LA LIBERTÉ
libre 1. Si Dieu n avait pas créé 1 homme libre, s il 1 avait créé esclave, l’homme ne pourrait jamais choisir le mal et pécher.
Dieu, en effet, qui ne veut que le bien, le pousserait toujours vers le bien .... Il apparaît nettement de l’étude des livres sacrés que si Adam a péché, ce n’est pas 'parce que Dieu Va destiné au mal, car Dieu ne veut pas le mal, mais par sa propre volonté et sa propre faute ; aucune contrainte divine ne s’exerçait sur lui.
Mais, m’objectera-t-on, si Dieu n’avait pas voulu qu’il péchât, il eût pu le lui interdire. Certes, s’il avait créé une bûche et non un homme ou s’il l’avait immédiatement anéanti. Mais créer un homme, et le forcer soit à pécher, soit à bien agir, c’est comme si, en créant un oiseau, on lui enlevait la liberté de voler ; en vérité . . ce ne serait pas créer un oiseau. Mais, m’olr jecte-t-on encore, Dieu peut tout ce qu'il veut. Certes, mais il ne veut rien d'absurde ou qui ne puisse exister. Il ne veut rien de vil ni de répugnant.»
Dieu n’est pas libre à la façon des hommes ; il est lié par son éternelle sagesse et son absolue perfection. Il y a des choses qu’il ne peut pas vouloir, parce qu’elles seraient la négation même de son Etre 2.
Dieu crée les hommes pour la vie, pour le bonheur, et non pour la perdition. Il est le Père de tous. A
1 Page 9. L’exemplaire sur lequel je fais eette traduction est couvert de notes marginales en latin, écrites à l’encre par un Remonslrant du commencement du XVIlème siècle. C’est l’exemplaire de l’Université d’Amsterdam (fonds des Remonstrants) cité par MT Buisson comme étant au Rijks Muséum ; il est en réalité à la Bibliothèque de l’Université.
2 Castellion reviendra souvent sur cette idee hardie qui était, au XI leme siècle, une doctrine blasphématoire, mais qui est devenue, de nos jours, la pierre angulaire de toutes les métaphysiques désireuses d’apporter au problème du mal une solution acceptable.
chacun il donne les mêmes pouvoirs et nous pouvons en faire l’usage que nous voulons :
«J’ai le pouvoir, écrit Castellion, de tuer un homme: ce pouvoir m’est évidemment donné par Dieu qui m’a créé fort et ingénieux, mais ce pouvoir en lui-même n’est pas mauvais : si je tue, j’abuse de mon pouvoir, car la puissance dont je me sers ne m a pas été donnée dans ce but : si on me l’a donnée, c est avec la liberté d’en faire un bon ou un mauvais usage K »
Dieu nous indique le chemin qui mène à la vie. Il nous y pousse même avec une constance qui ne saurait se démentir, mais l’homme reste libre de lui obéir ou de lui désobéir. Le bien qu’il fait, il ne 'peut pas le faire sans l’aide de Dieu, car cette aide lui est toujours acquise dès qu’il travaille dans son plan. Le mal qu’ü fait, il le fait contre la volonté de Dieu, car Dieu ne veut pas le mal:
Dieu donc veut que tous soient sauvés par Christ. Ceux qui veulent être sauvés le peuvent, avec son secours, à condition de se consacrer aux choses exigées pour obtenir le salut. Ceux qui périssent, périssent malgré la volonté de Dieu et la destinée qu il leur reservait, parce qu’ils ont fait un mauvais usage de leur volonté libre. Malgré qu’üs soient destinés à la vie, les hom mes peuvent se perdre, s’üs le veulent, comme Judas. Ceux qu on croit destinés à la perdition peuvent se sauver, comme Ezéchias, s ils s’amendent à temps. Ceux qui sont sauvés le sont non par leur propre mérite, car il ne leur est rien dû, mais par la volonté éternelle, la miséricorde gratuite de Dieu. Ceux qui sont condamnés ne le sont nullement parce que Dieu l’a
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voulu pour des raisons qui nous sont inconnues, mais parce qu’il veut que soient condamnés tous ceux qui, le sachant et le voulant, ont répudié l’amour de la vérité, et c’est là une raison qui nous est claire. Elle est d’ailleurs proclamée dans toute l’Ecriture. »
Dieu donc propose la vie vraie comme pris suprême à nos efforts moraux:
«Entrés dans la lice, nous courrions vainement si Dieu n’avait proposé un prix, mais si nous ne savions pas vouloir et courir, nous n’obtiendrions jamais le prix.»1
Il importe donc de vouloir. Dieu dans sa miséricorde étemelle nous donnera la force de vaincre. Le Christ est là lui aussi qui nous appelle : «Que ceux qui ont soif viennent à moi et qu’ils boivent. » La fontaine intarissable de divin offre à tous ses flots d’eau vive 2 :
« Personne n’est contraint à la bonté ou à la justice : tous sont invités et attirés par le Verbe de Dieu. ... ou par une force intérieure et divine. Mais s’ils ne veulent pas obéir, ils en ont le droit. C’est pour cette raison que Jésus disait : «Si quelqu’un veut venir à moi .... » C’est pour cela aussi qu’il disait aux Douze : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller 3 î »
Et Castellion développe cette pensée avec d’irrésistibles arguments. Puis, mettant en présence les deux conceptions religieuses, il ajoute :
