LA GAFFE
LA DÉFENSE D’UN LIBRE CROYANT
d’eau qui se jette dans le Rliin en amont de Bâle, ayant rompu ses digues, charriait avec violence des trains de bois qui, d’habitude, étaient amenés en ville par un canal de dérivation. Plus de deux cents hommes furent employés à les harponner sur la rive. Je m’y rendis avec quatre de mes amis et, installés dans une barque que j’avais achetée à cet effet et que j’avais amarrée au rivage, nous harponnâmes avec nos gaffes les bois flottants. Je réussis à retirer de l’eau, en un seul jour, sept brasses de bois et le soir venu, je recevais par ordre du Sénat, (ainsi d’ailleurs que tous les autres larrons ) un quart d’écu d’or. 1
Prix, non d’un larcin (car notre magistrat n’a pas coutume de rémunérer les larcins en espèce sonnante) mais d’un rude labeur dont je ne rougis pas. Tel est mon acte : il n’a rien de commun avec un vol. Et de ces faits je puis appeler en témoignage non seulement la majeure partie de notre ville, mais encore une multitude d’hommes savants, qui m’ont vu souvent à l’œuvre et dont quelques-uns même, à maintes reprises, m’ont aidé. Ceux d’entre eux qui liront ton pamphlet ne s’indigneront pas seulement : ils seront pris d’un fou rire. J’en ai vu déjà quelques-uns partir d’un irrésistible éclat de rire, lorsque je leur ai montré la gaffe et les fragments de la barque que j’ai encore dans ma maison.
Voilà la vérité, et ton accusation de vol non seulement n’est pas vraie, mais elle n’est pas vraisemblable, de sorte que tu t’y révèles doublement. D’abord dans ce fait que tu parles d’une gaffe : est-il vraisemblable, voyons, que dans une ville comme Bâle, on essaie clandestinement de voler du bois, avec un instrument semblable qui ne peut servir que sur l’eau ? Mais ce qui te juge, c’est ton accusation même. Car il faut que tu le saches — et cela devant Dieu et devant
1 Quaternos solidos. Le solidus est une pièce d’or, (aureus), qui valait environ 28 francs. Castellion avait donc reçu la somme de 9 francs. M. Buisson qui traduit aussi cet épisode, dit : « quatre sols. »
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
les hommes, je puis l’attester — il n’est rien qui me soit plus étranger que le vol. Car mon père avait cela de bon — malgré qu’il fût d’une grande ignorance en matière religieuse — d’abhorrer, par-dessus tout, le mensonge et le vol, et de nous en avoir inspiré l’horreur. Aussi ce proverbe nous était-il familier à la maison : ou pendre ou rendre
ou les peines d’enfer attendre.
Cela fait que, dès ma plus tendre enfance, j’ai eu en horreur ces deux vices : et de cela j’invoque en témoignage tous ceux qui m’ont connu ici ou partout ailleurs.
En ce qui concerne cette histoire de bois que tu racontes, j’avais bien entendu déjà qu’on en parlait dans ton entourage ; mais je pensais que c’étaient là des commérages sans portée, comme ceux qu’on propage dans le milieu où tu vis, contre ceux qu’on sait te déplaire. Cependant que toi, toi, dis- je, qui me connais, tu puisses leur accorder quelque crédit, je ne le pensais pas. Mais que, dans un livre destiné au public, tu en vinsses à les répandre, à tous les coins de l’horizon mondial et jusque devant la postérité, cela, j’en rends grâces à Dieu, quoique je te connaisse, je ne l’aurais jamais cru. Mais je vois maintenant combien vrai est le dicton antique «je ne sais rien de si stupide qui n’ait été dit par quelque savant.»1
Après cette explication qui montre Calvin sous un pénible jour, Castellion passe à une autre série de faits. Il aborde les reproches de 'perfidie et d'impiété que Calvin lui adresse. Celui-ci a depuis longtemps quitté le domaine des idées pures : ses arguments . . « théologiques » se muent définitivement en injurieuses personnalités. Il en vient à reprocher