi vis-à-vis de Servet : après l’avoir fait brûler vivant avec ses livres, il le déchire, mort. Et, combattant ses erreurs, il se réfère aux pages et à d’innombrables endroits du livre qu il a fait brûler : c’est comme si quelqu’un ayant incendié une maison nous demandait ensuite d’aller y chercher quelques vases ou de nous reporter à l’endroit où se trouvaient les chambres. Nous n’avons pas brûlé les livres de Calvin : l’auteur vit et son livre est édité en latin et en français. Personne ne peut nous soupçonner d’avoir altéré quoi que ce soit. Je transcrirai d’abord le texte même de Calvin que je veux discuter et lui donnerai un numéro d’ordre. Ensuite, donnant à ma réponse des chiffres correspondants, je transcrirai mes objections. On pourra de la sorte se faire une opinion rapide. >> 1
Ce procédé peut paraître étrange : il est pratique et il prévient toute contestation. C’est cette méthode que Servet avait employée, dans sa prison, pour réfuter les accusations de Calvin et cela, par respect pour le texte de son adversaire, qu’il ne voulait pas tronquer. Mais ici, ü ne s’agit plus de simples réponses marginales ; il s’agit de relever chaque phrase, chaque idée, et de les réfuter, une à une. « Cette lutte, corps à corps, de deux textes qui se hachent, écrit Mr Buisson 2, donne l’illusion d’une sorte de
1 Du latin. Toutes les citations extraites du Contra libellum Ccdvini sont directement traduites du texte latin. Je n’ai pas cru devoir adopter celles de Mr Buisson.
2 Cette préoccupation a peut-être dominé, un peu trop, la pensée de Mr Buisson. On sent, dans ses citations et les rapprochements imprévus qu’il
duel entre les deux esprits.» C’est le duel, un duel à mort, entre les deux Réformes, qui commence.
L’adversaire de Calvin prend le nom de Vaticanus * 1 et le débat s’engage, vif, ardent, avec des intonations de sarcasme et de prière, avec des accents d’indicible horreur et de piété mystique.
Dès les premières lignes, l’esprit général du livre se dégage. C’est un libre croyant qui discute avec un pontife :
«Nous savons que le diable2.... a usé de sa ruse accoutumée, suscitant plusieurs esprits fantastiques qui ont semé diverses sortes d’erreurs.... entre autres, il y a un certain Espagnol, nommé Michel Servet, lequel a fait un amas confus de rêveries tant énormes (et de délires si absurdes) 3 que son impiété surmonte tout le mal que les autres ont machiné de faire.... Combien que je visse bien son poison
fait de plusieurs articles (fort éloignés dans le Contra libdlum Calvini) le désir très manifeste de dramatiser le dialogue qui, d faut le reconnaître, traîne parfois en longueur.
1 On ignore les raisons de ce chois. L’hypothèse de MT Bordier que cite Mr Buisson n’a aucune valeur. D’après lui, c’est parce que les objections de Gastellion auraient pu être formulées par un catholique, qu’il adonné à son porte paroles le nom de Vaticanus. Rien n’est moins exact. Jamais un catholique n’aurait tenu semblables propos.
2 Le texte que je reproduis ici est le texte de la traduction française de Calvin. Mais cette traduction n’est pas toujours littérale: Calvin a beaucoup adouci l’expression de 3a pensée. C’est dans le désir de ne pas la dépasser par une traduction personnelle que je reproduis le texte français. Lorsque la réponse l’exigera, j’indiquerai entre parenthèse la traduction du terme latin.
3 Du texte latin : «Sa bêtise lui inspirait des délires tels que .... »
article 2
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être plus que mortel, toutefois, il ne m’a pas semblé qu’il fût expédient d’y donner remède exprès, et de combattre contre ces erreurs, vu que l’absurdité en est si lourde que j’espérais bien que, d’elles-mêmes, elles s’évanouiraient.»
Vaticanus
Il appelle ici impiétés ce que, dans le titre de son livre, il considère comme des erreurs. Et maintenant il les nomme délires : cela ne s’accorde guère. Car une erreur n’est pas nécessairement une impiété, à moins qu’on ne veuille accuser Paul d’impiété, lorsqu’il persécutait l’église, ou Thomas lorsqu’il doutait.... L’Ecriture appelle impies ceux qui, animés de mauvais sentiments, pèchent en comiaissance de cause mais nullement ceux qui, ignorant la vérité, se laissent égarer de bonne foi : ce sont simplement des égarés .... et loin de les condamner, le Maître a prié pour eux: «O Père, pardonne- leur, a-t-il dit sur la croix, car ils ne savent ce qu’ils font.» Mais dire que les impies sont des déments, n’est-ce pas
délirer soi-même ? - En vérité, si les paroles de Servet
sont d absurdes délires, elles doivent s’évanouir en fumée, car les hommes ne sont pas si stupides qu’ils se laissent convaincre par d’absurdes délires et de futiles inepties. . . .
Calvin
«Depuis, j’ai entendu, par le récit de gens de bien, que je m’étais abusé en cela.»
Vaticanus
Ainsi donc Calvin s’est trompé. Voilà certes une chose que je ne pensais pas trouver sous sa plume. Si quelqu’un s était risqué à le dire, avant lui, il eût sans doute été accusé de blasphème par les disciples de Calvin.
Calvin
«Et aujourd’hui, quoi ? Nous voyons que la plus grande
part ayant perdu toute honte humaine ne feint point à se moquer de Dieu. Ils se jettent d’une audace débordée pour fouler les saints mystères, tout ainsi, que des pourceaux, jetant leur groin sur des trésors bien agencés, mettraient tout en confusion. »
Vaticanus
De toute évidence, il parle ici contre lui-même. La trinité, la prédestination et le salut sont certes des mystères divins bien redoutables. Mais de ces choses, cet homme parle avec une assurance telle qu’on croirait qu’il a été dans le Conseil de Dieu 1 et, par là, il jette dans une curiosité dangereuse la conscience des simples, et les plonge dans le doute. Au sujet de la prédestination, par exemple, il enseigne de telles doctrines qu’il entraîne un nombre incalculable d’hommes dans une fausse sécurité qui ne le cède en rien à celle des contemporains de Loth, à l’époque du déluge.
Calvin
«Un grand nombre, par leur vie impure et scélérate, compromettent le succès de l’Evangile.»
Vaticanus
Qu’il appelle impurs et scélérats les adultères ou les ivrognes ou des gens de cette sorte, c’est naturel : ils sont impurs. Mais Calvin ne comprend pas qu’il y a une espèce d’hommes plus impurs encore : c’est la race des hypocrites qui, cachés sous des peaux de brebis, sont des loups dévorants.
Calvin
Est-il possible de se taire quand on voit tant de gens dénaturer audacieusement 1 Evangile par leurs inventions, et s’exciter dans un inexplicable appétit de nouveautés qui semble les tourmenter comme un prurit de folie ? 11
10 Littéralement : « comme s’il avait été dans le Paradis (in paradisio).
11 Du latin. Contra libel. Calv. page 6.
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Vaticanus
Mais c’est lui-même que Calvin traite ici d’audacieux, car non seulement il s’est livré à une véritable débauche d’innovations, mais il les a si bien imposées qu’il est devenu très dangereux de le contredire. Il a, par exemple, interdit d’employer, pour le baptême des enfants, d’autres formules que celles qu’il a prescrites, ou de chanter, à certaines occasions, des psaumes qu’il n’a pas autorisés. En fait, il a plus innové lui-même en dix ans, que l’église catholique en six siècles. Ce qui ne l’a pas empêché, dans son Institution, de s’élever avec tant de véhémence contre ces innovateurs qu’il semble avoir voulu les chasser pour s’installer à leur place. Je me reporte ici au chapitre VI, page 429, de son Institution.»
Mais voici qui semble dépasser un peu la mesure, sous la plume de Calvin : il s’étonne qu’il y ait «des serviteurs de Dieu qui osent, malgré son expresse défense, édicter des lois et s’en servir pour établir leur empire.» Vaticanus n’a pas de peine à lui répondre :
Mais toi-même, Calvin, n’as-tu pas eu cette audace, puisqu’il y a huit ans, a Genève, tu as édicté des lois dont tu as rigoureusement usé contre d’autres ?»
Calvin, en effet, se trouvait à cet égard, en assez mauvaise posture, car la nouvelle législation qu’il avait imposée était la condition sine qua non de son retour à Genève, et on ne saurait nier que Calvin en ait usé avec. . quelque rigueur, pour établir son empire.
Ce n’est d’ailleurs pas seulement Genève qu’il
voulait régenter. Il ne pouvait supporter l’idée qu’on échappât à sa discipline. Il s’irrite de la résistance qu’il rencontre, en dehors des frontières de la Suisse, et il se réjouit de von que Dieu inflige à ces réfractaires «une punition méritée.»
