LABORIEUSE
LA. DÉFENSE B?UN LIBRE CROYANT
par l’influence (l'un homme. La Réforme ne peut pas sombrer dans le sang ou la tyrannie spirituelle. La. Eéforme se réformera. C'est à cette nouvelle Eéforme, si lointaine soit-elle, qu'il veut se consacrer, tant qu'il fait jour. Et Castellion, Pâme pleine de cette vision radieuse d'une Eéforme triomphant dans la liberté, noircit des pages que les censeurs arrêteront sans doute, mais que d'autres recueilleront. Et alors même que personne ne les recueillerait, il trouve nécessaire de les écrire. Ce n'est pas le résultat qui importe, c'est l'effort et le don de soi. «Jette ton pain à la surface des eaux», dit l'Ecriture. Castellion, dans le silence de sa retraite, fait une gerbe de tout ce que son âme porte de substance spirituelle et, pieusement, il le confie à ces feuilles incertaines, miettes minuscules, jetées à la surface des eaux.
les démabches Mais ce silence laborieux n'était pas du goût de borrhée ses adversaires. Sou collègue, Martin Borrhée, professeur de théologie à Bâle et ami de Calvin, le presse de lui dire son sentiment sur la Défense qu'il a publiée de la doctrine de Calvin. Il veut que Castellion lui donne une déclaration écrite. Comme le fait a été très controversé, et que M. Buisson laisse planer un soupçon sur la réponse de Castellion je crois utile de donner ici des extraits significatifs de la lettre que Castellion
1 Buisson, Tome, page 113.
ET LES FÜOCÊDÉS CALVINISTES
écrivait à Borrhée, quelques jours après une visite de ce dernier : 1 2
«Vous m’avez poussé bien souvent, Monsieur, à lire ce que vous avez écrit sur la prédestination et à vous faire mes critiques par écrit. Je vous ai lu, mais deux considérations m’en ont, jusqu’ici, enlevé toute envie : la première est que j’ai déjà dit mon sentiment à ee sujet. Vous avez, fait arracher la page de mon livre et vous m’avez assuré que jamais vous ne me permettriez de publier de semblables idées. Or voilà maintenant que vous me pressez de vous dire toutes mes objections comme si vous vouliez d’autres armes. A dire
vrai, cela me paraît fort étrange Les attaques que vous
avez publiées contre moi sont officiellement éditées, mais vous enfouissez soigneusement mes réponses dans vos tiroirs. C’est un peu comme si je me b vrais pieds et poings liés à mes adversaires, pour être plus facilement égorgé. Souvent on traite ainsi les hérétiques : on les calomnie, on les accuse avec véhémence, mais dès qu’ils ouvrent la bouche pour s© defendre on leur met un bâillon. Croyez -vous qu’il existe une plus grande iniquité ?
La seconde raison do mon silence est qu’il est très difficile de discuter avec ceux qui ne vous permettent pas de les
contredire. Vous savez que, par principe, je ne peux ni no
veux faire usage d’aucune arme, autre que la parole. Si vous m’ôtez la parole, vous me privez de foutes mes chances de
défense ou de protection. O’ est pour cela que je ne vous ai
pas écrit mes objections. Mais puisque vous êtes venu personnellement ces jours derniers chez moi pour me montrer votre étude, a estimant que j’apprendrais ainsi quel homme est Borrhée et quelle est sa valeur, puisque vous insistez à
1 Cette lettre, traduite dii hollandais sert de préface A une édition hollandaise de la réponse de Casteulion m livre de Borrhée (1613 Haarlem) voor Pieter ÀBenz,
2 Sur le chapitre 59 d’Esate
RÉPONSE UE CÀSTELLIÜN
BH
LA DEFENSE D'UN LIBRE CROYANT
nouveau pour que je vous donne mon sentiment, j'ai bien réfléchi et je vais vous le dire.
