‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 83 sur 155 · LA THÉOLOGIE GERMANIQUE · texte numérisé non relu

LA THÉOLOGIE GERMANIQUE

incomplète du rayonnement de la pensée de Castellion si on ne la rattachait à celle des humanistes qui, de près ou de loin, le suivaient dans ses travaux et en étaient tributaires.1

Des amis nombreux, parmi lesquels, Curione, le médecin picard Bauhin, Nicolas Zurkinden et Amerbach, l’entouraient de leur affection inquiète car ils connaissaient les sentiments de celui que Béal Comte appelait assez irrévérencieusement « V Archevêque de Genève. »

Le médecin Bauhin passait à Genève pour l’homme lige de Castellion. On le dénonçait à Calvin comme étant son disciple le plus dévoué, son défenseur le plus hardi, son complice le plus redoutable, en hérésie et en mysticisme destructeur de l’autorité calviniste.

C est au cours de cette période de calme relatif que Castellion, s’éprenant d’un livre de mystique du NVeme siècle : La Théologie germanique , décide de le traduire et de le ressusciter.

«J’ai trouvé, écrit-il dans la préface, ce traité tant à mon goût qu il m a semble bon de le tourner en notre langue. . . . mais .... celui qui aura vouloir de le lire pour savoir, et non pour mettre en exécution ce qui est contenu en iceluy, le lira en vain. Car c’est comme nous voyons, par expérience, de ceux

1 Cette étude dépasserait les limites du cadre que nous nous sommes imposé. Se reporter au livre de M. Buisson, tome II, chapitre XVI.

LE TRIOMPHE DU CALVINISME

qui se veulent adonner au labourage de la terre, auxquels est nécessaire de mettre la main à la charrue. 1>>

Castellion attribue ce livre à «un des frères teutoniques, lesquels nous appelons maintenant, en France, les chevaliers de Rhodes ou de Malte.»

«L’argument, continue- t-il, l’argument et sujet est du nouvel homme ou nouvelle créature ; car il vient à donner la raison par laquelle l’homme peut être relevé du péché et retourner à Dieu duquel il s’est distrait. En quoi nous voyons que ne peut être rien sinon une vraie et sainte théologie 2. »

Cette simple réflexion montre très clairement le dessein de Castellion. Toute doctrine qui tend à exalter le sentiment de responsabilité de l’homme, ou ses énergies spirituelles, toute théologie qui tend à le rapprocher de Dieu et «à le rendre participant de son Esprit», est une «vraie et sainte théologie.» L’effort moral reste à la base même de la vie en Dieu, et la consécration volontaire de l’être tout entier à la volonté divine constitue l’essence même de la religion. La « nouvelle naissance en Christ» est, pour les disciples du Maître de Galilée, le secret de la vie et du bonheur :

«Il faut donc premièrement entendre, déclare Castellion, que foi engendre vertu, c’est-à-dire une force et une puissance pour faire ce que nous croyons devoir être fait. Et pour en don-

1 Préface du translateur. Le traité du vieil et du nouvel homme. Exemplaire de la Bibliothèque nationale. Page 1. (Anvers 1558).

2 Page 2.

SÉBASTIEN CASTELEION

lier un exemple : Christ nous a expressément commandé d’aimer nos ennemis et de faire bien à ceux qui nous offensent. En cela, on en trouve qui ne croient aucunement que cela se puisse faire, tellement qu’ils ont en haine leurs ennemis et leur font mal ; les autres croient que cela se peut faire : ce qu’ils font. . 1

«. . . . Aussi ceux qui, pour le jour d’hui, ne peuvent croire que la puissance du Christ soit telle qu’elle puisse froisser la tête du serpent, sous nos pieds, ne peuvent résister au péché . . Mais ceux qui le croient le peuvent, moyennant cette foi . . 2 »

C’est la paraphrase de la belle déclaration de l’apôtre : «Je puis tout par Christ qui me fortifie.» Cette doctrine est si évangélique, si spécifiquement chrétienne, elle est si merveilleusement exposée dans les écrits de Castellion qu’on se demande, par quelle aberration, les Calvinistes ont pu la repousser, comme une suggestion du démon, durant de si longs siècles. Et en cela, comme en tant d’autres circonstances, la responsabilité de Calvin est bien lourde, car ses anathèmes de prédestinatien irréductible pèsent encore sur l’âme protestante.