Calvin
Malgré leur intelligence et leur culture, Dieu les laisse tomber dans des erreurs honteuses et répugnantes .... Je me suis renseigné et je ne suis plus étonné qu’en Italie il y ait un si grand nombre de gens qui souffrent de ce mal. J’espère que les Italiens, équitables et paisibles, au lieu d’être fâchés par cette appréciation, m’approuveront pleinement et voudront purger leur patrie de la plaie qui la ronge. (Si seulement la France en était exempte !) 1
Vaticanus
Il vaut la peine de dire ici pourquoi Calvin parle, de la sorte, des Italiens et des Français. A l’étranger, on connaît Calvin beaucoup plus par ses écrits que par ses mœurs. Aussi le regarde-t-on, de loin, comme un Dieu, parce qu’on se figure que sa vie est conforme à ses proclamations publiques. Mais lorsque ceux qui viennent journellement d’Italie et de France l’ont fréquenté quelque temps, lorsqu’ils ont eu avec lui un commerce quotidien, ils ne tardent pas à le connaître et ils découvrent bien vite, en sa façon d’être, ce qui s’est si ouvertement manifesté dans l’affaire Servet. Un Italien vint précisément à Genève alors que Servet était en prison. Lorsqu’il connut les faits, il déclara qu’il estimait qu’on ne pouvait pas condamner quelqu’un à mort à cause de ses opinions, alors même qu’elles seraient hérétiques et il donna ses raisons .... 2 Un autre, un certain Lelius, écrivait à un
1 Du latin. Contra lib. Calv. art. 8.
2 Cet Italien était Gribaldo Malteo, jurisconsulte à Padoue, et Castellion ajoute que sa sympathie pour les idées de Servet faillit lui coûter cher
article 8
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ami de Genève que le sang d’Abel criait à Dieu, et que jamais Caïn n’aurait de paix sur la terre. Bernard Ocbino arriva à Genève, le lendemain de l’exécution de Servet, et lorsqu’il apprit le tragique événement, il ne dissimula pas son opinion, et cela suffit à le rendre odieux. Sur ces entrefaites, on reçut une pièce de vers, provenant de deux frères rhétiens 1, dans laquelle on lisait que si Calvin avait réussi à brûler un Servet, on en verrait bientôt renaître de nombreux, car le bûcher n’avait pas atteint son âme. «Si le Christ lui- même venait à Genève, ajoutait le manuscrit, on le crucifierait ; la liberté y est morte et on y trouve maintenant un pape qui torture les gens, de leur vivant, tandis que le pape de Rome se contente de les tuer.» Ces cruautés scandalisent presque tous les Italiens, même les Calvinistes, et un grand nombre de Français s’en indignent. C’est pour cela que Calvin est détesté par tant de gens dans ces deux pays. Et il appelle équitables ceux qui approuvent ses cruautés, mais le simple fait que quelquesuns se refusent à croire étourdiment tout ce qu’il proclame, il l’appelle «la plaie de la patrie.»
Calvin, en effet, ne peut pas comprendre qu’on refuse de croire, aveuglément, à sa doctrine et la moindre défiance à son égard lui paraît criminelle :
Calvin
article 10 Si l’on m’objecte que c’est une insigne lâcheté de faire périr un homme et que c’est une raison suffisante de se méfier de moi parce que je l’insulte, mort, alors que je l’ai persécuté, vivant, ou bien encore, si l’on dit que c’est d’une grande cruauté de poursuivre ainsi l’ombre d’un mort, ma réponse est facile et quelques mots suffisent 2 : Je n’ai pas cessé de faire mon possible, en secret, pour le ramener à des sentiments plus sains.
1 Du pays des Grisons.
2 Du latin. Art. 10.
Vati’Canus
C’est-à-dire qu’il a tout fait pour l’amener à Vopinion de Calvin. Car de toute évidence, la conviction de ceux qui ne croient pas ce qu’il croit, est une conviction malsaine. Mais supposons que l’opinion de Calvin soit saine, par quel moyen peut-il arriver à convaincre un homme et à le ramener à des sentiments meilleurs ? Est-ce en le maltraitant impitoyablement ? Les orateurs, lorsqu’ils veulent convaincre, cherchent à gagner la bienveillance de leurs auditeurs, car on essaierait en vain de convaincre quelqu’un qui serait irréductiblement hostile. Calvin est un bon orateur, or, pour se concilier la bienveillance de Servet, il l’a fait immédiatement jeter en prison ; il a éloigné de lui tous ceux qui auraient pu lui apporter quelque consolation ou lui donner un conseil : il l’a mis au secret, avec un soin jaloux. Il a prévenu contre lui tous ses collègues et, du haut de la chaire, journellement, dans ses exhortations au peuple, il a traîné dans la boue celui qu’il avait fait jeter en prison. C’est ainsi que, s’étant concilié l’esprit de Servet, il s’est employé de tout son cœur à le ramener à de meilleurs sentiments. En vérité, alors même que Servet serait venu auprès de Calvin pour l’entendre et se laisser bénévolement instruire par lui, ne vous semblet-il pas qu’il eût été immédiatement révolté par ces extraordinaires procédés ?
Calvin
«Et afin que nul ne se plaigne que je raconte des choses article 14 douteuses, je réciterai en bref ce que lui-même, environ deux heures avant sa mort, confessa devant plusieurs témoins ....
Deux conseillers étaient présents. ... 1 \ oyant que je ne profitais rien par exhortation, je ne voulus point etre plus sage que mon Maître ne me permet. Par quoi, suivant la règle
1 Ges lignes sont empruntées aux articles précédents que je ne crois pas devoir citer. Je les ajoute à l’article H parce que la réponse de Castellion y fait allusion.
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de saint Paul, je me retirai d’un héritage qui était condamné de soi-même, portant sa marque et flétrissure en son cœur. »
Vaticanus
Avec quelle habileté il passe sous silence ce qu’a répondu Servet, malgré qu’il promette «de réciter en bref, ce que Servet, deux heures avant sa mort, confessa devant plusieurs témoins. Mais passons à la règle du Maître : le Maître, en effet, recommande d’exhorter d’abord, seul à seul, ceux qui pèchent ; puis de le faire devant témoin ; enfin d’en referer a 1 assemblée des fidèles. Les premières exhortations de Calvin ont été des injures ; la seconde a été la prison ; et Servet n a comparu devant les fidèles que pour être hissé sur des fagots et brûlé vif. »
Calvin doit éprouver quelques difficultés à s’expliquer, car il revient souvent sur les motifs qui le poussent à cette publication : on dirait qu’il prévoit les objections que lui feront ses meilleurs amis. Il insiste sur ce fait que c’est pour lui un devoir de conscience :
Calvin
<< Plût a Dieu que toutes les erreurs de Servet fussent bien ensevelies. Mais quand j’entends qu’elles volent çà et là, je serais traître et déloyal en me taisant. >>
Vaticanus
Mais c est toi qui es la cause première de cette vulgalisation ! Quel intérêt avait-on porté au premier livre de Servet ? Aucun. Ses autres livres se seraient vendus en silence. Mais depuis que tu as brûlé l’homme avec ses livres, tous ont un ardent désir de les connaître. Us pensent que les arguments de Servet devaient être bien puissants
pour que tu aies senti la nécessité de brûler son livre, et qu’à l’heure actuelle, tu te croies obligé de l’enterrer sous un amoncellement d’injures. N’accuse donc personne de troubles qui, sans toi, ne se seraient jamais produits. »
Calvin passe à l’arrestation de Servet :
Calvin
... .«Et de fait, je ne veux point nier que ce n’ait été à article 19 ma poursuite qu’il fut constitué prisonnier.... Je confesse que l’homme qui demanda justice contre lui, le fit à mon aveu, mais depuis qu’il fut convaincu de ses hérésies, 1 chacun sait que je n’ai fait nulle instance pour le faire punir à mort. . >>
Vaticanus
Au début, le bruit courait que Servet avait été arrêté à l’instigation de Calvin. Ses amis nièrent le fait, pour le disculper de cette accusation. Aujourd’hui Calvin confesse nettement son acte.
Mais Calvin n’accepte pas que la question se pose de la sorte. Il se défend d’attacher la moindre importance «à cet article, à savoir jusqu’ où il a procédé»; il s’en voudrait de se défendre d’une chose qu’il trouve toute naturelle. Aussi bien, le problème n’est pas là, et il ne s’arrêtera pas à s’élever contre les imputations des «turbulents, des méchants, des imbéciles et des ivrognes.» Il ne s’agit pas de lui.
Il s’agit de savoir «si, oui ou non, les magistrats chrétiens ont le droit de punir les hérétiques». Et
1 Servet étant mort sans reconnaître son hérésie, on se demande à quel moment Calvin place la fin de sa poursuite.
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au lieu de se défendre, il attaque. Son attaque cependant, pour être violente, n’en est pas plus heureuse ! Castellion n’a pas de peine à lui montrer les conséquences de son argumentation passionnée.
Calvin
article 22 <<Or, comme en cette dispute j’ai affaire à deux sortes
d’hommes, aussi je les traiterai les uns et les autres selon qu ils le méritent. Il y a aujourd’hui plusieurs fantastiques et mutins, auxquels s’il était permis de dégorger ce qu’ils ont conçu en leur cerveau, il n’y a rien qu’ils ne renversassent dessus dessous, selon que leur audace débridée les transporterait. Il ne se faut point ébahir si telles gens désirent gu' en ne punissant point les opinions méchantes, on donnât liberté à chacun de dire ce qu'il voudrait. A cela s’accordent aisément tous épicuriens, athéistes et contempteurs de Dieu, lesquels auraient le comble de leurs désirs s’ils osaient, à pleine bouche, dégorger les blasphèmes desquels ils gazouillent secrètement entre eux, en leur jargon.»