En ce qui concerne îe procédé, il est inutile de chercher bien loin* Dieu lui- même a mis en notre cœur la règle souveraine : faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît. Pour moi, personnellement, j'agis de la sorte: si j’entre en discussion avec quelqu'un, je veux qu'il ait la liberté de se faire entendre et de défendre ses idées en public* Quant au fond, il y a deux choses que je ne peux comprendre et que je m'en voudrais d'accepter dans votre doctrine : Dieu prédestinant certains hommes à la perdition devient nécessairement l'auteur responsable du péché* Or, dans sa parole, pieu ordonne à l’homme de faire le bien* Il s'ensuit nécessairement que Dieu serait un hypocrite dont la bouche ordonne ce qu'en son cœur il ne souhaite pas. J'entends bien ; vous niez avoir écrit cela. Bien plus, vous donnez un démenti formel à ceux qui concluent de la sorte* Mais la question subsiste de savoir si vous avez des raisons valables pour le nier et quelle est la valeur de votre démenti. Si vous ne venez vers moi qu'avec de nouveaux subterfuges ou de nouveaux faux- fuyants, si vous n'avez à m'objecter que ce que je trouve dans vos écrits, j'estime qu'il est inutile de continuer, En vérité ce serait de la peine perdue* >>
la confécsîîcbi Après cette lettre, Borrhée ne pouvait plus fubiaque aYOjr d'hésitation : il se devait d’offrir à. Castellion l'occasion d'exprimer sa pensée* C'était ià, d'ailleurs, le meilleur moyen de le compromettre. Il le convoqua à une conférence contradictoire de pasteurs et de professeurs : mais les chances n’étaient pas égales, car si Borrhée ne risquait rien, Castellion, lui, risquait sa sécurité et peut-être son existence ; toutefois il s’y rendit, décidé à se bien garder*
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
Invité à prendre la parole, il était en train de faire un rapprochement de textes bibliques, pour éclairer celui qui était en discussion lorsqu'un de ses auditeurs se dressa dans l’assemblée et l 'accusa de blasphème:
«Alors, écrit Casteilion, j'ai immédiatement arrêté la discussion* En suite de cela, j’ai été traduit devant le Sénat et grav ement accusé de blasphème, et si vous h étiez intervenus,2 vous tous qui étiez présents et qui saviez quelle est mon innocence, si vons n’aviez fidèlement témoigné en ma faveur devant le Sénat, je ne sais ce qui serait arrivé. >> 3
L’attaque était rapide, l'embuscade bien préparée, la mise en scène parfaite, mais les adversaires de Casteilion avaient compté sans la loyauté de ses collègues et ils durent écrire à Genève leur déconvenue. Casteilion cependant comprenait, plus que jamais, de quel réseau de suspicions il était entouré et quels ennemis se mouvaient, autour de lui, dans l’ombre. Il se confirme dans cette opinion que de telles discussions sont absolument vaines :
<L©& positions sont prises, écrit-il à. Borrïiée, 4 elles sont pour la. plupart définitives, irrévocables, et j’ai compris qu’il n en est pas une, susceptible de se modifier. Certes, vous permettez de discuter, mais à la condition qu’on soit du
1 «J’ai aimé Jacob et j’ai haï EsaiL* Mal. 1:3,
Ses Collègues de l1 Université, à qui la lettre est adressée.
1 Du texte latin, page 113, du manuscrit de Bâle.
4 Du latin. Ibid, page 1113 du manuscrit.
LA DÉFENSE n'UN LIBRE CROYAIT
même avis que vous* Mais de la sorte on ne discute plus pour établir du vrai : on discute pour le plaisir de la discussion* Dès que quelqu'un discute sérieusement, on lui impose silence* Il est remis aux mains du magistrat dont le glaive fait réfléchir : quel est donc celui qui — si solide que soit son cou — n'éprouverait quelque crainte ? Avec de semblables raisons vous 11e pouvez être vaincus* Mais est-ce là une victoire vraie, une victoire juste, chrétienne ou évangélique ? C’est à vous de le dire.
L'enquête, à laquelle s’était livré le Sénat de F Université, nous a conservé un document dont les termes très nets montrent que Castellion n’était pas disposé à s’incliner devant les doctrines de ünu conscience ses adversaires* Invité à donner un résumé de ibbébuctjble gea j^es, j] affirme (et c’est là d’ailleurs le fon-
dement même de sa doctrine) que Dieu est la source *de toute vie, de toute grâce excellente et de tout don parfait*» Il affirme que les hommes qui se consacrent au bien, agissent sous son impulsion directe, que tous ceux qui possèdent la vie ne la possèdent qu’en vertu de la volonté éternelle et providentielle du Père, de sa miséricorde et de sa grâce :
«Mais quant aux méchants et aux impies, ajoute-t-il, qu'ils soient haïs de Dieu et réprouvés par lui, sans et avant qu'il y ait eu péché de leur part, c'est ce que je ne puis comprendre et je demande gu'on me supporte en cela pour V amour du Christ. Car si un autre pense autrement, je ne prétends par le condamner ; je ne me permets pas d'ailleurs de troubler les Eglises 1 je suis au contraire disposé à vivre en parfaite
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
union avec elles et en paix avec tons* comme il convient à des chrétiens,1 )
Voilà l'impie, le monstre, le blasphémateur que Calvin s'efforce de nous montrer dressé contre l'Eglise du Christ et contre Dieu, C'est un laïque érudit qui, membre des Eglises de la Réforme, a fini par voir qu'elles étaient devenues l'apanage de Calvin et qui demande humblement, avec des accents de fraternelle prière, qu'il lui soit permis de penser sur un point autrement que le dictateur de Genève, II ne peut pas admettre, il ne peut pas se résoudre à croire que Dieu ait voulu, de toute éternité, sans raison, par le seul fait de son pouvoir souverain, damner à tout jamais de pauvres êtres de misère, qui n’ont rien fait pour mériter leur sort, «C'est pour eux, disait-il, que le Christ est venu, >> Il n'est pas venu pour «les bien portants » il est venu pour les malades, pour les déshérités, pour les brebis perdues du grand troupeau humain, Castellion croirait renier le Christianisme s'il reniait cette apaisante et évangélique doctrine : il ne peut autrement. Jadis il eut clamé cela, avec des gestes de jeune conquérant, mais le triomphe définitif du dogmatisme calviniste a brisé ses énergies. Les poursuites incessantes, les calomnies, les privations et les veilles, ont en raison de sa puissance de révolte ; il se contente d'être irré-
1 5 Novembre 1557,
LA DÉFENSE o’iTN LIBRE CROYANT