‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 85 sur 155 · UN DOCUMENT RETROUVÉ · texte numérisé non relu

UN DOCUMENT RETROUVÉ

on en croit le témoignage de Théodore de Bèze, 1 aurait été imprimé à Anvers, à un moment où y sévissait l’Inquisition espagnole.

Le manuscrit saisi par Théodore de Bèze est perdu. «On ne sait rien, dit M. Buisson, de l’opuscule imprimé à Anvers. » 2 Perte sensible, car ce manuscrit devait déchaîner les plus violentes polémiques qu’ait jamais soutenues Calvin et légitimer la plus cruelle des attaques contre Castellion.

Mais j ai eu la bonne fortune de découvrir une traduction hollandaise de ce manuscrit dans les œuvres complètes de D. Y. Coornhert. 3 Et on en trouvera, en Appendice, quelques extraits.

Aujourd hui le doute n’est plus permis ; le manuscrit n était pas de Castellion. C’était une lettre ouverte, écrite par un de ses élèves, et où 1 on retrouvait toutes les idées du maître. Bien n est plus explicable d’ailleurs, car nous savons par les lettres du Frison Hessel Aysma, que Castellion avait coutume d’exposer à tout propos ses idées religieuses et que, rentré chez lui avec son cortège de disciples et de pensionnaires, il poursuivait avec enthousiasme ses explications.

1 Responsio ad déf. Cast. page 68.

2 Buisson: Sébastien Castellion, page 111, note 4.

s Tome III, pages 362 à 366. Pour Coornhert, voir plus loin la part qu il prit à la vulgarisation des œuvres de Castellion.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

Ce document retrouvé jette quelque lumière sur un fait qu’il était jusqu’à maintenant impossible de comprendre : c’est la précision avec laquelle Calvin réfute les arguments du dialogue de Castellion sur la Prédestination, qu’il ne pouvait connaître.

En réfutant ce manuscrit, Calvin réfutait, par avance , un livre qui ne devait paraître qu’après la mort des deux adversaires. Mais au moment où les Réformateurs de Genève agitent la question de savoir s’ils doivent répondre au manuscrit anonyme, Castellion est sorti de la lice. Il semble castellion

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que, désormais, il ait pris le parti de ne penser qu a l’avenir. Pour le présent, tout est fini. Calvin est maître souverain de la Réforme, qui s’est muée en Calvinisme. Cette justification par la foi personnelle et vivante, qui était la proclamation même des droits de la conscience, est devenue la justification par les dogmes de Calvin. L’Eglise nouvelle qui promettait de se faire libératrice est devenue une prison spirituelle. La Révélation progressive de l’Esprit Vivant s’est figée dans le Catéchisme.

Les saints et pieux élans de l’âme, avide de communion, se sont pétrifiés dans les formules de la Confession de Genève. S’opposer à Calvin, c’est s’opposer à Dieu ; le contredire, c’est blasphémer.

Les censeurs et les magistrats, bénévoles serviteurs de sa volonté souveraine, se font les ouvriers de son oeuvre d’asservissement, les pourvoyeurs de

LA DÉFENSE D’UN LIBRE CROYANT

ses geôles, les exécuteurs de ses basses œuvres. Tout est à recommencer ! Mais le temps viendra de la Réforme du Calvinisme, plus tôt que ne le pense Calvin. On peut bâillonner des hommes, on peut les mettre dans l’impossibilité de répandre leurs idées : on n’arrête pas l’Idée, et on ne bâillonne pas 1 Esprit qui besogne au sein des consciences. «Rul n’a de pouvoir contre la vérité!» Un jour ou l’autre, elle doit prévaloir .... C’est pour ce jour que Castellion se prépare ; c’est pour l’époque prochaine de ce réveil de la conscience chrétienne qu’il se replie sur lui-même. C’est pour l’heure, voulue de Dieu, où l’âme Réformée, dans un sursaut de dégoût et de révolte, rejettera le carcan des dogmes et les jougs qui l’oppressent ; c’est pour cette heure que Castellion, dans le calme de sa volontaire retraite, écrit. Il écrit, avec une hâte fébiile qui semble manifester un souci poignant. A-t-il le sentiment que sa vie sera brève ? Sent-il ses forces diminuer ? Les privations, les misères, les amertumes, les calomnies, les dénonciations, les haines de la meute qui s’attache à ses pas, ces flots montants de suspicion, d’inimitié, d’incompréhension, de rage théologique, vont-üs le submerger ? Ses ennemis auront-ils raison de lui avant qu’il ait pu laisser à ceux qui viendront après lui, à ses étudiants, à ses disciples, à ses amis lointains, aux serviteurs de ce Christ d’amour, de foi et de

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

liberté qu'il sert, le témoignage de l’Esprit Vivant dans son âme J?

Jamais, peut-être, il ne s’était senti pins seul, au milieu de cette foule de Calvinistes- déments qui, fils de la liberté de conscience, s’employaient pieusement à torturer et à tuer leur mère. Son petit cercle d’amis lui suffisait pour se retremper au sein de leur affectueuse sollicitude, mais c’est pourtant, en Dieu seul, qu’il mettait son espoir. Son optimisme ne fléchit pas une minute. La vanité des hommes ne pouvait pas triompher de l’Esprit de Dieu. Et pieusement, comme s’il était en prière, il confiait aux pages silencieuses, les certitudes spirituelles qui jaillissaient de son être profond.

Il écrivit quatre dialogues sur le Libre arbitre, la Foi, la Prédestination et le Sa-lut.

Mais où iraient-elles ces pages “? Qui reprendrait ses idées ? Quel est l’ami inconnu qui, après sa mort, se pencherait sur sa pensée ? Qui prendrait l’initiative de ressusciter son enthousiasme ? Qui oserait, dans cette Eglise d’autoritarisme affolé, éditer ses manuscrits ? Se trouverait-il quelqu’un pour le faire ? — Oui ! Sa notion du Christianisme, cette religion de liberté, de paix et d’amour, est la religion de l’avenir. D’autres viendront, après lui, qui prendront, de ses mains défaillantes, le flambeau de l’Esprit. La lumière ne peut s’abolir

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