V aticanus
Je te le demande, Seigneur Calvin, si tu avais un procès en héritage avec quelqu’un, et si ton adversaire obtenait du juge qu’il le laissât parler, lui seul, tout en t’interdisant, a toi, de prendre la parole, est-ce que tu ne t’élèverais pas contre cette iniquité ? Pourquoi donc fais-tu aux autres, ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ? Nous sommes en procès au sujet de la religion, pourquoi nous fermes-tu la bouche ? Est- ce que, conscient de la pauvreté de ta cause, tu craindrais d’être démasqué ou vaincu, et d’y perdre ton pouvoir de dominateur ?
Voyons, ce Luther que tu as, maintes fois, élevé si haut, comment l’appelleras -tu ? Epicurien ou ignorant ? Car, dans ses notes sur le chapitre selon S* Matthieu, il s’élève nettement
contre ta doctrine : «On voit par là, écrit-il, la grande, l'énorme folie que nous avons faite jadis en voulant amener les Turcs à la foi par la guerre, en brûlant les hérétiques et en persécutant les juifs. Nous nous figurions peut-être avoir la puissance de détruire l'ivraie, parmi les hommes, comme si notre autoritarisme avait quelque pouvoir sur les cœurs qui toujours échappent à la contrainte. . . . Dans quelle épouvante devraient vivre ceux qui poursuivent les hérétiques, ceux qui pieusement se font meurtriers, n'hésitant pas à faire mettre à mort un homme, sous prétexte qu'il professe quelque erreur ! Je proclame qu'ils devraient frémir s’ils n'ont un front d'airain, alors même qu'ils seraient fermement assurés que l'homme qu'ils condamnent est un véritable hérétique. Mais voici, aujourd'hui les hommes brûlent les vrais saints et ceux qui président à ces exécutions sont euxmêmes hérétiques . . . . »
Maintenant, Calvin, mesure la portée de tes paroles : non seulement tu condamnes Luther, mais, par tes actes, tu te mets au rang de ceux qui, s’étant fait un front d airain et une âme de folie, méritent le nom d’hérétiques et de meurtriers.
•J’ai entendu dire que vous êtes aujourd’hui d’accord avec Luther. Mais pourquoi nommerais-je Luther seulement ? Un livre a paru qui est intitulé : Traité des hérétiques, et, dans ce livre, de nombreux écrivains sont cités que tu condamnes globalement. En voici les noms : Augustin, Hiéronyme, Hilarius, Chrysostome, Pellican, Luther, Brenz, Otto Brünsfeld, Regius, Cœlio. Castellion, Georges Klinberg, Jean Calvin lui-même et un grand nombre d’autres qui, tous, combattent contre le Calvin d’aujourd’hui : unissant en un même faisceau tous ces écrivains, tu les jettes tous en un même bûcher. . . . Et tu oses dire, après cela, que tes adversaires «gazouillent secrètement entre eux» comme s’il n’était pas manifeste que celui-là seul médite et sacrilèges et forfaits qui réclame pour lui seul le pouvoir de parler ! »
L’argumentation est serrée ; c’est la Réforme tout entière que Castellion dresse contre Calvin et
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l’insistance qu’il y met, montre bien la valeur qu’il attribuait à ce témoignage collectif. Calvin, ayant rompu avec tous les principes de liberté du protestantisme, n’est plus protestant : il est condamné par l’esprit même de la Réforme, et il ne peut que jeter dans le même bûcher ceux qui se réclament de cet esprit. Mais Calvin n’accepte pas l’accusa- 23 tion de tyrannie qu’on lui adresse : « Ce n’est pas tyranniser l’église que d’empêcher les écrivains mal intentionnés de répandre publiquement ce qui leur passe par la tête. » A quoi Castellion répond avec quelque vivacité :
<< Calvin, décidément, considéré c omm o dns écrivains ma 1 intentionnés tous ceux qui ne se font pas l’écho de ses doctrines. Aussi demande-t-il, non seulement qu’on les empêche d’écrire, mais encore de parler. De la sorte, lui seul a le droit de débiter ce qu il veut. Et il vient nous dire que ce n’est pas de la tyrannie !....»
Servet s’était élevé, maintes fois, avec véhémence contre la punition des hérétiques, il avait opposé la loi d’amour de l’Evangile à l’Ancienne Alliance. Mais Calvin ne reconnaît pas la Loi nouvelle. Il s’indigne à l’idée que le Christ aurait pu corriger ce que le Dieu d’Israël avait dit à son peuple :
«Si, écrit-il, si Servet veut nous faire accroire que la rigueur de punir les hérésies ait été adoucie à la venue de Jésus-Christ, qu il en produise quelques témoignages ; mais il a été aussi
effronté à mentir.... qu’à tenir pour certain tout ce qu’il songeait. » 1
Servet ne pouvait plus faire accroire quoi que ce soit au monde et il ne pouvait plus produire le moindre témoignage. Calvin semble perdre ici tout sentiment de pudeur en lançant cette sorte de défi à quelqu’un qu’il a fait condamner à mort. Mais déjà, il ne pense plus à Servet. Celui auquel il s’adresse, dans sa pensée, est vivant: c’est celui qu’il a toujours trouvé sur son chemin, dressé contre son autoritarisme doctrinal. C’est Castellion. Et l’attaque devient, soudain, directe et passionnée. Castellion ne semble pas s’en émouvoir outre mesure.
Ses réponses, souvent concises, ramassées, ressemblent étrangement aux parades et aux coups de pointe imprévus d’un « f leurettiste » expert, contre lequel un spadassin s’époumonne et s’escrime. Parfois, donnant à sa pensée plus d’ampleur, il révèle à Calvin une Eéforme qu’il n’a jamais soupçonnée, et lui donne les plus belles leçons de protestantisme qu’il ait jamais entendues :
Calvin
«Il y a un autre fantastique qui contrefait le philosophe aeticle 26 en sa tanière ; lequel appelant Servet son bon frère, dit qu’il ne faut pas punir les hérétiques pour ce que chacun amène telle exposition que bon lui semble sur l’Ecriture et que la vérité certaine est comme cachée dedans nuées obscures. >>
1 Page 15 du livre de Calvin» Comparer avec ce que MT Doumergue ose affirmer, à ce sujet, pour defendre Calvin. Note, page 155.
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
Vaticanus
Il s’indigne qu’il y ait des gens qui osent affirmer que les Lettres sacrées sont obscures. Lui, il les estime claires. En cela, il bataille contre Zwingli, qui les juge obscures. Il bataille aussi contre lui-même, car s’il est vrai que les Ecritures soient si limpides, d’où vient que, pour les éclaircir, il ait édité d’innombrables commentaires ? Il bataille contre tous ceux qui, jusqu a notre epoque ont écrit tant de livres à ce sujet et journellement en écrivent encore. Lui-même, dans la petite préfacé de son Institution, il déclare que son livre est un instrument nécessaire à la compréhension des Ecritures. Enfin, depuis de nombreuses années, quotidiennement, il harangue le peuple, il écrit, il dispute afin de jeter quelque lumière sur ce qu’il dit être éblouissant de clarté.»
On doit reconnaître que le reproche de Calvin tombe de lui-même et qu’en la circonstance, Calvin eût pu être mieux inspiré.
Calvin
«Ainsi ce bon théologien aime mieux effacer la foi du cœur des hommes que de souffrir qu’on punisse ceux qui la renversent ? »
Vaticanus
Celui-là n efface pas la foi du cœur des hommes qui veut qu’on renvoie le jugement des hérétiques à l’avénement du juste Juge, (a moins toutefois qu’on ne veuille accuser le Christ lui-même qui ordonne de laisser croître l’ivraie jusqu’à la moisson). Et même, il ne s’oppose pas à ce qu’ils rendent compte de leur hérésie celui qui demande que — s’ils doivent être punis ils le soient, au temps fixé par Dieu lui-même et non prématurément par les hommes. *>
Mais Calvin considère qu’on ne doit pas tarder de la sorte. Il y a des «intérêts sacrés» qu’on ne doit pas négliger :
Calvin
a. «Car quelle religion demeurera plus au monde ?» article 28
Vaticanus
La religion fondée sur une foi absolue aux choses qu’on espère et qu’on ne discerne pas, telle la foi d’ Abraham : ayant reçu l’crdre de partir, le patriarche partit,.... sans savoir où il allait. Ayant reçu l’ordre de sacrifier son fils, il se préparait à l’immolation, sans savoir ce qui adviendrait, mais sa foi était absolue, car il savait que Dieu est fidèle.
Calvin
b. « Quelle marque y aura-t-il pour discerner la vraie Eglise ? »
Vaticanus
L’amour, qui provient de la foi ! Et c’est là une doctrine certaine : « C’est à ceci, dit le Maître, que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. »
Calvin
c. «Bref, que sera-ce de Dieu et de Jésus-Christ, si la doctrine de la piété est incertaine et comme mise en suspens ?»