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En résumé, si quelqu’un éprouvait quelque difficulté à pénétrer le sens de ces discussions, qu’il se demande quelle est celle des deux voies qui lui paraît la plus conforme à la voie étroite, car le disciple vaut ce que vaut la doctrine. Celle qui rend les hommes audacieux, infatués d’eux-mêmes, cruels, persécuteurs, toujours prêts à jeter l’anathème, assurés de leur salut comme si, déjà, ils siégeaient avec le Christ à la droite de Dieu, cette doctrine, par le seul fait qu’elle produit de tels résultats, peut facilement être ramenée à sa juste valeur. Mais celle qui inspire aux hommes une sainte crainte de Dieu, celle qui les rend inquiets, tourmentés pour eux-mêmes, bienveillants aux autres, cléments, miséricordieux, préoccupés de leur salut et y travaillant avec crainte et tremblement, ne damnant personne, soucieux au contraire d’aider au salut de chacun, cette doctrine, parce qu’elle fait de tels disciples, est de toute évidence d’origine divine, malgré le peu de crédit qu’elle a parmi les hommes. L’essentiel donc est que celui qui professe le nom du Christ renonce à l’injustice 1 ! »
Le parallèle que trace ici Castellion ne peut donner lieu à aucune méprise. Les allusions sont claires. Le pharisaïsme, 1 orgueil spirituel des Calvinistes triomphants, sont la négation même de l’Evangile. 13 autre part, affirmer que des hommes, enfants de Dieu, peuvent être perdus, avant même leur naissance ou avant qu’ils aient mal agi, c’est renverser toutes les notions de justice et c’est briser par avance toute velléité de relèvement. Cette doctrine apparaît à Castellion comme désespérante et mauvaise :
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«Si je dis tout cela, déclare- t-il, c’est par pure pitié, car je vois des masses de croyants qui en arrivent à dire : «Si je suis destiné au salut, je ne puis périr ; si c’est à la perdition que Dieu me destine, je ne puis être sauvé.1»
C’est la résurrection, dans les pays de la Réforme, du fatalisme antique. De semblables théories sont désastreuses, car elles risquent de tuer tout effort, d’oblitérer en l’homme le sentiment de la responsabilité, et d’abolir en lui toute espérance. C’est sur nn appel à l’espoir que se terminent ces Annotations si audacieuses :
« Que personne ne désespère, que personne ne se croie irrémédiablement perdu: «Venez à moi, dit le Maître lui-même, vous tous qui êtes travaillés et chargés et je donnerai le repos à vos âmes.2 »
Il y a loin de cette admirable doctrine de liberté “s frotes-
J TATIONS CONTRE
et de foi, de cette exaltation de l’énergie spirituelle LES DOCTRINES et de la volonté triomphante, à la doctrine de Cal- DB CALVIN vin qui, sans une heureuse inconséquence, devait nécessairement aboutir à l’inutilité de tout effort moral. Qu’on ne se récrie pas. N’est-ce pas un Calviniste authentique et autorisé, Amsdorf, qui écrivait que «les bonnes œuvres sont nuisibles au salut ? » 3 Certes, c’est là une exagération de disciple
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3 Cité par Btjisson, Tome II, page 200.
maladroit et zélé, mais les contemporains de Calvin
ne s’y trompèrent pas. Ils comprirent bien vite tout ce que la doctrine calviniste avait de redoutable. Des protestations nombreuses ne tardèrent pas à s’élever. Les feuilles, arrachées à la Bible de Castel-
lion et qui portaient ces Annotations hardies, circulaient de main en main. On avait oublié de les
détruire. Mais tandis que, enfouies dans une Bible suspecte, elles n’auraient eu aucune portée, elles se répandirent soudain, comme autant d’insaisissables messagers. On en trouvait partout, à Bâle, à Berne, à Zürich, à Genève ; elles circulaient de main en main et semblaient se multiplier à l’infini. Ce fut l’occasion d’une véritable levée de boucliers contre Calvin. En 1551, déjà, Jérôme Boisée 1 avait osé protester avec une grande véhémence à Genève, dans des réunions intimes de pasteurs et d’anciens, contre le dogme calviniste. Au moment où les feuil¬
les, détachées de la Bible de Castfllion, se répandaient en Suisse, comme autant de papillons porteurs d’hérésies, Boisée, qui avait été banni de Genève, demeurait chez M. de Falais, un grand seigneur français, nouvellement converti à la Défor¬
me
Jérôme Boisée entra aussitôt en campagne.
1 Bolsec, né à Paris, ancien carme, devenu médecin, ü s’occupa de théologie et s’étant brouillé avec Calvin il fut banni d’abord de Genève puis de Berne. Plus tard, dégoûté de la Réforme calviniste, il retourna a 1 Eglise Romaine et écrivit des livres de haine contre Calvin et Bèze Jacques de Bourgogne, arrière petit-fils (naturel) de Philippe le eau. croyait encore aux principes de la Réforme puisqu’à l’occasion
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Le moment était propice. Le cliâteau de M. de Fa- levée de