CENSURE
lui avait donné comme titre: «Défense de Sébastien Castellion, de ses traductions des livres bibliques, et surtout de ceux de la Nouvelle Alliance, » 1 Mais ü avait compté sans la censure qui veillait* En vain, Castellion implora-t-il la permission de défendre ses traductions, les censeurs calvinistes firent la sourde oreille. Il y avait pourtant quelque droit, étant donné les injures dont ses adversaires !? abreuvaient. Cependant, ce n'était pas à ces injures qu'il voulait répondre. Certes, elles ne le laissaient pas indifférent. Il en était préoccupé plus qu’il ne l’aurait voulu. Il l'avoue avec une émouvante douceur évangélique :
«Or bien, je remercie Dieu qu'il me fasse à moi indigne la grâce d'être blâmé et d'avoir mauvais bruit pour son nom. Je n'ai pas oublié ses paroles,* «Heureux serez- vous quand on dira de vous tonte sorte de mal à cause de moi, réjouissezvous et soyez en joie. * . . » Vrai est que je ne suis pas encore venu jusqu'à m'en égayer comme je devrais, mais pour le moins ... . j'espère que Dieu achèvera bientôt en moi ce qu'il a commencé. Voilà pourquoi quant à ma personne je ne me soucie guère de répondre aux médisances des méchants * attendant que la vérité même découvre, à la fin, le tout. 3»
Cependant s'il n'avait pas l'intention de défendre sa personne, il aurait voulu pouvoir défendre ce qu'il croyait être «la vérité de Dieu,» Les censeurs
T Sebast, Castalionis defcnsio, su arum transI&tiQnum bibliorum fit maxime novi Lederis*
1 Lettre à Guill. Constantin, Biblioth. des Renions trants. Manuscrit No, 505.
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calvinistes ne le lui permirent- pas ; mais s'il était interdit à Castellion de répondre à ses agresseurs, ce droit de réponse, les Calvinistes se l’octroyaient sans scrupule,
Précisément, à T heure même où Castellion se libelles antimorfondait à attendre une autorisation qui ne CAÏrWMSTBS venait pas, paraissait un libelle français, imprimé clandestinement et qui prenait violemment à partie les doctrines de Calvin, concernant la prédestination.
Alors, plus de veto. Le Réformateur de Genève n’attend pas Lavis de la censure ; sa réponse violente, acérée, agressive, parait presque instantanément, De tonte évidence l'attaque venait de Castellion, C'étaient ses arguments, c’était sa manière, Calvin, le mettant violemment en cause, l'accabla d'injures, Castellion pourtant n'était pour rien dans ce libelle, et Calvin, dans une seconde édition, substitua au nom de son adversaire son * équivalents : brouillon, vaurien, mauvais sujet, 1 Mais les injures, malgré qu'il en eût supprimé un grand nombre, s'étalaient encore au cours de l'ouvrage, si bien que Musculus, de Strasbourg, écrivait : «J 'y voudrais un peu plus de modération
Brévia reaponsio ad diluc-ndaa uebulonis cujuadam caluiimiaa. , . .etc.
la dépense d’uïï libre crqyakt
que n'en témoignent ce a mots : vaurien, chienf braillard. Il y a beaucoup de chrétiens qui pensent exactement comme celui qu'il traite ainsi de braillard. » 1
La doctrine de la prédestination n'était pas unanimement adoptée dans les pays de la Réforme : Calvin ne l'ignorait pas et c'est peut-être ce qui explique l'émoi que lui causa le libelle anti-prédestinatien, Ail ait -on ressusciter les vieilles querelles et l'accuser à nouveau d'hérésie ? Il n'était pas disposé à le tolérer et sa puissance reconquise lui donnait désormais une autorité qu'il saurait montrer. Plus que jamais, il sentait la nécessité de tarir à leur source toutes ces abominables théories qu'on opposait à sa doctrine. Il lui était indispensable de ranimer le zèle de ses partisans et Théodore de Bèze et Farel, au cours d'un séjour qu'ils firent à Bâle, n'y manquèrent pas. Il y avait là d'ailleurs des Calvinistes influents : le médecin Grattamli, qui était un des plus ardents adversaires de Castellion, reprit, avec plus d'application, sa tâche d'espionnage : ses lettres de dénonciation se firent plus rapprochées et plus pressantes.