Vaticanus
La doctrine de la piété ? C’est d’aimer ses ennemis, de faire du bien à ceux qui vous maltraitent, d etre affame et assoiffés de justice: «Heu lux ceux qui sont persécutés «pour la justice ! Malheur à \ «s, lorsque les hommes diront
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
«de vous toute sorte de bien, car c’est ainsi qu’ils ont loué «les faux prophètes !» Cette doctrine et d’autres semblables sont certaines, alors même qu’on ignorerait ces ténébreuses questions de la trinité, de la prédestination, du salut et d’autres encore, au sujet desquelles on tient les hommes pour hérétiques, tandis que tant d’hommes pieux les ont ignorées.»
C’est la- séparation hardie, dans la vie religieuse, des croyances pleines d’incertitude, et de la foi vivante. On croirait entendre Esaïe : «Vos mains sontpleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous. Otez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions ; cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien ; recherchez la justice, protégez l’opprimé, faites droit à l’orphelin, défendez les veuves.1» La vie morale seule est nécessaire. La métaphysique est du superflu. C’est encoie par l’effort moral qu’on s'unit le plus étroitement à Dieu. Calvin, avec tous les confessionnalistes, dit: «Croyez!» Castellion, avec le Christ des Synoptiques, dit : «Vivez. C’est la vie qui importe : la vie pure, la vie harmonieuse, la vie en Dieu vécue en pleine humanité.» Cela, c’est la Religion du Sermon sur la montagne et des paraboles évangéliques: c’est de la Religion éternelle.
Et Castellion reprend la même idée dans l’article suivant :
Calvin
abtiole 29 «Quel opprobre fait-on à Dieu en disant qu’il a tellement entortillé son langage 2 en l’Ecriture sainte qu’il n’a, fait
1 Esaïe 1 : 15.
En latin : flexiloquus : énigmatique.
que se jouer des hommes, leur tenant le bec dans l’eau ? Or, si nous n’avons religion certaine et résolue en l’Ecriture, il s’ensuivra que Dieu nous a voulu occuper en vain par je ne sais quelles fallaces, comme s’il nous parlait de coquecigrues. >>
Vaticanus
Quel opprobre, au contraire rejaillirait sur Dieu, s’il n’avait pas voulu qu’il y eût des mystères. Car enfin s’il a parlé clairement, c’est donc qu’il a jeté des perles devant les pourceaux !....»
Et Castellion rappelle que l’apôtre disait des Juifs : ils ne comprennent pas la Loi, ils ne peuvent donc pas comprendre le Christ !
C’est donc, continue Vaticanus, que la Loi n’était pour les Juifs qu’une grande énigme. D’autre part, ce n’est pas en vain que Moïse a dit : «Les choses cachées sont à notre Dieu, les choses révélées sont pour nous et nos enfants, et cela de toute éternité, afin que nous puissions observer les préceptes de sa Loi. » C’est comme s’il disait : La signification de cette Loi, concernant les mystères sacrés nous est fermée ; elle est claire seulement à Dieu. Mais les choses qu’elle nous ordonne de faire(et j’entends par là: aimer Dieu et son prochain, ne pas tuer, ne pas voler . . . . ) tous ces commandements nous sont clairs et nous pouvons les observer. — Voilà la vraie foi, la véritable obéissance qui consiste à aimer Dieu d'un tel amour qu'on fait ce qu'il ordonne, alors même qu'on ne peut pas pénétrer ses desseins.
Mais ce sont là des arguments d’ordre moral qui pouvaient convaincre ceux qui distinguaient la foi et les croyances, la vie morale et l’adhésion à telle ou telle formule de métaphysique. C’étaient des
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arguments qui échappaient à Calvin. Ce qui pouvait le faire réfléchir, c’étaient des arguments bibliques. Et Castellion ne résiste pas à la tentation de lui en fournir à satiété :
«Esaïe lui-même, dit-il, appelle ses prophéties un livre fermé que ne pourront comprendre ni les ignorants, ni les savants. Dans les Psaumes, on trouve un grand nombre d’images mystérieuses qui ne sont pas autre chose que des énigmes. »
Ces arguments sont bien dans l’esprit des polémiques religieuses du temps et, pour un grand nombre, ils étaient sans réplique :
Oui, certes, insiste Castellion, on a le droit de parler des mystères dont Dieu a voilé sa Révélation, mais non pas comme le fait Calvin, dont l’esprit de calomnie va jusqu’à parler de «fallaces et de coquecigrues. » Dieu ne se joue pas de nous. Mais le livre des Proverbes (XXV : 2) proclame que «la gloire de Dieu est de voiler les choses.» Calvin, lui, affirme le contraire.»
C’était grave à l’époque de Calvin, pour ceux qui croyaient à la théopneustie, d’être pris en flagrant délit de contradiction avec l’Evangile. On dirait que Castellion se fait un malin plaisir d’accumuler les preuves et, après l’Ancien Testament, c’est le Nouveau qu’il cite. Il relève les paroles de Jésus concernant les paraboles qu’il propose à ses disciples ou à la foule, et qui ne sont pas autre chose que de petites énigmes proposées à la sagacité de ses auditeurs 1. Mais laissant là son argumentation bi-
1 II cite aussi les Apocalypses et en particulier l’Apocalypse attribuée à Jean, et ici sa démonstration est naturellement irréfutable pour Calvin.
blique, il élève la question et la replace délibérément sur le terrain moral. Et c’est peut-être cette transposition des valeurs religieuses qui caractérise le mieux la Réforme, telle que l’entendait Castellion. Il n’y a pas d’ortbodoxie doctrinale, car les doctrines sont incertaines et trompeuses. L’homme sage n’édifie pas sa vie intérieure sur des doctrines transitoires et obscures. Il l’édifie sur la conscience morale et là, il n’y a plus d’incertitude : c’est le roc.
Est-ce donc qu’il n’y a rien de certain ? Oui, certes : toutes les choses qui sont nécessaires à notre salut ou qui touchent à notre obéissance ou qui concernent notre mission
sont certaines . Il n’y a point d’incertitude sur les préceptes
de la piété : aimer Dieu et son prochain, aimer ses ennemis, être patient, miséricordieux, fraternel ; il n’y a point d’incertitude en ce qui concerne nos obligations spirituelles. Mais nous, insoucieux des devoirs qui nous sont imposés, nous nous laissons absorber par les mystères qui sont du ressort de Dieu comme si, en vérité, nous avions été admis à son Conseil. Nous disputons abondamment du salut, de la prédestination, de la trinité, nous montrant pleins de certitude au sujet de choses dont nous ne savons rien, et pleins de dédain pour les choses qui s’imposent à nous. C’est ainsi que naissent des multitudes de questions qui, en dernière analyse, aboutissent à l’effusion du sang des malheureux ou des faibles d’esprit qui ne sont pas d’accord avec nous !»
On ne saurait marquer d’une façon plus nette l’incertitude des métaphysiques humaines et l’impérieuse nécessité des oligations morales. C’est bien parceque Castellion a compris la relativité de la connaissance qu’il a parlé, écrit, souffert. Et il y a là
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
un apostolat nouveau, inconnu jusqu’alors. Ce n’est pas de l’agnosticisme : Castellion professe des certitudes spirituelles inébranlables. Ce n’est pas du scepticisme : Castellion est un libre croyant, et sa foi est si profonde qu’elle est le fondement même de sa vie. C’est l’apostolat de la foi libre ; mais la foi, dans la pensée de Castellion ne s’identifie pas avec des croyances arrêtées : elle est un acte de confiance absolue, un don de soi, une consécration à l’œuvre de vie sous le regard de Dieu. La foi seule donne la vraie vie (le salut), non pas parce qu’elle est l’expression des dogmes orthodoxes, mais parce qu’elle est une volontaire et joyeuse soumission aux ordres du Christ. Et c’est bien là, la doctrine du fidéisme, telle que Mr Menegoz l’a définie dans ses ouvrages : c’est le salut par la foi, indépendamment des croyances. Mais c’était là une doctrine inconnue à Calvin. La foi, pour lui, s’identifiait aux dogmes professés, et ceux qui osaient discuter les dogmes qu il avait établis, portaient atteinte «à l’honneur de Dieu»; ils n’avaient qu’un but : celui de «dépiter Dieu en sa personne». Ils voulaient jeter le trouble dans les consciences, et leur apparent libéralisme n’était qu’un prétexte pour éviter le juste châtiment de leurs mutineries:
Calvin
....«On voit clairement, que ce que j’ai dit ci-dessus est trop vrai, à savoir que tous moqueurs de Dieu et gens débordés
à impiété et pareillement tous mutins en débattant que les princes et magistrats ne doivent point maintenir par glaive la vraie religion, plaident leur cause particulière, prétendant.... (avoir le droit).... de troubler tout le monde sans en être repris, ni qu’on leur fasse sentir qu’ils font mal. >>
La riposte de Castellion est vive. Il relève d’abord qu’en assimilant les adversaires de la répression des hérétiques à « des gens débordés à impiété et à des moqueurs de Dieu» — Calvin condamne Luther, Augustin et tous les écrivains du Traité des hérétiques. Mais ce n’est là qu’une entrée en matière :
Vaticanus
... .11 y a quelque duplicité dans l’accusation de Calvin : il ressemble en cela à ces voleurs qui recommandent aux voyageurs de prendre garde aux coupeurs de bourse, afin d’endormir leur suspicion. C’est ainsi que Calvin, constatant que tout est troublé, se hâte d’accuser les autres, afin qu’on ne le soupçonne pas lui-même. Il est pourtant manifeste que si quelque chose peut troubler les consciences, c’est bien son attitude de persécuteur. Le seul fait d’avoir fait condamner Servet a troublé non seulement Genève, mais l’Europe entière. Et l’âme d’un grand nombre en est encore tout endolorie. C’est pourquoi il s’empresse de reprocher aux autres ce qu’il a fait. Jadis, lorsqu’il était parmi ceux qui souffraient de la persécution, il avait un autre langage, il écrivait de longues pages contre la persécution. Et pour que personne ne doute de ce que j’avance, je transcris ici un long extrait de son Institution; mais cette page était dans la première édition de son livre ; dans la seconde, il a modifie tout cela. »
La citation que fait Castellion est, en effet, très caractéristique. Elle se trouve à la page 144 de la
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
première édition du livre de Calvin 1. On y voit comment Calvin, au début de la Réforme, voulait qu’on se comportât à l’égard des hérétiques. Il énumère toute une série d’avertissements fraternels, mais il estime qu’il serait criminel de les tuer : «les faire périr par le fer et le feu, ce serait nier tout principe d’humanité. »
«Voilà, s’écrie Vaticanus, voilà ce qu’écrivait alors Calvin. Que chacun compare maintenant ces premières déclarations de Calvin avec ses écrits et ses actes d’aujourd’hui, et on verra qu’il y a, entre son passé et son présent, le même conflit qu’entre la lumière et les ténèbres.... Parce qu’il a fait périr Servet, il veut maintenant que périssent tous ceux qui différent avec lui d’opinion. Il renie les règles qu’il avait lui-même édictées et il réclame la mort . . . »
Et Castellion, dans ses dernières phrases, aiguise la pointe de toute son argumentation :
Il n’y a, dès lors, rien d’étonnant à ce que Calvin veuille imposer aux autres le silence, car il craint que quelqu’un mette en lumière son inconstance et ses palinodies. Ayant mal agi, il redoute la lumière. »
La réponse est cinglante et l’argument décisif. Calvin se sent sur un terrain brûlant : on sent qu’il éprouve quelque hâte à le quitter.
