LES PROJETS CALVIN
de Madame du Verger. Il le regrettait d’autant plus qu’il avait pu se rendre compte de la façon dont Castellion comprenait ses devoirs d’hôte.
Mais c’étaient là des préoccupations d’ordre intime. Si Calvin est revenu à Genève, c’est avec la volonté ferme de se vouer entièrement à l’organisation chrétienne de la ville. Aussi, dès son arrivée, fait-il savoir aux autorités genevoises son dessein d’établir une discipline sévère et de prendre en main la direction absolue de la Rénovation religieuse et morale de la Cité. Il élabore un projet d’ordonnance qu’il soumet au Conseil et qu’on doit accepter. 1 A cette occasion il fait connaître sa volonté au sujet de l’instruction ; il veut la création d’une Ecole de théologie où se formeront les jeunes pasteurs, mais «pour ce qu’on ne peut profiter en telle leçon que, premièrement, on ne soit instruit en langues et sciences humaines .... il faudra dresser collège pour instruire les enfants . . - Et tous ceux qui seront là, seront sujets à la discipline ecclésiastique comme les ministres.»2
Il s’agit évidemment ici d’un Collège où l’on
1 C’était un véritable code de prescriptions concernant les doctrines et les moeurs. A côté des décisions d’une portée générale et ayant un caractère très élevé, il y avait toute une série de défenses qui devaient donner naissance à des multitudes de comparutions devant le Consistoire et soulever l’indignation de tous ceux qui voulaient jouir de la vie avec quelque indépendance.
* Opp. Calvini I — 22.
CASTELLION À GENEVE
enseignerait tontes les sciences du temps, en particulier la rhétorique et la dialectique. «Faudra. . . . «avoir homme docte et expert.... qui ait sous «sa charge lecteurs, tant aux langues comme en «dialectique, s’il se peut faire ; item des bacheliers «pour apprendre les petits enfants et de çà espérons « pourvoir en bref à Vaide du Seigneur. ...»
Cette dernière phrase fut supprimée par le Conseil et remplacée par celle-ci: «Ce que nous «voulons et ordonnons être fait.» Cependant, lorsque Castellion eut connaissance de ces ordonnances, il n’eut pas une minute d’hésitation ; il donna sa démission. Le Conseil enregistra sa décision et lui paya ses honoraires, avec un supplément, indiquant sa gratitude pour les services rendus.
Castellion n’ignorait pas la pensée de Calvin qui rêvait de rappeler, à Genève, Mathurin Cordier qu’il tenait pour le plus grand pédagogue de l’époque. Il ne conçut aucune amertume de la nécessité morale dans laquelle il se trouvait d’abandonner l’oeuvre entreprise.
Sa modestie lui faisait un devoir de s’effacer devant Mathurin Cordier et tout simplement il rentrait dans l’ombre. Mais Calvin s’était leurré d’un faux espoir : son vieux maître n’était guère disposé à revenir à Genève et, malgré les instances, malgré les démarches d’une délégation genevoise
KÉGENT DIT COLLÈGE
présidée par Calvin lui-même, il resta inflexible dans sa résolution. — Comme la situation ne pouvait s’éterniser, le Conseil et Calvin décident de garder Castellion qui, d’ailleurs, n’a pas abandonné le collège.
Seulement, tandis que les procès verbaux ne mentionnaient son nom «Maître Sébastien» qu’en le faisant suivre de cette mention «lequel, jusqu’à la venue de Maître Cordier, gouverne les écoles», on lui donne désormais le titre définitif de Directeur, et on lui confie tous les pouvoirs qu’on avait l’intention de confier à Maître Cordier. Il recevra 400 à 450 florins, avec l’obligation de payer lui-même ses «bacheliers» et, indépendamment de ses fonctions scolaires, il est tenu de prêcher à Yandœuvres, paroisse voisine de Genève. 1
Castellion accepte, mais son sentiment n’a pas changé. Sa modestie et son effacement volontaire n étaient pas feints. Il continue a croire que d’autres seraient mieux qualifiés que lui pour une fonction si haute et il déclare qu’il n’accepte « qu en attendant un plus suffisant ». Le Conseil cependant ne semble pas disposé à accepter cette réserve car le 3 Avril il «arrête et confirme» la nomination de «Maître Bastian». Le lendemain, Castellion prête serment devant le petit Conseil
1 Sa nomination définitive eut lieu le 7 Avril 1542,
CASTELLION À GENÈVE
et, revêtu d’une nouvelle autorité, il poursuit l’œuvre commencée.
Le Collège redevient la ruche bourdonnante et laborieuse où, sous ime impulsion énergique va s’élaborer plus activement encore «le miel du vrai savoir. » Mais ce vrai savoir qui occupe, certes, une place essentielle dans les classes, n’est pas l’unique préoccupation. Castellion était trop persuadé de 1a- nécessité de former des caractères énergiques pour ne pas mettre en première ligne la culture morale. Aussi est-ce vers cette éducation de l’être intime qu’il oriente son enseignement ; tout tend à l’éveil, à l’enrichissement, à l’épanouissement de 1a- conscience. C’est une génération de protestants conscients et fidèles qu’il faut instruire et éduquer. Les évènements sont trop graves et les temps sont trop troublés pour que les volontés s’amollissent : il faut susciter des volontés indomptables et créer d’irréductibles convictions,
La libération de l’esprit, l’éducation de la volonté et l’obéissance absolue aux ordres de la conscience, deviennent les grands principes de son système d’éducation qui se réclame de la Renaissance et de la Réforme.
La Renaissance y triomphait dans les programmes d’études classiques et la Réforme y dominait par son inspiration, uniquement biblique, de la culture morale. Le chant des psaumes, introduit dans toutes
les classes, apporta un élément nouveau d’édification religieuse et donna à cette école (où l’éducation de l’être intime tenait tant de place) le caractère d’une église d’enfants où soufflait l’esprit libérateur de la Réforme et de la Renaissance.
Mais ce n’était là, somme toute, qu’une application originale et heureuse des méthodes que professaient Sturm et Mathurin Cordier. Ce qui constitue une véritable innovation, ce qu’on peut considérer comme un des plus grands évènements pédagogiques du XVIème siècle, c’est la publication des dialogues sacrés que Castelli on écrivit pour ses élèves.
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Les livres de classe de cette époque remontaient presque tous au Moyen âge. Depuis un quart de siècle cependant, tous les éducateurs qui n’étaient pas étrangers aux idées d’Erasme cherchaient de nouvelles voies. Des essais intéressants avaient été tentés par les imprimeurs de Lyon, et il y avait déjà toute une éclosion de petits livres qui indiquaient avec plus ou moins de bonheur «comment les enfants peuvent amoureusement et facilement parvenir à la connaissance de la langue latine. » 1
Robert Etienne — De la manière d’exercer les enfants à décliner les noms et les verbes — Paris 1543.
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Une tentative plus originale avait été tentée dans les pays de la Réforme où l’on avait écrit, à l’usage des études supérieures, des dialogues d’écoliers qui traitaient de leur vie scolaire, de leurs études, de leurs jeux et même de leurs querelles.
C’est cette forme dialoguée que Sébastien Cas- les dialogues