‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 93 sur 155 · LE BUT DE · texte numérisé non relu

LE BUT DE

Certes, répond Castellion, voilà un crime bien grave, s’il est vrai. Mais bien grave est la calomnie, s’il est faux. Supposons pourtant qu’il soit vrai. Si j’ai volé parce que j’y étais prédestiné, comme tu l’enseignes, pourquoi m’insultes-tu? Ne devrais- tu pas plutôt avoir pitié de moi, puisque Dieu m’a créé pour cette destinée et qu’il ne m’est pas possible de ne pas voler ? Ou bien si tu ne veux pas avoir compassion de moi ou même si tu ne le peux pas, ou si tu ne penses pas devoir m’accorder ta pitié, pourquoi ne te décides-tu pas à me laisser tranquille ? Pourquoi remplis-tu le monde du bruit lamentable de mes

vols ? Est-ce pour m’exposer aux mépris de tous ? .

Est-ce pour que je meure de honte ? Non, n’est-ce pas, car tu m’accuses trop souvent d’impudence pour que, si tu penses un seul mot de ce que tu écris, il te reste le moindre espoir : tu déclares d’ailleurs toi-même, à la fin de ton livre, que tu n’oses pas espérer que je cède à ton aveuglante vérité. Est-ce pour que je m’abstienne, à l’avenir, de voler ? Mais si c’est par nécessité que je vole, tu ne peux que m’absoudre dans tes écrits en vertu de la fatalité qui pèse sur moi : il ne m’est pas moins impossible de m’abstenir du vol que d’ajouter une coudée à ma taille ! »

Et Castellion aborde la question de pénalité. Estce pour le faire châtier par les magistrats que Calvin le dénonce de la sorte, car il n’ignore pas combien la justice est rigoureuse aux voleurs ?

Est-ce, continue-t-il, pour me rendre infâme à ceux que tes dénonciations n’avaient pas encore atteints et qui ne pensent de moi aucun mal ? Est-ce pour faire peser sur ma mémoire, devant tout le monde et à perpétuité, une accusation d’infamie ? Si c’est là ton dessein, tu y montres trop d’impatience. Est-ce pour que personne ne se laisse abuser par moi en matière de doctrine ? Mais le vol n’a rien à voir avec les doctrines religieuses.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

Enfin, je te le demande, d’où t’est venu ce récit de mes vols ? Car de toute évidence tu n’as rien vu. On te les a racontés : mais d où vient que tu aies cru ces rapports avec tant de facilité ? Comment n’as-tu pas examiné avec plus de soin les délateurs ? Comment ne t’es-tu pas informé s’ils avaient vu eux-mêmes ou s’ils savaient de façon certaine, et si c’était vraiment un vol, et si le fait de harponner du bois devait nécessairement mériter cette appellation ? Car enfin il y a, dans tout acte, une multitude de considérations à envisager, avant de décréter qu’il est criminel.

Mais toi, en cela, comme d’ailleurs en toute autre chose, tu t’es laissé abuser par les cancans de ton entourage et par ton épaisse crédulité. Tu le sais : on croit facilement ce qu’on veut croire. Il n en reste pas moins que si tu avais sur toi-même le moindre empire, tu ne te serais jamais laissé aller à de si redoutables propos. Pour que tu en sondes la portée, je vais te raconter ce qui s’est passé, avec plus de précision et de vérité que ceux auxquels tu as cru.

A l’époque où tu m’accuses d’avoir volé du bois, j’étais dans cette pauvreté à laquelle, tout le monde le sait, m’avait réduit la virulence de vos dénonciations ; je me consacrais à ces traductions de la Bible qui m’ont valu la haine et l’envie de ceux-là précisément dont elles auraient dû m’attirer l’affection. C’est ainsi que le monde a l’habitude de récompenser les bienfaits. J’étais pris tout entier par mon étude ; j’aurais préféré mendier plutôt que d’y renoncer.

J’habitais sur les rives du Rhin, et il m’arrivait aux heures de repos de saisir avec une gaffe les bois flottants que le Rhin charrie quand il déborde : c’est avec ce bois que je chauffais ma maison. Voilà le fait que tu présentes comme un vol. Ces bois sont propriété commune et appartiennent au premier occupant. Aussi n’est-ce ni clandestinement (que peut-on faire de clandestin, en plein jour, en pleine ville, sur les bords du Rhin ?) ni seul, que je m’appropriais ces bois flottants. La plupart des pêcheurs de la ville et souvent un grand nombre de voisins se joignaient à moi. Bien plus, un jour, un cours

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