1 Castellion aurait pu multiplier les citations. L’éditeur du Contra libellum Calvini en donne toute une série à la fin du livre. En voici deux : «Le règne de Satan ne peut résider en ce fait que chacun ait franchise et liberté de mettre en avant son opinion, touchant la religion. » (Acontius. Livre \I folio 215) «L’empêchement de cette liberté est satanique». (Idem. Livre VI fol. 216) — Voilà évidemment qui est d’une clarté indéniable.
Calvin
«Mais laissant telles manières de gens, je viens à ceux article 32 qui sont simples et de bonne sorte, lesquels outre ce qu’ils sont ignorants, en cuidant qu’on ne doive point punir les hérétiques, prennent occasion d’errer, en cet endroit, 'par la tyrannie qu'ils voient en la papauté. Et de fait, les ennemis de Dieu sont si exorbitants à maintenir, par la terreur 1, leurs faussetés diaboliques que cela peut troubler le jugement de ceux qui ne regardent point plus loin. »
Vaticanus
Voilà un homme qui condamne les gens qui font ce qu’il fait lui-même. Voilà un homme, au front d’airain qui, tout le long de son livre, ne cherche qu’à défendre ses idées par le glaive et à réduire par le fer ceux qui le contredisent, et c’est cet homme qui s’élève contre la tyrannie des autres et les moyens de terreur qu’ils emploient ! Oui, c’est lui, lui qui a si bien terrifié Genève que les magistrats eux- mêmes (sauf ses amis) n’osent souffler mot!»
Mais Calvin ne semble pas conscient de l’identité de son attitude avec celle des «papistes» auxquels il reproche leurs abus de pouvoir. Il insiste :
u Ainsi, continue-t-il, beaucoup de bonnes gens voyant que toute la religion est vilainement pervertie en la Papauté, que tout y est farci d'abus infinis et cependant qu’une confusion si exécrable est maintenue par la f rayeur .... ils en sont tellement scandalisés que cela leur fait haïr et avoir en horreur toutes punitions sans discerner si elles sont justes ou non . »
1 Le texte français ne contient pas ce terme, mais Castellion n’avait que le texte latin sous les veux, et le texte latin dit : «meris terroribua fulciri».
LES DEUX RÉFOKMES AUX PUISES
Vaticanus
Je ne puis juger Calvin avec plus de sévérité qu’il ne se juge lui-même. Car toutes ces choses qu’il condamne chez les autres, il les fait lui-même avec la même ardeur.
Calvin estime que son cas n’est pas celui de la papauté. A ses yeux, la papauté abuse de sou pouvoir, en opprimant la vérité ; lui, use de son jrouvoir pour la sauvegarder. Calvin n’a jamais compris la pauvreté de cet argument dont la candeur touche à l’inconscience. Son orgueil spirituel l’aveuglait, et c’est avec une étonnante naïveté qu’il écrit :
Calvin
article 34 << C’est une intolérable barbarie que là où il n’y a aucune
connaissance de la vérité on veuille quand même, sans raison et sans justice, défendre une doctrine par le glaive !»
Vaticanus
Pourquoi donc est-ce par le glaive que tu défends la tienne ? Pourquoi donc Hiéronyme, pourquoi Gribaldi, pourquoi Servet, (et j en passe) n’ont-ils pas obtenu chez vous le pouvoir de parler ? Si tu as de bonnes raisons, pourquoi ne te fies-tu pas à elles ? Pourquoi veux-tu gérer tout par la force ? Tu écrivais jadis au roi du Danemark que la sagesse fuit les milieux ou règne la force : pourquoi as-tu chassé la sagesse du milieu où tu vis ?
Mais Calvin trouve sans doute qu’à Genève tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que la sagesse y a élu définitivement domicile, à côté de la liberté qu’il laisse aux Génevois d’adopter in-
tégralement ses doctrines. Ceux qui ne les adoptent pas sont indignes de pitié et c’est le glaive qui doit leur faire entendre raison. Mais, dans la papauté où l’on n’a, d’après Calvin, aucune connaissance de la vraie doctrine, les mesures tyranniques sont criminelles et odieuses :
Calvin
Aujourd’hui, il est permis d’écrire que la situation de article 40 l’Eglise romaine ne se maintient que par la contrainte et le meurtre. Ignorant ce qu’est la mission des pasteurs, ceux qui se décernent le titre de prélats fulminent dans des placards tyranniques ; mais la véritable et pure Eglise du Christ, sortie des persécutions, se maintient et fleurit même au sein des abus de pouvoir.
Vaticanus
Ceci Calvin l’a écrit, avec encore sur les mains, le sang de Servet. Et pourtant il sait bien que s’il ne s’était pas luimême décerné le titre de prélat et s’il n’avait pas fait édicter des placards tyranniques, il ne lui eût pas été possible de résister à ceux qui l’avaient percé à jour. En vérité, il n’a pas plus de connaissance de la vraie mission du pasteur, que ceux-là mêmes qu’il accuse. Il faut que je reproduise ici un placard édicté par les magistrats de Genève dont l’histoire vaut d’être contée .... Il y avait, à Genève, un certain Trouillet qui avait eu l’audace de critiquer quelques assertions de V Institution chrétienne de Calvin. Il fut immédiatement traduit en justice. Mais comme le procès avait duré longtemps, le Conseil (pour éviter sans doute le retour de semblables choses* édicta cet arrêt, en français : « Etant ouys en Conseil, savants ministres de la parole de Dieu, maître Guillaume Farel et Pierre Viret, et après eux, respectables maître Jean Calvin et maître Jean Trouillet, en leurs dires et reproches souvent débattus
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
de V Institution chrétienne du dit M. Calvin, le tout bien considéré, le Conseil. ... a prononcé et déclaré le dit Livre de V Institution du dit monsieur être bien et saintement fait, sa doctrine être sainte doctrine de Dieu, .... et que d’ici à l’avenir personne ne soit osé parler contre le dit livre ou la dite doctrine. 1 »
Il est certain qu’après ce placard, Calvin n’avait guère le droit de reprocher aux «prélats de Rome» les placards qu’ils pouvaient faire édicter : il ne serait venu, d’ailleurs, à l’idée d’aucun de ces prélats de faire décréter qu’un de leurs ouvrages était «sainte doctrine de Dieu. » Quant à la défense faite à tous, par les magistrats de Genève, «de parler contre le dit livre», cela dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Et nous comprenons l’émoi de tous les vrais amis de la Béforme, devant cette «calvinisation» du Verbe de Dieu.
Castellion voit le danger, et répondant à cette idée de Calvin, que l’église réformée, née dans les persécutions, y vivait florissante, il ajoute :
«Oui, jadis, il y avait en elle quelque charité. Mais maintenant qu elle s est soumise aux moyens de gouvernement de Calvin, maintenant qu’à son tour elle règne par le glaive, elle ar perdu le fruit de sa précoce floraison. Le métal précieux s’est mué en scories. »
Ici le reproche perd son caractère d’âpreté : on y sent la désillusion profonde d’un homme qui avait mis en la Béforme tous ses espoirs et que le
1 Le mercredi, neuvième de Novembre, l’an 1552.
spectacle de la Genève calviniste plonge dans une grande tristesse.