Sur ces entrefaites, un manuscrit contenant certains articles sur la prédestination fut saisi sur un mystérieux voyageur qui remportait en France, pour le faire éditer. Là-dessus grand éclat,
1 Ûpp. Caivïni XVII ; 9 Jany, lôôft.
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Théodore de Bèze, entre les mains de qui ce manuscrit «était verni par un hasard providentiel » (c’est ainsi qu’il raconte l'aventure) presse Calvin de répondre. Celui-ci a quelque scrupule, A quoi hon faire du bruit autour d'un manuscrit que tout le monde ignore % Certes* cela sent bien son CasteUion, mais il ne possède aucune preuve. Il en vient même à Fidée que cet écrit doit être d’un de ses disciples :
«Je ne m’empêche pas fort de savoir si tu Tas écrit de ta main, ou bien si cet Ecossais qui fait état d’éventer tes rêveries, si tôt que tu les as enfantées, Ta écrit sous toi pour le porter à Paris, d’autant qu’il ne t’eût pas été permis de le publier au lieu de ta demeure,»
Il importe peu à Calvin de savoir qui est le véritable auteur du livre. Quel qu’il soit, les idées qu’il contient émanent de Castellion ; que ce soit lui qui Fait rédigé ou im autre qui «fait profession d’éventer les rêveries» qu'il enfante,.,., c'est CasteUion qui est coupable. Mais ce qui est caractéristique^ c’est l'état d’âme de Calvin qui constate avec un accent de triomphe qu’il n’eut pas été permis à CasteUion de publier ce manuscrit «au lieu de sa demeure.» Calvin ne voit pas qu’en soulignant ce fait, il montre que la censure calviniste dans les pays réformés était plus tyrannique que la censure de l’Inquisition catholique. C’est d’autant plus convaincant que ce manuscrit, si
LA. DÉFENSE D’UN LTBEE CROYANT
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on en croit le témoignage de Théodore de Bèze, 1 aurait été imprimé à> Anvers, à un moment ou y sévissait l'Inquisition espagnole.
Le manuscrit saisi par Théodore de Bèze est perdu. *<On ne sait rien, dit M. Buisson, de l’opuscule imprimé à Anvers. » 2 Perte sensible, car ce manuscrit devait déchaîner les plus violentes polémiques qu'ait jamais soutenues Calvin et légitimer la plus cruelle des attaques contre Oastellion.
Mais j’ai eu la bonne fortune de découvrir une traduction hollandaise de ce manuscrit dans les œuvres complètes de D. V. Coornhert. 3 Et on en trouvera, en Appendice, quelques extraits.
Aujourd’hui le doute n'est plus permis ; le manuscrit n'était pas de Castellion. C’était une lettre ouverte, écrite par un de ses élèves, et où l’on retrouvait toutes les idées du maître. Bien n'est plus explicable d'ailleurs, car nous savons par les lettres du Frison Hessel Aysma, que Castellion avait coutume d’exposer à tout propos ses idées religieuses et que, rentré chez lui avec son cortège de disciples et de pensionnaires, il poursuivait avec enthousiasme ses explications.
1 Reapoimo ad déf. Caet. page GS.
2 Buisson: Sébastien Gàstellion, page 111, noté 4.
13 Tome III, pages 362 à 366. Cour Coornhert, voir plue loin la part qu'il prît à la vulgarisation des œuvres de Castellion.