C’est à propos de ce petit livre et des idées contenues dans la préface que les Réformateurs de Genève tourneront en ridicule l’homme qui a osé dire, seize siècles après l’humble de cœur et d’esprit qu’était le prophète de la Galüée : «Soyez parfaits comme votre Père Céleste est

1 Ibidem : Page 7.

2 Ibidem, Page 9.

LE TRIOMPHE DU CALVINISME

parfait. » C’était, pour’ les prédestinatiens, le comble de l’audace blasphématoire des ouvriers de Satan. Ils y voyaient un signe manifeste d’incommensurable orgueil et ils dénonçaient Castellion, dans des comédies bouffonnes, comme s’il voulait se faire «Dieu.» Les pharisiens, jadis, avaient fait à Jésus le même reproche: à quoi, Jésus s’était contenté de répondre : «IT est-il pas écrit dans votre Loi : vous êtes tous des dieux ? » Mais quand les passions confessionnelles oblitèrent et le sens critique et le sens moral, les doctrinaires ne peuvent plus garder la mesure. Il faut lire la belle page de Castellion sur cette réconfortante doctrine de V effort moral , source de la vraie vie :

«..Nous venons jusque-là que nous aimons Dieu, non pas de ce qu’il est bon envers nous, mais parce qu’il est bon de par soi. . 1 C’est donc le principal sujet de ce petit traité : l’Amour de Dieu, où il est montré le chemin pour icelui obtenir. Bienheureux donc est celui qui a déjà atteint ce but (si aucun toutefois y est déjà parvenu) ou bien celui qui est par chemin et qui constamment tâche d’y parvenir. Car il faut estimer que s’il advient en cette bonne délibération qu’il soit surpris de la mort ne l’ayant point encore atteint, assurément il mourra comme bon soldat de Christ qui le reconnaîtra envers son Père, tout ainsi que, par la loi, une fille étant déjà fiancée à son époux, sera toujours estimée la femme et épouse, nonobstant que les noces n’aient pas été faites. » 2

Cette comparaison familière montre bien que,

1 Ibidem, Page 11.

2 Ibidem, Page 12.

pour Castellion, la foi qui sauve, c’est le don complet et absolu du cœur, c’est la consécration volontaire de l’être intime à l’œuvre de vie : «Mon fils, donnemoi ton cœur!» dit l’Esprit Vivant. Castellion considère que c’est là le seul dogme intangible, car «c’est du cœur que jaillissent les sources de la vie.» Et c’est ce mysticisme vivifiant qui le séduit dans le petit livre mystérieux. Ce Dieu immanent qui agit en tout homme et dont l’Esprit s’éclaire parfois en l’âme obscure des criminels, ce Dieu dont la révélation progressive se manifeste à mesure que surgissent des âmes capables de le mieux comprendre et de le mieux servir, lui paraît devoir apporter au monde tant de consolations et de joies spirituelles, qu’il faut que tous ceux qui cherchent le connaissent. Ce livre n’est pas un livre de mollesse ; son mysticisme n’incline pas à la contemplation : c’est un livre d’énergie qui ouvre à la volonté créatrice de l’homme un champ illimité. C’est l’exaltation morale de l’âme qui, d’origine divine, peut s’élever, avec le secours de Dieu, et réaliser sa divine destinée :

«Sois un véritable imitateur de Christ. C’est à cela, écrit l’auteur inconnu, que tu dois particulièrement avoir égard. S’il se trouvait quelqu’un qui s’y appliquât avec diligence et amour, assurément il arriverait, autant qu’une créature en est capable, à la vraie connaissance de cette paix éternelle et véritable qui est Dieu même .... Il faut savoir que Dieu est tellement bon qu’il est la bonté même1. . Dieu est aussi lu-

LE TRIOMPHE DU CALVINISME

mière et connaissance véritable .... Lorsque cette lumière est dans la créature .... elle y connaît et enseigne ce qui est d’elle : elle y enseigne donc ce qui est vraiment bon et par conséquent sa doctrine ne concerne pas des choses particulières, partiales, divisées et bornées, elle ne les enseigne pas, elle ne les connaît pas. Ce qu’elle connaît et enseigne à connaître est le feeul, le Véritable, le Simple et Parfait Bien qui n’est rien de partial ou de particulier, mais qui est Tout Bien et, par-dessus tout, ce qui est bon .... Dieu est aussi une Volonté, il est l’Amour, la Justice, la Vérité et toutes les vertus : cependant toutes ces choses ne sont dans lui qu’une seule chose qui est son essence même : elles ne peuvent jamais exister par opération et par actions s’il n’y a des créatures : car il n’y a rien en Dieu, séparé des créatures, qu’une pure essence et une Source sans ruisseaux . . » 1 2

C’est la négation mystique des dogmes imposés et du miracle. Mais Dieu vit dans la conscience des hommes, et là, il agit :

«Il s’enseigne soi-même dans toute créature, comme Volonté et comme Amour ; il n’y veut rien que ce qui est le Véritable Un, le Seul et l’Unique qui est lui-même. . . .

. .11 en est comme si Dieu disait en l’homme qu’il possède, par la résidence qu’il fait de lui : «Je suis purement et simplement le Bon et le Bien, je ne puis rien vouloir, rien désirer, rien procurer, rien faire, rien donner que le bien . . Il suit de là que Dieu, étant dans un homme déifié n’y excite point de désir de

1 Page 74. Chap. XXX. L’exemplaire d’où j’extrais ces quelques citations est celui que la bibliographie de M. Buisson signale comme appartenant à M. Doedes. Il appartient aujourd’hui à la bibliothèque de l’Université d’Amsterdam. C’est une édition du 17e siècle (MDCLXXVI qui contient une préface très intéressante. (Exemplaire probablement unique).