Mais comme Calvin insiste sur les persécutions de l’Eglise romaine, Castellion lui adresse cette véhémente apostrophe :
Vaticanus
Si Servet t’avait combattu avec des armes, tu aurais eu article 41 le droit de faire appel aux magistrats. Mais c’est par la plume qu’il t’a combattu, pourquoi as-tu combattu ses écrits par le fer et le glaive ? Voyons, pourquoi as-tu fait appel à 1 intervention du magistrat ? Est-ce en cela que réside votre piete et consiste-t-elle à vous emparer des voyageurs pour les jeter aux flammes, alors même qu’ils ne font que traverser votre ville et n’y occasionnent aucun trouble ? Et tu as l’audace de condamner les procédés de Rome ? Mais cite-moi donc chez les papistes un seul luthérien ou un seul calviniste qui, au sortir de la messe, ait été jeté en prison, comme Servet l’a été, chez vous, au sortir du sermon ? »
Et comme Calvin tout en condamnant l’usage article 42 du glaive dans l’église catholique le revendique pour combattre l’erreur, Castellion lui répond :
En exhortant les princes à défendre la vérité par le glaive, tu ne fais pas autre chose que les armer contre la vérité, car la vérité, tous croient la posséder.
Mais, objecte Calvin, le véritable adorateur de Dieu qui combat pour sa foi, ne ressemble en rien à l’incrédule qu’anime «une rage aveugle !» A quoi,
Castellion réplique :
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
article 44 Certes, car les armes du chrétien, celles tout au moins que Paul lui attribue, sont : la justice, la foi, la patience et les autres vertus. Calvin, lui, a le glaive. Si arrêter et brûler un homme qui n’est convaincu d’aucun crime et qui invoque le nom du Christ, si ce n’est pas là une rage aveugle, qu’on me dise en quoi consiste cette aveugle rage. »
Cette rage, d’après Calvin, réside dans la folle cruauté des papistes qui, «fascinés par leurs stupides superstitions, foulent aux pieds, avec orgueil, le Yerbe de Dieu.»
Castellion ne juge peut-être pas, avec moins de sévérité, les abus de pouvoir de l’Eglise romaine et il professe en son cœur la même indignation contre de tels procédés. Mais ce qu’il n’arrive pas à comprendre, c’est que Calvin qui la condamne avec tant de véhémence, n’ait rien de plus pressé que de l’imiter en ce qu’elle a de plus détestable et de plus criminel.
Pourquoi, lui dit-il, pourquoi empruntes-tu donc aux papistes leurs bûchers ? Diras-tu que c’est le Christ qui t’a appris à brûler les hommes ? Qui donc t’a enseigné à agir de la sorte ?»
Calvin est conscient des objections que soulève sa théorie. Mais il fait crânement tête à l’orage et il pousse jusqu’au bout son principe : «Ce qui condamne le zèle maladroit, c’est l’ignorance qui l’inspire. Mais il y a un zèle louable : c’est celui qui anime les fils de Dieu, et qui les pousse, et qui les ex-
halte à la défense d’une foi qui leur est absolument démontrée. »
La réponse de Castellion tombe sur Calvin, en phrases brèves, cinglantes, comme autant de coups de fouet :
«Les fils de Dieu ? s’écrie Vaticanus. Si vous étiez des fils article 46 de Dieu, vous feriez les œuvres de Dieu. Un fils de Dieu n’affirme pas sa foi en brûlant un homme, mais en se faisant brûler pour elle. » Celui qui persévérera jusqu’à la fin, dit l’Evangile, sera sauvé. «Mais dans quoi faut-il persévérer ? Dans la persécution ? Non, certes, dans la tolérance. 1 Voilà une certitude de la foi, mais c’est là quelque chose que Calvin ignore.
Oui, Calvin ignorait tout cela et cette seule constatation a plus de poids qu’un long réquisitoire.
Il l’ignorait si bien qu’il ne comprend pas qu’on ne tienne pas pour un monstre un homme qui diffère avec lui d’opinion :
Calvin
«Si on mène au gibet quelque méchant parce qu’il aura article 48 dit que toute l’Ecriture sainte n’est que fable et moquerie. . . . qui est-ce qui n’aurait honte d’attribuer à un tel et si vilain monstre le titre sacré et tant honorable de martyr ? Car St Augustin le dit très bien : c’est la cause qui fait les martyrs, non pas la punition. »
Vaticanus
Décidément cet homme tient absolument à rendre odieux ceux qu’il accuse d’hérésie, mais il ne se demande pas si ces
1 Le mot n’existait pas encore, mais l’idée est nettement indiquée dans le texte latin : «Persequendo ? Imo patiendo. *
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
pseudo-hérétiques ne sont pas plus fidèles que lui aux Saintes Ecritures. »
Calvin ne s’arrête pas à ces distinctions superflues. Et il s’empresse de conclure, sans voir toute la faiblesse de son syllogisme qui repose sur d’aussi pauvres prémisses :
«Or, si celui-là n’est point martyr, mais malfaiteur, pourquoi le juge qui l’aura condamné ne sera-t-il pas estimé justement sévère à faire son devoir, et non point un persécuteur cruel ?.»
Voilà bien où Cal vin voulait en venir ! Que parlet-on de persécution et de tyrannie ? Calvin a été un juge justement sévère, et son attitude, au lieu de lui attirer le moindre blâme, devrait lui valoir les félicitations de tous ! Mais la conclusion se poursuit et elle mérite d’être citée :
49 «Il est donc ici requis, continue Calvin, de garder bonne prudence et bonne mesure : à savoir que les princes ne s’escarmouchent point a la volée pour defendre une cause qui leur sera inconnue ; et aussi qu’ils ne se jettent point hors des gonds pour épandre le sang humain sans attrempance. »
Vaticanus
Ainsi donc la cause pour laquelle on fit périr Servet n’était pas une cause inconnue. Ce sont apparemment des choses très claires, ces questions sur lesquelles le monde entier discute : la Trinité, le salut, le libre arbitre, etc. ! Mais rien n est inconnu à Calvin.
Calvin
50 «Le proverbe ancien dit que l’ignorance est toujours hardie et cruelle à merveille. »
Vaticanus
Tu dis vrai : et cette hardiesse et cette cruauté sont bien manifestes dans le fait qu’on traîne au supplice ceux que Dieu défend de tuer. »
Et comme Calvin reproche à ceux qui tuent, pour article 51 des doctrines incertaines, leur inconscience ou leur hypocrisie, comme il ose condamner l’homicide,
Castellion s’écrie :
«Mais c’est moi qui devrais écrire ces choses contre Calvin s’il ne les avait écrites lui-même ! On voit bien qu’il a écrit ces lignes avec le sang de Servet ! »
Calvin s’attache ensuite à montrer qu’il ne faut article 53 pas s’en rapporter au jugement des autres et qu’un juge devrait être jugé avec sévérité et même tenu pour «déloyal et infâme» s’il se fiait «au dire ou au cuyder» des autres: son appréciation n’aurait aucune valeur.
En a-t-il été autrement à Genève ? lui répond Castellion.
Les magistrats qui ont jugé Servet étaient d’une incompétence notoire en matière de théologie. Ils étaient même cl’une culture médiocre. . . .
Et le fait seul que, dans leur lettre aux églises, ils déclaraient qu’ils ne pouvaient pas douter de la foi de leurs pasteurs, montre assez nettement qu’ils se raportaient au jugement d’autrui.»
Il s’agit ici évidemment de la lettre de consultation adressée à toutes les églises suisses. L’argument de Castellion prend ici une valeur singulière, car les
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
magistrats — dont l’incompétence était notoire — demandaient un arrêt à des hommes qui ne savaient rien ni de la défense, ni «du fait.» Est-ce donc que, d’après l’opinion de Calvin, le tribunal devait être tenu pour « déloyal » et le jugement pour «infâme ? » Dans la pensée de Calvin ces qualificatifs s’adressent seulement à l’Eglise romaine. Comme s’il voulait détourner l’attention de ses lecteurs du bûcher de Genève, il dénonce complaisamment la barbarie de Rome et menace les papistes des foudres célestes :
«La barbarie qui domine aujourd’hui en la papauté, s’écrie-til, est détestable et n’écliappera point à l’horrible vengeance de Dieu. . . 1 . . Le commencement de procéder contre les bons martyrs est ne leur octroyer nulle défense ni les recevoir à aucune dispute.»
article 54 Mais oui, répond Castellion, on leur octroie la permission de se défendre, seulement on le leur permet comme tu l’as permis toi-même à Servet, c’est-à-dire en les avertissant qu’on les mettra à mort, s’ils ne se rétractent. Toi, ton premier acte a été l’arrestation; tu as emprisonné Servet et tu as écarté du débat, je ne dis pas tout ami de Servet, mais tous ceux qui n’étaient pas ses ennemis. Témoin Gribaldus que tu as repoussé avec tant de superbe.
Mais voici que Calvin fait un tableau des horreurs qu’il condamne avec tant de vertueuse et de chrétienne véhémence .... chez les autres :
Quelle notion de Dieu, Calvin pouvait-il bien avoir ? Avait-il compris, quelque chose au Dieu de l’Evangile, et savait-il de quel esprit il était animé ?
