LETTRE DE BAUDOIN
LA DÉFENSE d’tjN LIBRE CROYANT
paradoxes. Est-ce donc de la droiture de traiter Castellion comme un second Satan et en même temps d'adorer Mélanchton comme un ange ? Remarque bien que - je n’ai jamais vu ni entendu Castel¬
lion (pour que tu ne répètes pas que c’est sa cause que je plaide). Je n’ai même jamais correspondu avec lui (quoique, suivant ta coutume tu affirmes ce mensonge, que j’ai contracté avec lui l’alliance la plus étroite). Je n’ai même pas lu ce qu’il a écrit sur cette question (car tu l’as fait supprimer d’autorité). Et ce que tu as écrit toi-même sur ce dogme de la fatalité, je ne le trouve pas clair. 1 » On se îeprésente l’état d’esprit de Calvin recevant une pareille lettre. Certes, ü savait par les rapports de ses correspondants, qu’elle était l’écho du sentiment d’un grand nombre, mais si ses amis de la veüle lui écrivaient de la sorte, il fallait décidément que le mal fût grand. Il était impossible, cette fois, de compromettre de semblables adversaires dans un complot politique. Calvin ne pouvait pas les décréter tous d’hérésie. D’autre part, il ne pouvait tolérer de semblables propos et il fallait, de toute nécessité, couper court à ces bruits qui allaient, se répandant dans les pays de la Réforme. A nouveau, la nécessité s’impose de vaincre. Mais Castellion se tient sur la réserve; il faut donc le forcer à sortir de sa «tanière.»
1 Responsio altéra Balduini ad Calvin um : 1562. Page 109.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
C’est alors qu’il exhume de ses tiroirs le manuscrit communiqué par Théodore de Bèze, quelques mois avant, et auquel il semblait tout d’abord si peu désireux de répondre. 1 2 Ce manuscrit était-il de Castellion ? Bien n’était moins sûr, puisqu’il n’avait pas réussi à éclaircir le mystère de son origine. Mais c’était là un détail. Quand on agit pour la bonne cause, tous les moyens sont bons, et Calvin écrit un nouveau traité appelé : « les Calomnies d'un brouillon(ou d’un vaurien : nébulo), qui, par haine et envie, s'efforce d'aggraver la doctrine de Jean Calvin, concernant la mystérieuse prescience de Dieu». 2 Le titre donne déjà le ton de l’ouvrage. C’est, par envie et par haine, que ce brouillon s’attaque à la doctrine calviniste. Les derniers mots de l’ouvrage en sont le digne couronnement: «Que Dieu t’écrase Satan. » Et, après cette formule, qui donne la mesure de sa charité chrétienne, le pieux Béformateur ajoute dévotieusement : Amen. Mais ce ne sont là que des enfantillages. Calvin n’en est pas à quelques injures près. Il en vient à des accusations d’un caractère pénible. Il reproche à Castellion d’avoir oublié l’hospitalité qu’il reçut jadis dans sa maison de Strasbourg. Il l’accuse de traiter, en bouffon et en impie, les
1 Voir page 327.
2 Calumniæ nebulonis cujusdam, quibus odio et invidia gravare conatus est doctrinam J. Calvini . . . . etc.
l’attaque
DE CALVIN
LA DÉFENSE D’UN LIBRE CROYANT
choses religieuses. Il risque des insinuations diffamatoires concernant sa jeunesse ; il va même jusqu’à l’accuser de vol. Cette fois c’en était trop. Castellion écrit sa réponse. Elle est intitulée : «La gaffe ou défense contre V auteur du livre intitulé : Calomnies d’un brouillon 1».
la dépense de On n’a jamais traduit que de rares extraits de
CASTELLION
cette Defense. Buisson lui-même n’en donne que deux ou trois pages. Or, c’est précisément dans cette Défense que l’on touche de plus près à l’âme même de Castellion. Il y a mis toute sa douloureuse surprise, toute sa tristesse de voir un homme comme Calvin le poursuivre avec cet acharnement, mais on y sent aussi palpiter toute sa foi. Sa belle et sereine dignité fait un contraste profond avec la violence de son adversaire qui semble avoir perdu toute mesure. Le lecteur impartial comprendra, devant un document semblable, ce qu’a pu souffrir Castellion, devant le triomphe d’un tel « Calvinisme », et il comprendra, mieux que par une savante dissertation, l’abîme qui s’était nécessairement creusé entre le farouche fanatique de Genève et le libre croyant évangélique de Bâle. Jusqu’à maintenant c’étaient deux méthodes qui s’étaient heurtées ;
Harpago (la gaffe) sive defensio ad autorem libri oui titulus est: oalumniæ nebulonis. »
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maintenant ce sont deux morales, bientôt ce seront deux religions.
C’est à Calvin que Castellion dédie sa Défense.
