‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 86 sur 155 · DÉMARCHE · texte numérisé non relu

DÉMARCHE

BORRHÉE

par 1 influence cl un homme. La Réforme ne peut pas sombrer dans le sang ou la tyrannie spirituelle. La Réforme se réformera. C’est à cette nouvelle Réforme, si lointaine soit-elle, qu’il veut se consacrer, tant qu’il fait jour. Et Castellion, l’âme pleine de cette vision radieuse d’une Réforme triomphant dans la liberté, noircit des pages que les censeurs arrêteront sans doute, mais que d’autres recueilleront. Et alors même que personne ne les recueillerait, il trouve nécessaire de les écrire. Ce n’est pas le résultat qui importe, c’est l’effort et le don de soi. «Jette ton pain à la surface des eaux», dit l’Ecriture. Castellion, dans le süence de sa retraite, fait une gerbe de tout ce que son âme porte de substance spirituelle et, pieusement, il le confie à ces feuilles incertaines, miettes minuscules, jetées à la surface des eaux.

‘ Mais ce süence laborieux n’était pas du goût de ses adversaires. Son collègue, Martin Borrhée, professeur de théologie à Bâle et ami £e Calvin, le presse de lui dire son sentiment sur la Défense qu il a publiée de la doctrine de Calvin. Il veut que Castellion lui donne une déclaration écrite. Comme le fait a été très controversé, et queM. Buisson laisse planer un soupçon sur la réponse de Castellion1, je crois utüe de donner ici des extraits significatifs de la lettre que Castellion

1 Buisson, Tome, page 113.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

écrivait à Borrhée, quelques jours après une visite de ce dernier : 1

«Vous m’avez poussé bien souvent, Monsieur, à lire ce que vous avez écrit sur la prédestination et à vous faire mes critiques par écrit. Je vous ai lu, mais deux considérations m’en ont, jusqu’ici, enlevé toute envie : la première est que j’ai déjà dit mon sentiment à ce sujet. Vous avez fait arracher la page de mon livre et vous m’avez assuré que jamais vous ne me permettriez de publier de semblables idées. Or voilà maintenant que vous me pressez de vous dire toutes mes objections comme si vous vouliez d’autres armes. A dire vrai, cela me paraît fort étrange .... Les attaques que vous avez publiées contre moi sont officiellement éditées, mais vous enfouissez soigneusement mes réponses dans vos tiroirs. C’est un peu comme si je me livrais pieds et poings liés à mes adversaires, pour être plus facilement égorgé. Souvent on traite ainsi les hérétiques : on les calomnie, on les accuse avec véhémence, mais dès qu’ils ouvrent la bouche pour se défendre on leur met un bâillon. Croyez-vous qu’il existe une plus grande iniquité ?

La seconde raison de mon silence est qu’il est très difficile de discuter avec ceux qui ne vous permettent pas de les contredire. Vous savez que, par principe, je ne peux ni ne veux faire usage d’aucune arme, autre que la parole. Si vous m’ôtez la parole, vous me privez de toutes mes chances de défense ou de protection. C’est pour cela que je ne vous ai pas écrit mes objections. Mais puisque vous êtes venu personnellement ces jours derniers chez moi pour me montrer votre étude, 2 estimant que j’apprendrais ainsi quel homme est Borrhée et quelle est sa valeur, puisque vous insistez à

1 Cette lettre, traduite du hollandais sert de préface à une édition hollandaise de la réponse de Castellion au livre de Borrhée (1613 Haarlem) voor Pieter Arenz.

2 Sur le chapitre 59 d’Esaïe.

RÉPONSE DE CASTELLION

LA DÉFENSE D’üN LIBRE CROYANT

nouveau pour que je vous donne mon sentiment, j’ai bien réfléchi et je vais vous le dire.

En ce qui concerne le procédé, il est inutile de chercher bien loin. Dieu lui-même a mis en notre cœur la règle souveraine : faites aux autres ce que vous voudriez qu’on vous fît. Pour moi, personnellement, j’agis de la sorte : si j’entre en discussion avec quelqu’un, je veux qu’il ait la liberté de se faire entendre et de défendre ses idées en public. Quant au fond, il y a deux choses que je ne peux comprendre et que je m’en voudrais d’accepter dans votre doctrine : Dieu prédestinant certains hommes à la perdition devient nécessairement l’auteur responsable du péché. Or, dans sa parole, Dieu ordonne a 1 homme de faire le bien. Il s’ensuit nécessairement que Dieu serait un hypocrite dont la bouche ordonne ce qu’en son cœur il ne souhaite pas. J’entends bien ; vous niez avoir écrit cela. Bien plus, vous donnez un démenti formel à ceux qui concluent de la sorte. Mais la question subsiste de savoir si vous avez des raisons valables pour le nier et quelle est la valeur de votre démenti. Si vous ne venez vers moi qu’avec de nouveaux subterfuges ou de nouveaux faux-fuyants, si vous n’avez à m’objecter que ce que je trouve dans vos écrits, j’estime qu’il est inutile de continuer. En vérité ce serait de la peine perdue. »

LA conférence. Après cette lettre, Borrhée ne pouvait plus

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