Calvin
« Ainsi quand ils ont coupé la broche à toute raison 1, ils article 65 traînent les pauvres gens à la torture pour les démembrer .... puis ils les brûlent à petit feu et n’oublient nul tourment pour leur faire sentir leur mort à bon escient, comme disait un ancien tyran. Voilà un exemple d’une stupidité brutale, conjointe avec une pareille inhumanité.»
Ici Castellion rappelle les tortures que Calvin a imposées à ses adversaires. Il dit que si Servet n’a pas été condamné à la^ torture, c’est grâce à l’intervention du «sénateur» Pierre Vandal : «c’est même à partir de ce moment, affirme-t-il, que Calvin l’a traité en ennemi : tant il est vrai que pour peu qu’on ait de clémence, on ne peut pas être un ami de Calvin. » Enfin, relevant les détails que Calvin donne des souffrances que les papistes infligent à ceux qu’ils brûlent à petit feu, Castellion s’écrie : «Mais c’est le supplice de Servet qu’il décrit là, et ce sont les autres qu’il traite de tyrans ! En vérité, il est convaincu que ce sont là des tortures qui ne sont permises qu’à lui et aux siens ! »
Calvin le croyait, en effet. Ce qui, chez les «papistes», était une intolérable barbarie, devenait, à Genève, un acte de justice.
«Car, dit Calvin, les brûleurs du pape n’ont d’autre cause article 5L que de faire ainsi les enragés, sinon qu’ils ne peuvent souffrir qu’on déroge en rien à leurs folles inventions qu’ils ont controuvées sans propos. »
1 Calvin oublie ce qu’il écrivait jadis au duc de Somerset (Voir page 116).
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
Vaticanus
Les catholiques n’ont appliqué leurs lois sanguinaires contre Jean Huss qu’après le Concile de Constance, c’est-à-dire après des siècles et des siècles de domination. Calvin, lui, les applique au moment même où il commence à peine de régner. Que sera-ce lorsque nous en serons au dixième successeur de Calvin ? Et c’est après cela qu’il ose condamner les autres ?»
Oui, car le Réformateur de Genève n’a jamais identifié ses actes aux procédés du pape . Il essaie même de les opposer à cette barbarie qu’il condamne :
article 61 «Il n’y a nul doute que les bons protecteurs de la foi, dit-il, devant que de juger, ne doivent connaître aimablement de la question en toute sollicitude et crainte de Dieu. »
Castellion l’arrête ici, en pleme période oratoire, et le ramène à la réalité :
«C’est bien ainsi, en vérité, riposte-t-il, que l’on a agi à l’égard de Servet. On le reconnaît le dimanche : on l’arrête à la sortie du temple, on le jette en prison, et il n’en sort que pour être conduit au bûcher. C’est là, sans doute, la façon calvinienne de «connaître aimablement de la question en toute sollicitude et crainte de Dieu. »
Calvin, de toute évidence, ne donne pas aux mots le même sens que Castellion. Car cette réserve, qui semblerait devoir tempérer la sévérité des juges en matière d’hérésie, lui sert de transition pour confirmer la thèse qu’il s’efforce d’établir :
Calvin
«Mais cela n’empêche point que V office d’un bon et fidèle magistrat ne soit de réprimer, avec la puissance du glaive et par justes punitions et légitimes, ceux qui, étant apostats de la foi, induisent et sollicitent les autres à se révolter ; qui, en blasphémant, contre Vhonneur de Dieu, attirent les pauvres âmes à perdition par leur fallace ; troublent la concorde de l’église et déchirent l’imité de la foi. ->
C’est avec un véritable sentiment de malaise qu’on lit ces lignes de Calvin. Les papes n’ont jamais parlé autrement pour légitimer leurs abus de pouvoir. Mais tandis qu’ils ont toujours nettement défini les termes de leurs excommunications, on dirait que Calvin, honteux des pauvres doctrines qu’il est dans la nécessité de défendre, se réfugie derrière les grands mots qui dissimulent mal son imprécision volontaire. Et c’est ce que met en lumière Castellion. Il lui reproche de n’avoir jamais donné la définition de l’hérésie, de parler successivement d’hérétiques, d’apostats, de blasphémateurs, comme si nécessairement ces termes étaient identiques. Comment Calvin n’a-t-il pas vu qu’il est hérétique lui-même aux yeux du pape ? Est-ce que Servet était hérétique parce que simplement il pensait autrement que Calvin ? Pourquoi Calvin ne le dit-il pas ? Il y aurait au moins quelque clarté dans ses phrases grandiloquentes et quelque courage dans ses proclamations. Aussi bien, en quoi Servet étaitil apostat ? Un apostat renie ce qu’il a jadis affir-
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
mé, il combat ce qu’il a jadis défendu : Servet a-til renié la doctrine calviniste ? Comment l’eût-il fait, puisqu’il ne l’a jamais professée % Est-ce parce qu’il a renié les doctrines de l’église catholique, que Calvin le traite d’apostat ? Mais alors, Calvin luimême, qu’est-il sinon un apostat ? Et comment peut-il faire à d’autres ce reproche et invoquer pour les punir l’intervention du glaive ? Calvin se condamne-t-il lui-même au bûcher ? La vérité est que Calvin en est venu à croire que sa doctrine est la seule doctrine, que son église est la seule église, et qu’en dehors de cette doctrine et de cette église, il n’y a ni vérité, ni salut.
Castellion a compris depuis longtemps que le Calvinisme était un catholicisme naissant et que son intransigeance doctrinale était aussi redoutable que l’intransigeance de Eome. Mais si Calvin, maître de Genève et des grandes églises de Suisse, s’octroyait la liberté de flétrir l’autoritarisme papal, il fermait la bouche ou plutôt, selon son expression favorite, il coupait la broche à ceux qui osaient formuler la moindre réserve sur ses abus de pouvoir. Le pape restait à ses yeux le plus insupportable des tyrans et il était, lui, Calvin, le défenseur «de l’honneur de Dieu.» C’est peut-être parce qu’il a défendu cet honneur de Dieu avec tant d’intempérance et de sot ou de criminel orgueil, que «l’honneur de Dieu» est aujourd’hui si mal en point.
L’ours de la fable défendait, avec le même zèle, l’amateur des jardins : on sait le résultat de sa sollicitude. Certes Calvin a fondé le Calvinisme et l’a mené au triomphe, mais on pourrait se demander s’il y a quelqu’un, au sein des pays réformés, qui ait été plus néfaste à la Réforme.
Castellion l’avait si bien compris qu’il ne cessait pas de lui adresser des appels émouvants :
Enlève à tes magistrats le droit à la violence et aux persécutions ! Donne à chacun la liberté de parler et d’écrire, comme le veut St Paul, lorsqu’il reconnaît à tous le droit de prophétie, et tu verras bientôt ce que peut la vérité libérée. Si tu n’es pas convaincu, cours-en, une fois, le péril et c’est toi-même qui, l’expérience faite, rendras l’arrêt .... Mais tu ne semblés guère enclin à tenter l’expérience, puisque tu interdis au contraire à tous et d’écrire et de parler. Tu n’agirais pas ainsi si tu mettais ta confiance en la vérité seule et non en la force des hommes !»
Des objurgations de cette nature ne pouvaient avoir sur Calvin le moindre effet. L’idée ne lui était jamais venue de faire crédit à la vérité seule, et de laisser à chacun le droit de la chercher librement pour en proclamer les parcelles saisies. La repression de l’hérésie, par le glaive du magistrat, est le dogme fondamental de sa conception ecclésiastique et les Calvinistes qui s’ingénient à faire sortir les libertés modernes de ce système d’asservissement confessionnel auront quelques difficultés à convaincre ceux que le parti pris n’aveugle pas.
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
Mais il n’en reste pas moins que Castellion avait assez de foi en la vérité pour lui faire un large crédit et que la Réforme, telle qu’il la concevait, aurait pû être l’école de la foi libre et de la libre recherche. Qui sait ce qu’eût donné une Réforme semblable ! Mais Calvin veillait et il employa toute son énergie à l’étouffer.
Quand on défend une cause mauvaise, si génial qu’on puisse être, les arguments s’en ressentent et la logique en souffre. Que de fois l’amour propre de Calvin aurait saigné, s’il avait lu le livre de Castellion. Car rien ne lui était plus cher que sa gloire littéraire. Un luthérien, Wesphal, ayant un jour mis en doute sa précision et la valeur de son style, il écrivait avec cette humilité particulière qui le caractérise : «Wesphal a beau faire, jamais il ne persuadera personne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument et combien est précise la brièveté avec laquelle j’écris1.» Il est possible cependant qu’après la lecture des réponses de Castellion, l’opinion de Westphal l’emporte sur celle de Calvin. Certes, nous savons tous qu’en pleine polémique on «fait feu de tout bois», mais il ne viendrait à personne l’idée d’identifier l’usage du glaive,, dans la repression de l’hérésie, à l’usage de l’éloquence, dans la vulgarisation des choses religieuses. C’est
1 Cité par Bossuet, portrait de Calvin.
pourtant à des arguments de cette nature que celui qu’on est convenu d’appeler le génial Calvin en est arrivé, et il faut voir avec quel dédain, il laisse tomber, du haut de son trône de pontife, ces pauvres paroles qu’il croit définitives :
«Les bonnes gens contre lesquels je dispute tiennent pour article 71 grande absurdité que le royaume de Jésus-Christ soit appuyé sur le bras de la chair. Je confesse qu’il est bien vrai : tout ainsi que c’est chose absurde que la foi soit fondée sur l’éloquence humaine. . . . Or, s’il n’y a rien qui empêche que la prédication de l’Evangile ne soit puissante pour avoir son effet, par la seule vertu secrète du S* Esprit. . . . aussi il n’y a nul inconvénient que la religion et foi chrétienne, combien qu’elle soit soutenue de la seule main de Dieu, ne soit néanmoins aidée 'par les hommes et n’ait quelque support de leur autorité, quand il plait ainsi à Dieu. »
Vaticanus
Ce qui est absurde c’est cette comparaison ; elle n’est pas seulement fausse, elle est aussi fort obscure. C’est là un des procédés de Calvin, quand il veut tromper ceux qui l’écoutent.