«Nombreuses sont les accusations que tu m’as adressées dans les multiples écrits que tu as publiés .J’aurais dû répondre, et j’aurais pu le faire longuement ; cependant j’ai hésité. J’ai hésité pour deux raisons: la première, c’est que je craignais que ma réponse (si modérée qu’elle puisse être) ne t’irritât au heu de te convaincre ; la deuxième, c’est que j’estimais de mon devoir de supporter patiemment et en silence tes malédictions. Mais, comme tu persistes à me poursuivre sans relâche et que ma patience a des bornes, j’ai pensé qu’il était nécessaire de relever tes accusations afin que les hommes qui ont cru à la valeur de ton témoignage, sachent qu’en cette matière, tout au moins, tu as pu te tromper. Afin de ne pas exciter ta colère, je ferai en sorte que tes écrits ne souffrent pas par ma faute. C’est sans enthousiasme que je te suis sur ce terrain et que j’en viens à ce genre de polémique. Combien il m’eût été plus doux de discuter avec toi en toute fraternité et dans l’esprit du Christ, et non à la façon des païens, avec des injures qui ne peuvent que porter un grand préjudice à l’église. Mais puisque, par toi ou tes amis, mon rêve de vie paisible est impossible, je pense qu’il n’est pas contraire à mon devoir de chrétien de répondre avec modération à tes attaques passionnées. J’en viens donc au fait. Tu me prends violemment à partie dans plusieurs de tes ouvrages et tu me nommes expressément dans deux libelles dont l’un, écrit en français, porte ce titre: «Réponse
à certaines calomnies et blasphèmes - » etc., et l’autre
écrit, en latin, est intitulé : «Calomnies d’un certain brouillon,
etc » Dans le premier, tu me désignes par mon nom :
«Celui qui a composé cet écrit, soit Castellion, ou quelque semblable. » Dans le second, tu évites de me nommer, mais tu te sers de telles circonlocutions que le moins perspicace
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de tous les lecteurs doit me reconnaître aussi sûrement que si tu me nommais. Dans 1 un et l’autre, tu me prends à partie au sujet de la prédestination et de la prescience mystérieuse de Dieu. Tu affirmes que c’est par haine que je combats tes idées et par envie que je les aggrave. Chemin faisant, tu me couvres d’injures et de diffamations, me reprochant des crimes qui tombent sous le coup du glaive civil.
Je répondrai par ordre à toutes tes accusations et, divisant ma défense en trois parties, j’en poursuivrai méthodiquement la discussion. Je traiterai d’abord des écrits que tu m’attribues ; en second heu, de tes injures ; en troisième lieu, de mes crimes.
des écrits d’abord, en ce qui concerne les manuscrits, tu me fais
tort en m’attribuant des choses qui me sont étrangères. Cette publication en langue française contre laquelle tu as protesté en me nommant, est si peu de moi que, jusqu’à maintenant, je ne l’ai pas encore vue. Il en est de même pour le manuscrit contre lequel, l’année dernière, tu as pubhé ce libelle latin que tu intitules : « Brève réponse aux calomnies
dun certain brouillon - etc». Si vraiment, en taisant
mon nom dans cette seconde brochure, tu as voulu t’excuser de ce fait que tu m’avais attribué sans preuve cet écrit, je te demande pourquoi tu m’as nommé, alors que tu n’étais pas fixé et que tu n avais rien pour légitimer ton hypothèse. Voulais-tu me rendre odieux ? Ce n’était pas d’un homme bien franc. Accordais-tu quelque valeur à ton hypothèse ? C’était une conviction bien périlleuse.
Oui ou non, as-tu vu que tu m’attribuais faussement ces articles ? Je ne puis le deviner, mais, ou bien tu m’accuses alors que tu sais que c’est faux, et c’est là un acte de fourberie, ou bien tu n’étais pas fixé, etc’ est pour le moins téméraire. C’est un dilemme. Dans l’un et l’autre cas, ton attitude n’est pas belle, car tout cela est faux. Je ne suis pas l’auteur de ces articles et je ne les ai nullement envoyés à Paris pour y etre imprimés. Si leur divulgation est criminelle, c’est toi que l’on doit accuser, car c’est toi qui les as fait connaître,
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et c’est toi qui t’es créé par là tant de chagrin. Voilà pour les écrits.
Tu es très fécond en invectives. C’est de l’abondance du des injures cœur que ta bouche parle. Dans ton libelle latin tu m’appelles successivement blasphémateur, calomniateur, esprit malfaisant, chien aboyeur, être d’ignorance et de bestialité rempli d’impudence, imposteur, corrupteur impie des lettres sacrées, bouffon qui se moque de Dieu, contempteur de toute religion, impudent personnage, chien impur, être d’impiété et obscène, à l’esprit tortueux et perverti, vagabond, mauvais sujet. 1 Huit fois tu m’appelles vaurien 2 (c’est ainsi que j’interprète nebulo) et ces aménités, tu réussis à les développer avec complaisance dans un pauvre petit livre de deux feuilles d’imprimerie. Ton livre s’intitule : «Les calomnies d'un vaurien » et la dernière phrase est celle-ci : «Que Dieu t’écrase, Satan.»
Ce qui se trouve entre ces deux extrêmes est du même style.
Voilà, certes, un homme dont le sérieux apostolique s’impose.
