‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 82 sur 155 · PRODUITE · texte numérisé non relu

PRODUITE

se lamente en ces termes : «La haine qu’on porte ici à notre bien-aimé Calvin grandit de jour en jour. » Le témoignage de la postérité ne devait pas être plus favorable :

«Pesez ces considérations, écrit Honoré de Balzac 1 et demandez-vous si Fouquier-Thinville a fait pire. La farouche intolérance religieuse de Calvin a été moralement plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que le terrible apôtre de l’égalité politique.»

Mais Calvin triomphait et c’était pour lui l’essentiel. A partir de ce moment, ses adversaires, éclairés sur sa façon de concevoir les libertés sociales et politiques, se tiennent tranquilles et n’osent plus bouger.

Quelle avait été la part de Castellion dans cette poussée de révolte ? Il semble qu’elle ait été bien modeste : certes, ses Annotations n’y étaient pas étrangères, mais on dirait qu’il a tenu à honneur de rester à l’écart. La personnalité de Boisée qui était l’âme de l’opposition lui était-elle suspecte ? Avait-il écouté les conseils de prudence du secrétaire d’Etat, Zurkinden, qui l’avait supplié de ne pas se mêler à cette échauffourée ? On ne sait, mais

1 Sur Catherine de Médiois, Tome XV, 629.

LE TRIOMPHE DU CALVINISME

il est hors de contestation que, selon l’originale expression de Zurkinden, «il fit, comme Atticus, un petit séjour à. Athènes, pendant que César et Pompée faisaient rage.»1 Il laissa le Réformateur de Genève se débattre contre ses adversaires. D’ailleurs, les événements montraient qu’on ne pouvait fonder sur Calvin le moindre espoir. Il était une force de tyrannie déchaînée. Il n’y avait qu’une puissance plus forte qui pût briser son élan. La force de l’idée était désormais impuissante et Castellion ne consentirait jamais à combattre une idée par le glaive.

Il s’adonna donc à ses études et, ses tentatives de Rénovation religieuse ayant abouti à ce lamentable échec, il tâcha de redevenir l’humaniste qu’il avait été dans ses jeunes ans. Il fit des éditions savantes d’auteurs classiques et traduisit Homère. Mais le cœur n’y était plus. Ce qui eût fait jadis sa joie faisait alors son tourment :

«Il y a 22 ans environ, écrit-il avec une confiance pleine d’abandon, j’étais tout jeune, séduit par l’éclat du nom d’Homère et plus encore par la beauté de ses chants; je me suis adonné à cette lecture avec plus de passion que je n’aurais dû. Les saintes lettres, au contraire, tout en m’attirant, me rebutaient alors, par leur défaut d’intelligence et je ne m’y appliquais pas autant qu’il convenait, mais maintenant que mon âme, éclairée par Christ, d’une lumière plus haute, voudrait se consacrer

CASTELLION ET s LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES»

1 Atticus, surnom de Titus Pomponius. Au cours de la rivalité de Marius et de Sylla, il se retira à Athènes où il se voua à l’étude du grec.

tout entière à ces études meilleures, la nécessité veut que j’exerce, dans l’âge mûr, l’art trop aimé de ma jeunesse. Je ressemble aux Israélites qui, après avoir servi avec joie les Chaldéens, durent les servir ensuite par force.

Saisi par les grandes réalités de la vie spirituelle, Castellion ne peut pas en détacher sa pensée. Un de ses élèves même, le jeune Platter, s’en plaint. Il le trouve beaucoup trop préoccupé des choses religieuses ; cette piété lui paraît trop austère ; Castellion, d’après lui, ne permet pas à ses étudiants de lire autre chose que les Ecritures. «Sans doute, c’est un homme pieux et savant, mais avec tant de piété nous n’oserons pas même vivre. » 1

C’est cet homme que Calvin appelait une peste, un impie, un blasphémateur. Le reproche du jeune Platter devait être repris, plus tard, par Pierre Eamus qui regrettait que Castellion ne se fût pas voué exclusivement à «la République des Lettres » où il eût pu rendre d’incommensurables services. Bayle qui cite, en l’approuvant, ce jugement si précieux, remarque que Castellion «se fût, de la sorte, garanti de mille chagrins.» Mais il faut croire que Castellion n’était pas de cet avis puisque, entre cette existence de paisible humaniste qu’on lui souhaitait et les périls de son attitude de Réformateur religieux, ce sont ces périls qu’il préfère. C’est que, par-dessus tout, il place la vie religieuse :

1 Lettres de Thomas Platter: tome XIX

LE TRIOMPHE DU CALVINISME

«Il faut, écrivait-il, traiter l’accessoire comme accessoire, et l’essentiel comme essentiel. Il ne faut pas s’attacher essentiellement aux sciences humaines et ne donner aux sciences divines qu'une attention passagère, car il est juste que les sciences divines aient le pas sur les sciences humaines. »

Sa façon de comprendre les études classiques et de les faire servir à la vie spirituelle et morale de ses étudiants, lui acquiert bien vite une grande popularité. «Ils sont nombreux, écrit Hotman à Calvin, les étudiants qui ont voué à Castellion une affection profonde»; et il souligne, avec quelque stupéfaction, les surprenants effets de son influence religieuse et de sa piété. Mais il faudrait faire une étude spéciale de ses relations universitaires pour avoir une idée de son action sur l’âme des jeunes. De petits groupes se forment ; ici les Flamands et les Frisons qui se feront, plus tard dans leur pays, les porteurs de sa bonne nouvelle de tolérance ; là, un groupe compact de Français où l’on trouve, avec les fils de son ancien camarade de Lyon, Georges Argentier, trois autres jeunes Lyonnais et un Toulousain au sang cbaud, Pierre de Yillate qui, devant les attaques dont son maître était l’objet à Strasbourg, songea à dégainer ; mais il se souvint à temps que les luttes de l’esprit se soutenaient «avec d’autres armes.» Les jeunes de la Boissière et Isaac Trégouët formaient un cercle plus intime, mais ces groupements sympathiques de jeunes gens ne donneraient qu’une idée bien

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