L’obscurité de ses paroles en dissimule l’absurdité ; on croit saisir sa pensée, mais elle fuit, comme une anguille dans la boue. Chassons les ténèbres propices et mettons en lumière la comparaison. Voici à mon sens ce que Calvin veut dire: de même que pour expliquer l’Evangile, 1 éloquence nous est utile (quoiqu’elle ne soit pas indispensable), de même pour défendre la religion on peut faire usage du glaive ( quoique son emploi ne s’impose pas dune façon absolue.)
Ce qui est absurde dans cette comparaison c’est d’unir le glaive à la religion, comme on unit l’éloquence à la vulgarisation d’une doctrine. Sans le langage aucun enseignement n’est possible, tandis que la religion peut parfaitement se maintenir sans armes. L’épée ne lui rendrait pas un meilleur
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service que les richesses. Si nous voulions imiter Calvin, nous en viendrions à des raisonnements de cette valeur : de même que pour expliquer à ses malades la nécessité de prendre leur potion, un médecin fait naturellement usage de la parole, de même pour mieux les convaincre, il peut faire usage du glaive. Ce sont là des âneries. Mais cet homme (Calvin) est tellement préoccupé de l’emploi de son glaive, qu’il cherche à le placer partout.
Si l’on veut à toute force rapprocher le glaive et la parole, on peut à la rigueur risquer cette comparaison: qu’une épée soit rouillée ou brillante, il suffit qu’elle soit affilée pour qu on s en serve dans un combat. Il en est de même de la parole : qu’elle soit rude ou élégante, il suffit que l’Esprit la pénétré, pour qu’elle serve à la vulgarisation de l’Evangile. Mais alors que dans les guerres, c’est avec des armes qu’on se bat et non avec des paroles ; dans le champ de la vie religieuse, c’est avec des arguments qu’on s’affronte et non avec des armes.»
Calvin, qui se félicite si aisément de la précision de son style et de sa maîtrise en matière de discussion, aurait pu trouver peut-être, dans les lignes qui précèdent, quelque raison de se montrer moins glorieux.
Mais voici des arguments qui nous ramènent au cœur même de la question :
Calvin
«Après les pécheurs, Christ a choisi d’autres ministres lesquels n’étaient pas aussi rudes et aussi idiots que les pre '.mers. (Art. 72). Nous savons quels successeurs sont depuis survenus : à savoir gens lettrés et polis en doctrine humaine. (Art. 73). De même, le menu populaire duquel Jésus-Christ a commencé à construire son Eglise, n’a point bouché le
chemin aux rois, princes et magistrats. (Art. 76). La puissance de leur glaive fut aussi bien une offerte sacree pour honorer la majesté de Dieu.... Néammoins Dieu commande aux article 77 rois et princes d’employer leur pouvoir à défendre la vraie religion et 1T Evangile auquel elle consiste.»
Castellion répond successivement à chacune de ces affirmations audacieuses. Il caractérise, en quelques lignes, ces humbles pécheurs du lac de Tibériade, que Calvin traite avec tant de sévérité. Il présente des réserves, non sans saveur, sur ces «successeurs lettrés et polis en doctrine humaine» auxquels Calvin fait allusion.il cingle, de quelques coups de cravache, ces ministres de Dieu qui, pour «honorer sa majesté» font du glaive un usage criminel et mêlent le meurtre à la piété. Mais c’est la doctrine que Calvin proclame, qui arrête vraiment son attention et c’est cette doctrine néfaste qu’il s’attache à combattre :
«Tuer un homme , ce n’est pas défendre une doctrine : c’est tuer un homme. Lorsque les genevois tuaient Servet, ils ne défendaient pas une doctrine: ils tuaient un homme.»
C’est une véritable exécution et ces phrases tranchantes, aiguisées, tombent comme un couperet de guillotine. Mais Castellion poursuit :
«Défendre une doctrine ? Ce n’est pas 1 affaire du magistrat dont le glaive n’a rien à voir avec la doctrine, c’est l’affaire du docteur. Protéger le docteur, voilà qui appartient au magistrat, comme il lui appartient de protéger, contre toute
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atteinte, l’agriculteur, l’artisan, le médecin et tous les autres. Ah ! si Servet avait voulu tuer Calvin, c’est au magistrat qu’il appartenait de défendre Calvin. Mais c’est avec des raisons et des écrits que combattait Servet ; c’est avec des écrits et des raisons qu’il fallait lui répondre.»
Paroles définitives où l’âme même de la Réforme semble palpiter ! Dans ce corps à corps de deux hommes qui se sont faits les champions de principes et de méthodes contraires, ce ne sont pas deux pensées qui se heurtent, ce sont les deux Réformes qui sont aux prises. La lutte est passionnante car c’est l’avenir du protestantisme tout entier qui est l’enjeu de la victoire.
Calvin
«Un homme privé, combien qu’il n’ait point le glaive au poing pour corriger les blasphémés, toutefois sera coupable, s il souffie que sa maison soit souillée d’idolâtrie et qu’aucun de sa famille s’élève contre Dieu: combien cette lâcheté sera-t-elle plus vilaine en un prince s’il ferme les yeux et fait semblant de rien quand la religion sera violée. 11 fera beau voir qu un homme mortel soit assis sur un haut trône et magnifique, et qu’il dissimule que la majesté de Jésus- Christ, son souverain, soit foulee aux pieds ! Il fera beau voir, qu en punissant ceux qui voudraient troubler ou amoindrir sa juridiction, il donne licence aux méchants de ruiner du tout ou dissiper l’Eglise.»
Vaticanus
C est à la rhétorique beaucoup plus qu’aux certitudes chrétiennes que Calvin se fie pour établir sa thèse. Voudrait-il montrer par là qu’il est plus expert aux sciences profanes qu’aux sciences sacrées ? Car enfin qu’appelle-t-il une vio-
lation effrénée de la piété ? 1 C’est de Servet qu’il s’agit ; c’est de lui que Calvin, tourmenté par sa haine, écrit toutes ces choses. Servet pense que les enfants ne peuvent pas être baptisés ? C’est sa conviction. Cette conviction Calvin l’appelle une violation effrenée de la piété. Pour quelle raison ? Celui-là seul est coupable qui pèche, le sachant et le voulant. Or s’il est vrai que Servet ait péché, c’est évidemment sans le savoir. *
La question pour Castellion ne fait pas de doute. Depuis longtemps, il a saisi le sens profond de la règle admirable de l’apôtre : «Tout ce qu’on ne fait pas avec conviction est un péché. » Il sait que c’est l’intention qui fait la moralité de l’acte et que tout ce qu’on fait, avec une conviction absolue, prend le caractère d’un devoir. Mais Castellion tire de ces prémisses, sur lesquelles s’édifient toutes les morales dignes de ce nom, des conclusions d’une portée telle qu’il est indispensable de les citer dans leur texte :
De deux choses l’une, Calvin : tu as fait mettre à mort Servet ou bien parce qu’il pensait ce qu’il disait, ou bien parce qu’il disait ce qu’il pensait. Si tu l’as tué parce qu’il parlait selon sa conviction intime, tu l’as tué pour la vérité, car la vérité consiste à dire ce qu’on pense, alors même qu’on serait dans l’erreur. Le psalmiste proclame bienheureux celui qui dit la vérité selon son cœur. Toi, tu le fais mettre à mort. Si c’est parce que Servet avait une conviction erronée que tu l’as fait périr, tu devais, avant d’en arriver là, ou bien l’amener à d’autres sentiments, ou bien nous démontrer,
i stf.tt.to^ reprend ici les termes latins du libelle de Calvin c[ue 1 a traduction française adoucit : effrenam pietatis violationem.
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textes en mains, qu’on doit mettre à mort tous ceux qui errent ou se trompent de bonne foi.»
On pourrait s’arrêter ici, car cette réponse est le résumé de tout le livre de Castellion. Le dilemme est rigoureux. Tu as fait mourir Servet ; pourquoi ? Parce qu’il dit ouvertement ce qu’il pense ou parce qu’il pense ce qu’il dit ouvertement ? Dans le dernier cas, tu le tues, parce que tu crois qu’il se trompe et il faut tuer tous ceux qui ne pensent pas comme toi. Si tu le tues parce qu’il dit ce qu’il pense .... tu le tues pour la vérité, car la vérité consiste à dire ce qu’on pense, quand même on serait dans l’erreur.
toe eue Jamais jusqu’alors, la souveraineté de la conscien-