Voilà, certes, un réel exemple de douceur chrétienne. Malheur au peuple que tu conduis, s’il s’inspire de ta pensée, et s’il est vrai que les disciples ressemblent au maître. Pour moi cependant tes injures et d’autres plus graves encore (si tant , est qu’on puisse en trouver) ne m’émeuvent nullement. Je me crois capable de les supporter et je rends grâce au Christ qui me fortifie, car je me souviens de cette prédiction: «Heureux serez-vous lorsqu’à cause de moi, on dira de vous faussement toute sorte de mal, réjouissez -vous et soyez dans l’allégresse.»
1 Je demande la permission de donner ici. en médaillon, l’appréciation de M. Doumergue au sujet de la façon dont Calvin polémique: «Voilà bien, écrit-il, notre étonnant Réformateur, aussi impassible devant les entraînements de ses amis que devant les injures de ses adversaires. Avec calme, avec fermeté, sans se laisser surexciter par des malheurs sans nom et sans nombre, il affirme également le droit de la liberté et le droit de l’autorité. » (Discours de M. Doumergue, Calvin et les libertés modernes, page 31).
2 Nebulo. Le mot nebulo signifie vaurien, mauvais sujet, polisson, fourbe.
C’est ainsi que l’ont interprété les traducteurs hollandais ; Deugniet :
« vaurien. »
« LA DÉFENSE Il’ïïN LIBBE CEOYANT
Et ici la pensée s’élève et se fait à son tour prophétique. »
«Mais rien n’est si soigneusement caché qu’à la fin on ne le découvre. Le Christ n’a pas toujours été pendu entre les deux larrons. Un jour, la vérité crucifiée ressuscitera. Et toi, Calvin, tu rendras compte à Dieu des injures dont tu as couvert quelqu’un, pour lequel aussi Christ est mort. Est-ce que vraiment tu n’as pas de honte ? Est-ce que les paroles du Christ ne mettent en ton âme aucun trouble ? «Celui qui se mettra en colère contre son frère sans cause, sera passible du jugement ; celui qui appellera son frère, mauvais sujet, sera jeté dans les ténèbres du dehors. Celui qui l’appellera insensé sera jeté dans la gehenne ardente!»
La pensée s’aignisant va devenir cinglante et Calvin en ressentira évidemment les cruelles atteintes :
«Aucun trouble vraiment, en ton esprit, après ce libelle, alors que tu as écrit jadis : La vie du chrétien ? Ce livre contient des paroles si saintes, si pieuses, que je me suis laissé dire par un ami qu’on devrait te demander comment il est possible qu’un même écrivain ait écrit ces deux livres : La vie du chrétien et Les calomnies d'un vaurien. De toute évidence, on pourrait répondre que tu as écrit le premier selon 1 esprit de Dieu et le second selon toi-même. Dans celui-là tu as servi la vérité, dans celui-ci ta haine, ou si tu aimes mieux, dans l’un tu as dépeint le vrai chrétien, dans l’autre c est toi que tu as dépeint.
Tu te persuades peut-être que ce n’est pas sans cause que tu m as couvert d injures : mais Dieu jugera entre nous, et il jugera de ces calomnies autrement que les calomniateurs eux- mêmes qui, dans leurs invectives, se donnent l’air de s’y livrer par zèle.
Ou bien serait- ce que tu ne me considères pas comme
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ton frère ? C’est bien, tu verras toi-même de qui tu peux être fils. Moi ? je crois être fils de Dieu, par la grâce du Christ. Un fils bien indigne, certes, mais en Christ est ma dignité. Et si tu nies ce que j’affirme, c’est devant Dieu que ma conscience, dont il n’ignore rien, te confondra. » En vérité, qui donc es-tu, toi qui juges le serviteur d’autrui ? Qu’il se tienne debout ou qu’il tombe, c’est l’affaire de son Maître ?» 1
Voilà certes de fières paroles. On y sent vibrer l’âme huguenote dans ce qu’elle a d’indompté et d’irréductible. Conscience et Dieu de l’Evangile : tout le protestantisme est dans cette attitude : «Qui donc es-tu, toi qui juges le serviteur d’autrui?» Le chrétien n’a d’autre loi que celle du Christ et de son Dieu. Castellion s’y soumettait avec ime joie intense, avec une foi victorieuse de toutes les haines, avec un enthousiasme religieux qui trouvait même un aliment dans toutes les poursuites dont il était l’objet. Mais, serviteur du Christ, il refusait d’être celui de Calvin. M. Doumergue a raison d’écrire : 2
« A la liberté, il faut une limitation comme au torrent des eaux et aux tempêtes de l’air, une loi qui la contienne, qui la préserve et en fasse circuler les effluves vivifiants .... Or, si la loi de ma liberté c’est la volonté d’un autre homme, roi ou prêtre, c’est V absolutisme et la servitude. Si la loi de ma liberté, c’est ma volonté propre dans une autonomie absolue, c’est la licence et l’anarchie. Il y a une loi aussi incompatible avec la servitude qu’avec la licence, la loi qui
1 Epître aux Romains, XIV, 4.
2 Cal VEN" : Les libertés modernes, page 45.
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