BONNE
la bonne doctrine est celle qui leur donne la charité, une foi sincère et une bonne conscience. La mauvaise doctrine est celle qui les rend envieux, querelleurs, entêtés, impies, irréligieux, piofanes, criminels. . . . etc. En vérité tous ne l’entendent pas de la sorte. Il en est qui tiennent seulement pour sains dans la doctrine ceux qui pensent comme eux, au sujet du baptême, de la Cène, de la prédestination, etc. Ceux-là, il est permis qu’ils soient avares, envieux, calomniateurs, hypocrites, menteurs, mauvais plaisants, usuriers et tout ce qui nous paraît être contraire à la vraie vie : on les supporte sans difficulté, aucun d’eux n’est menacé de mort à cause de ses vices, à moins toutefois qu’il n’ait tué ou volé ou commis un crime atroce, ou bien encore qu’il ait manqué de respect aux prédicants 1 (car c’est en cela, chez eux, que consiste le péché contre le Saint Esprit !) Si quelqu’un s’écarte de leur sentiment au sujet du
baptême ou de la Cène ou du salut, ou de la foi . celui-là
est hérétique, celui-là est un ouvrier de Satan, celui-là, il faut le poursuivre sur terre et sur mer, comme un irréductible ennemi de l’Eglise, comme un profanateur impie de la saine doctrine, alors même qu’il aurait une vie irréprochable, qu’il serait clément, patient, bienveillant, miséricordieux, libéral ; alors même qu’il serait animé cl’une foi vivante et d’une sainte crainte de Dieu ; alors même que, de l’avis de tous, amis et ennemis, il serait d’une insoupçonnable austérité de mœurs. . . . Toutes ces vertus, cette pureté de la vie (choses auxquelles Paul ne dédaignait point de tendre) tout cela ne sert de rien, chez eux, et s’il diffère en un point quelconque de leurs croyances, ils le tiennent pour un impie et un blasphémateur. »
1 « Concionatores offenderit». Art. 129.
L’ironie de la forme, le sarcasme même qui se manifeste dans la pensée, n’arrivent pas à voiler la désolation de ce Réformateur libéral qui désespère de faire comprendre à ses adversaires que leur dogmatisme effréné est la négation de l’Evangile. Jamais peut-être Castellion n’a exprimé, sous une forme plus incisive, plus cinglante et plus prenante aussi, sa conception religieuse. Les Réformateurs disent : Croyez. Il dit : Obéissez. C’est une véritable transposition des valeurs religieuses. Les doctrines semblent n’avoir de prix à ses yeux que dans la mesure où elles inclinent le cœur à la bonté, à l’amour, à toutes les grandes réalités de la vie en Dieu. C’est du pragmatisme avant la lettre. Mais son pragmatisme ne va pas jusqu’à jeter la suspicion sur les puissances d’investigation de l’esprit humain : il a foi au contraire en la raison et l’intuition morale, et c’est par la raison et l’intuition morale qu’il arrive à ses conclusions apaisantes. A dire vrai, il lui a suffi d’écouter, en son âme, le témoignage de l’Esprit, pour que se fortifie, en sa conviction, le témoignage de son Maître. C’est, en effet, J esus r] e azareth qui, le premier, avait mis en lumière cette nécessité de servir le Christ vivant dans l’humanité, en servant les hommes et en se consacrant à l’œuvre de vie : «Ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur ! qui posséderont la vraie vie, mais ceuxlà qui font la volonté de Dieu. » Et la volonté de
LES DEUX RÉFORMES AUX PRISES
Dieu est clae ; Jésus l’a résumée de magistrale façon : « Mes bien aimés, je vous apporte un commandement nouveau : c’est que vous vous aimiez les uns les autres. » L’Evangile est la Bonne Nouvelle d’amour et de vie. Castellion l’avait compris et la saine doctrine, à la mode de Calvin, ne pouvait être qu’une cause de suspicion, de violences, de haine et de mort :
« O cécité ! s’écrie-t-il. O aveuglement de conducteurs aveugles ! Jusques à quand triompheras-tu ? Et quand donc les Magistrats cesseront-ils de répandre, sur d’inconscientes suggestions, le sang de ceux dont ils ignorent tout ? »
Quand ? Le jour où les partisans de l’affreuse doctrine de Calvin et de Borne seront dans l’impossibilité de verser ce sang à leur gré ; le jour où les principes du seul vrai Réformateur, du Réformateur libéral et laïque, de l’humble apôtre de la tolérance seront assez forts pour s’imposer aux persécuteurs des consciences et les empêcher de nuire. Mais ce jour est loin encore et l’intransigeance n’est pas près de céder. Certes, des livres comme celui de Castellion étaient bien faits pour en précipiter la déroute ! Mais il eût fallu, pour cela, qu’ils pussent paraître. Or, les Réformateurs de Genève n’étaient pas disposés à tolérer de semblables manifestations.