2 Page 76.

vengeance, qu’il n’en veut point, qu’il ne se revanche point d’aucun des maux qu’on lui fait : c’est ce que l’on remarque en Jésus-Christ qui disait lorsqu’on le faisait souffrir : «Mon Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font . . 1 »

..Or, quoique, peut-être, il n’y ait personne qui atteigne à ce degré d’obéissance, si ce n’est Jésus-Christ, néanmoins il se peut faire que quelqu’un en approche si près qu’il soit comme divinisé, c’est-à-dire, rendu tout divin. Plus on en approche, plus on devient divin. 2 »

C’est la marche ascendante vers Dieu ; mais qu’on ne s’y trompe pas : cette constante préoccupation du divin qui habite en l’homme ne peut, en aucun cas, pour les êtres conscients, devenu une cause d’orgueil, car l’obéissance parfaite du Christ confond nos pauvres efforts, et la présence constante de Dieu rend plus poignant et plus douloureux «le sentiment du péché.»

Il y a, dans ce livre, des pages d’humilité telle que les cris d’angoisse de l’apôtre semblent y prendre une valeur insoupçonnée : «Misérable que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort1?» L'Imitation de J ésus- Christ n’a pas de plus émouvants accents. 3

1 Ibidem, Page 80.

2 Ibidem, Page 36.

3 G’ est Luther qui a découvert ce livre. Il l’attribuait à un prêtre du XVe siècle. Il le publia en le faisant précéder d’une préface enthousiaste (Deutsche théologie-Zeitschr. f. d. Luther. Théol. 1865. 1) Il a eu depuis 70 éditions. Castellion en donna une traduction latine et française. C’est par son initiative que ce livre déjà oublié se répandit : il venait à un moment favorable. Beaucoup de Calvinistes ont cru longtemps qu’il en était l’auteur. (Spon et Jurieu, par exemple). C’est probablement parce qu’il l’a lu en

LE TRIOMPHE DH CALVINISME

Zurkinden, à qui Castellion dit son enthousiasme, semble saisi de vertige en contemplant ces sommets d’un stoïcisme chrétien qu’il ne soupçonnait pas :

«Non, lui écrit-il, c’est vraiment trop de perfection; je ne

serai jamais de cette force-là. Il me faut le lait des faibles

Cette perfection est trop haute pour moi, mais n’importe : je n aurai pas de querelle pour cela avec ceux qui s’en croiraient capables, pourvu qu’ils supportent ma faiblesse.»

Castellion n’a nullement l’idée qu’il est supérieur, mais ce qui l’intéresse et l’exalte dans cette doctrine, c’est qu’on n’y parle pas de damnation éternelle, de péché originel, d’impuissance radicale de l’homme à faire le bien : il y voit un sursum corda , créateur d’énergie et d’espoir, il y voit de nouvelles raisons de s’enthousiasmer et de vivre, et cela lui suffit. Il ne partage pas toutes les vues de l’écrivain mystique, mais que sont en vérité les croyances transitoires, à côté de cet élan, de cette foi vivante et féconde qui pousse les chrétiens sur les traces du Maître ?

La traduction de ce livre devait avoir sur la pensée des croyants de son siècle une grande influence. Bayle écrit que «c’est un livre tout rempli de fanatisme et qu’il gâta des quantités

allemand que Castellion a eu l’idée de le traduire. Ce livre qui est d’esprit foncièrement protestant, est un petit trésor de vie spirituelle. Comme il a exercé une influence profonde sur la mentalité protestante à l’époque de la Réforme, je me propose de le rééditer prochainement.

de gens dans les Pays-Bas. 1» Marnix de Sainte Aldegonde, dans une lettre qu’il écrit à Théodore de Bèze, se plaint amèrement de «ces rengaines, rapportées et mal cousues, qui tiennent de toutes les hérésies anciennes et modernes et qui, présentées sous des oripeaux de piété mensongère, attirent les foules, comme si, en elles, se cachait un trésor. » 2 Calvin découvre, dans ce livre, du « venin caché», sous des «badinages forgés par l’astuce de Satan, pour embrouiller toute la simplicité de l’Evangile. »

Luther, au contraire, s’écriait: «Quel livre précieux! Je rends grâces à Dieu de pouvoir lire en langue allemande de si belles paroles.» Luther et Calvin étaient sincères. Seulement, le premier l’avait lu à un moment où la liberté spirituelle l’enthousiasmait encore, tandis que le second le lisait à un moment où tout ce qui était liberté spirituelle lui faisait horreur. Ne suffisait-il pas d’ailleurs que Castellion se fût attardé à traduire ce livre pour qu’il contînt nécessairement «un venin caché ? »

1 Bictionnaire philosophique, page 84.

2 Opp. Calvtmi, tome III Epistola ad Bezam. Tr. du latin.

Page 1