PRÉDESTINATION
arrachées de la Bible de Castellion ? Pourquoi les censeurs Béformés qui toléraient les extravagances et les excitations au meurtre de quelques Calvinistes en délire, supprimaient-ils brutalement une page de notes bibliques ? «J’ai entendu, écrit à Castellion un de ses anciens élèves, qu’on avait arraché une feuille de votre Bible, là où il y avait de bien étranges opinions. On disait même qu’ü ne s’en était guère fallu qu’on ne rejetât toute votre Bible, mais que vous y procédâtes de telle douceur qu’on se contenta d’arracher ce feuillet-là..1»
Qu’étaient ces opinions bien étranges que Castellion avait osé soutenir? Avait-ü imité les Béformaseurs de Genève et s’était-il laissé aller à des personnalités outrageantes et injurieuses ? S’était-il livré à des calomnies à l’égard de Calvin ou des Calvinistes ? Nullement, mais son crime n’était pas moins grand. A propos de quelques versets bibliques, il avait osé discuter la doctrine de la prédestination. Or, s’il était permis à Calvin de décréter que cette doctrine était divine et révélée, il n’était pas permis de la confronter avec l’Evangile.
La doctrine de la prédestination est très connue, mais nous nous en voudrions, par crainte d’infidélité, de la définir nous-mêmes. Voici la définition qu’en donne Calvin :
1 Opp. Calvini XV, 210.
LE TRIOMPHE DU CALVINISME
«Nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire d’un chacun homme, car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne hs uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle l’homme est créé, nous disons qu’il est prédestiné à mort ou à vie h »
On peut rapprocher cette définition de celle que donne le petit manuel populaire, édité à Genève, en 1560, par Jean Crespin:
«La prédestination, c’est le décret éternel de Dieu par lequel il a délibéré en soi-même ce qu’il voulait être fait dans chaque homme, car tous ne sont pas créés d’une pareille condition, mais la vie éternelle est ordonnée aux uns, la damnation éternelle aux autres. »
C’est le règne de i’arbitraire divin. Et lorsqu’on demande à Calvin de justifier ce bon plaisir contre lequel proteste le sentiment de justice et de responsabilité, il en est réduit à répondre qu’il n’a pas à la justifier.
«La volonté de Dieu, dit-il, est tellement la règle suprême et souveraine de la justice que tout ce qu’il veut, il le faut tenir pour juste d’autant qu’il le veut. Pourquoi il l’a voulu 1 Ce n’est pas à nous d’en demander la raison, vu que nous ne la pouvons comprendre et, d’autre part, il ne convient pas que nous disputions si la volonté de Dieu est juste ou non. Il faut entendre sous le nom d’icelle une règle infaillible de justice. »
La question ne se pose donc pas pour Calvin : la prédestination est une indiscutable réalité de-
1 Institution chrétienne, Livre III, chapitre XVI, Verset V.
vant laquelle le croyant doit s’incliner sans comprendre. Cette méthode, certes, pouvait se légitimer dans une Église d’autorité où le Souverain Pontife passe pour avoir reçu de Dieu des lumières spéciales, mais au sein des églises de la Réforme, il était plus difficile d’obtenir une adhésion aveugle. Castellion crut devoir réfuter la doctrine de Calvin. A dire vrai, sa réfutation ébranlait tout l’édifice calviniste et les Réformateurs de Genève étaient trop attentifs aux conséquences de son hérésie pour ne pas en voir la portée.
Castellion s’élève d’abord contre cette idée révoltante que Dieu aurait pu créer des hommes pour la perdition éternelle, tandis qu’il en a créé d’autres pour le salut :
«Dieu, écrit-il, n’a créé aucun homme dans le but de le perdre, mais il a voulu que ceux qui se refusent à être bons soient perdus. Il veut, en effet, que tous les hommes soient bons et que tous puissent être sauvés.... c’est ainsi que Dieu dit: Je ne veux la mort d’aucun pécheur, mais je veux qu’il se convertisse et qu’il vive. » 2
Il y a, dans la conversion, un élément personnel qu il faut mettre en lumière. Chacun doit s’efforcer de s approcher de Dieu ; c’est son effort qui importe. La façon dont l’homme exprime la grande Réalité qu’il a saisie n’a qu’une valeur relative. La vérité n est saisie par aucun docteur dans son absoluité :
2 Du latin; Annotationnes in caput 9 ad Rom. Page 10.
LE TRIOMPHE DU CALVINISME
«La chercher et dire ce qu’on en pense ne peut pas être cri- castellion et minel. On ne peut contraindre personne dans la foi. La foi est LE problème de