CROISSANTES
ductible. Il demande simplement le droit de s’enfermer dans sa conscience inviolable, de s’unir à son Dieu comme il l’entend, de penser ce qu’il croit être vrai. Et s’il ne peut pas accepter une doctrine qu’il estime anti-chrétienne, il demande «qu’on le supporte en cela pour l’amour du Christ. » N’y a-t-il pas quelque chose d’émouvant, dans cette humilité d’un homme qui sait être dans la vérité évangélique ? N’y a-t-il pas quelque chose de très grand dans cette calme résistance aux injonctions impérieuses d’adversaires sans scrupules ? Cette attitude de réserve et d’inlassable bonté faisait plus, d’ailleurs, pour son influence que les plus bruyantes manifestations. Les Réformateurs de Genève se trompaient s’ils croyaient, par leurs dénonciations, faire le vide autour de lui. Des personnalités éminentes, attirées par sa haute culture, par sa piété éclairée, par son inépuisable tolérance, venaient au contraire enrichir son cercle d amis. Hubert Languet 1, Jean de Biningen 2, Mélanchton lui-même, se rapprochèrent de lui, et ces sympathies croissantes étaient pour Calvin une véritable souffrance. Il ne pouvait pas se faire à l’idée qu’un homme, qu’il avait condamné, pût
1 Né en Bourgogne en 1558, docteur en droit, converti au protestantisme par Mélanchton, en 1559. A l’époque où nous nous trouvons, il était Agent diplomatique du roi de Saxe.
Personnage mystérieux, fort riche, très influent dont nous parlerons quelques pages plus loin.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
trouver encore des défenseurs. Or, au moment même où ses émissaires traquaient Castellion dans ses derniers retranchements, au colloque de Worms, on blâmait son intransigeance. Des hommes qu’il n’aurait jamais soupçonnés de tant de noirceur, osaient faire le procès de son attitude. Un catholique très tolérant, Cassandre 1 prêchait la concorde. Castellion fut cité, à maintes reprises, comme un grand et libre et pieux esprit. On le plaignait d’être en butte aux poursuites des Réformateurs de Genève. Mélanchton lui-même, lui envoya une lettre d’approbation et de sympathie. Le pieux et doux Mélanchton n’avait pas tardé à comprendre vers quelles folies, l’intransigeance dogmatique entraînait la Réforme. La théocratie de Calvin lui avait dessillé les yeux. Il ne cessait de s’élever contre ses abus de pouvoir. Mis au courant, par Hubert Languet, de sa conduite à l’égard de Castellion, il ne voulut pas tarder plus longtemps à lui écrire :
«Jusqu’ici, lui disait-il, je ne vous ai rien écrit, c’est qu’au milieu d’affaires dont la multitude et la barbarie m’accablent, il me reste bien peu de temps pour ce genre de correspondance qui me plairait davantage. Et puis, souvent aussi, ce qui m’arrête, c’est qu’en voyant les horribles
1 Georges Cassandre, né en 1513, savant catholique, animé d’idées très pacifiques. L’empereur Ferdinand l’employa à l’œuvre de conciliation qu’il rêvait. L’Eglise Romaine mit ses œuvres a 1 index.