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Ce document retrouvé jette quelque lumière sur un fait qu'il était jusqu’à maintenant impossible de comprendre : c'est la. précision avec laquelle Calvin réfute les arguments du dialogue de Castellion sur la Prédestination, qu'il ne pouvait connaître . En réfutant ce manuscrit, Calvin réfutait, par avance , un livre qui ne devait paraître qu’après la mort des deux adversaires. Mais au moment où les Réformateurs de Genève agitent la question de savoir s'ils doivent répondre au manuscrit anonyme, Üastellion est sorti de la lice. Il semble que, désormais, il ait pris le parti de ne penser qu’à l'avenir. Pour le présent, tout est fini. Calvin est maître souverain de la Réforme, qui s'est muée en Calvinisme. Cette justification par la foi perso unelle et vivante, qui était la proclamation même des droits de la conscience, est devenue la justification par les dogmes de Calvin. L'Eglise nouvelle qui promettait de se faire libératrice est devenue une prison spirituelle. La Révélation progressive de l'Esprit Vivant s'est figée dans le Catéchisme. Les saints et pieux élans de l'âme, avide de communion, se sont pétrifiés dans les formules de la Confession de Genève. S'opposer à Calvin, c'est s’opposer à Dieu ; le contredire, c'est blasphémer. Les censeurs et les magistrats, bénévoles serviteurs de sa volonté souveraine, se font les ouvriers de son œuvre d'asservissement, les pourvoyeurs de
CASTELLlQN sobt de LA LICE
LA DEFENSE d’ltN LIBBE CKOYANT
ses geôles, les exécuteurs de ses basses œuvres. Tout est à recommencer ! Mais le temps viendra de la Réforme du Calvinisme, plus tôt que ne le pense Calvin* On peut bâillonner des hommes, on peut les mettre dans l'impossibilité de répandre leurs idées : on n'arrête pas l'Idée, et on ne bâillonne pas l'Esprit qui besogne au sein des consciences* «îsul n'a de pouvoir contre la vérité!» Un jour ou l'autre, elle doit prévaloir * * * * C'est pour ce jour que CasteUion se prépare ; c'est pour l'époque prochaine de ce réveil de la conscience chrétienne qu'il se replie sur lui-même* C'est pour Pheure, voulue de Dieu, où l'âme Réformée, dans un sursaut de dégoût et de révolte, rejettera le carcan des dogmes et les jougs qui l'oppressent ; c'est pour cette heure que Castellion, dans le calme de sa volontaire retraite, écrit* Il écrit, avec une hâte fébrile qui semble manifester un souci poignant* A-t-il le sentiment que sa vie sera brève 1 Sent-il ses forces diminuer 1 Les privations, les misères, les amertumes, les calomnies, les dénonciations, les haines de la meute qui s'attache à ses pas, ces flots montants de suspicion, d'inimitié, d'incompréhension, de rage théologique, vont-ils le submerger ? Ses ennemis auront-ils raison de lui avant qu'il ait pu laisser à ceux qui viendront après lui, à ses étudiants, à ses disciples, à ses amis lointains, aux serviteurs de ce Christ d'amour, de foi et de
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liberté qu'il sert, le témoignage de l’Esprit Vivant dans son âme ?
Jamais, peut-être, il ne s’était senti plus seul, au milieu de eette foule de Calvinistes déments qui, fila de la liberté de conscience, s’employaient pieusement à torturer et à tuer leur mère. Son petit cercle d'amis lui suffisait pour se retremper au sein de leur affectueuse sollicitude, mais c’est pourtant, en Dieu seul, qu’il mettait son espoir. Son optimisme ne fléchit pas une minute. La vanité des hommes ne pouvait pas triompher de l'Esprit de Dieu* Et pieusement, comme s’il était en prière, il confiait aux pages silencieuses, les certitudes spirituelles qui jaillissaient de son être profond,
11 écrivit quatre dialogues sur le Libre arbitre, la Eoi, la Prédestination et le Saint.
Mais où iraient-elles ces pages ? Qui reprendrait ses idées ¥ Quel est l’ami inconnu qui, après sa mort, se pencherait sur sa pensée ? Qui prendrait l’initiative de ressusciter son enthousiasme ¥ Qui oserait, dans cette Eglise d'autoritarisme affolé, éditer ses manuscrits ? Se trouverait -il quelqu'un' pour le faire ? — Oui ! Sa notion du Christianisme, cette religion de liberté, de paix et d’amour, est la religion de l’avenir. D’autres viendront, après lui, qui prendront, de ses mains défaillantes, le flambeau de l’Esprit. La lumière ne peut s'abolir