Dès le lendemain de la publication du Traité des hérétiques, ils avaient fait, auprès des autorités de Bâle, des démarches pressantes et les censeurs veil-
laient. Il y avait, en effet, dans les pays de la Réforme une censure, auprès de laquelle celle de Rome pouvait presque passer pour libérale. Des plaintes s’étant élevées contre le groupe des Bellianistes ou des Castellionistes de Bâle, les autorités de la ville s’en étaient émues. Une résolution vigoureuse coupa court à tout le débat, en interdisant nettement la publication de tous les pamphlets, qui n’étaient pas strictement orthodoxes.
Le Calvinisme continuait son œuvre de cristallisation et d’asservissement.
LE TRIOMPHE DU CALVINISME
Les Réformateurs de Genève triomphaient. Ne pouvant interdire à Castellion la mise en vente de la seconde édition de sa Bible latine, déjà imprimée, ils obtinrent qu’on déchirât les « Annotations » qu’il avait jointes au chapitre IN de l’épître aux Romains. Le libraire ne s’y résigna qu’à grand peine, mais les autorités bâloises se montrèrent inflexibles. Elles firent saisir tous les exemplaires imprimés et la mutilation s’accomplit.
LA censure des Le veto des censeurs s’étendait à toute publication concernant la discussion des doctrines orthodoxes. Le Contra libellum Calvini , cet admirable livre de protestation contre les principes homicides d une Réforme infidèle, resta donc manuscrit. Calvin ne le connut probablement pas et ses contemporains n’en entendirent jamais parler. C’est ainsi que, sous le régime des Réformateurs calvinistes, on prêchait le règne de la lumière, tout en la mettant jalousement sous le boisseau. Comme nous comprenons 1 amertume de Castellion écrivant, dans sa
LE TRIOMPHE DIJ CALVINISME
réponse à Calvin : «Pourquoi fais-tu aux autres ce que tu ne voudrais pas supporter ! Nous sommes en procès sur la religion ; pourquoi nous fermes-tu la bouche si tu n’as pas peur d’être démasqué ou vaincu ? » Mais cela, même, Castellion n’avait pas le droit de le dire. Dénoncé, calomnié, traîné dans la boue par ses adversaires, traité par Calvin d’ignorant, de brouillon, de peste, de chien, d’ouvrier de Satan, non seulement Castellion n’avait pas le pouvoir de se défendre, mais il n’avait même plus le droit de dire à ses contemporains: «Cessons de nous haïr, aimons-nous. L’Evangile est une religion d’amour ! »
En bâillonnant l’apôtre de la tolérance et de la liberté chrétienne, ne vous semble-t-il pas que les Réformateurs bâillonnaient quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’ils faisaient publiquement profession de servir «Pourquoi m’appelez-vous, Seigneur,
Seigneur, disait le Maître, et ne faites-vous pas ce que je dis ? » Pourquoi % Apparemment parce qu’il est plus facile d’arracher l’ivraie et de la brûler, en la personne des hérétiques, que d’arracher, de son propre cœur, les haines, le parti pris, les ambitions, l’orgueil et le pharisaïsme.
Mais qu’étaient ces Annotations au Chapitre IX annotations a