‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 71 sur 110 · CROISSANTES · texte numérisé non relu

CROISSANTES

ductible; Il demande simplement le droit de s'enfermer dans sa cou science inviolable, de s'unir à son Dieu comme il l’entend, de penser ce qu'il croit être vrai* Et s'il ne peut pas accepter ime doctrine qu’il estime anti-chrétienne, il demande «qu'on le supporte en cela pour l'amour du Christ,» N’y a-t-il pas quelque chose d'émouvant, dans cette humilité d'un homme qui sait être dans la vérité évangélique ? Wj a-t-il pas quelque chose de très grand dans cette calme résistance aux injonctions impérieuses d'adversaires sans scrupules ? Cette attitude de réserve et d'inlassable bonté faisait plus, d'ailleurs, pour son influence que les plus bruyantes manifestations. Les Réformateurs de Genève se trompaient s'ils croyaient, par leurs dénonciations, faire le vide autour de lui. Des personnalités éminentes, attirées par sa haute culture, par sa piété éclairée, par son inépuisable tolérance, venaient au contraire enrichir son cercle d'amis. Hubert Langue! % Jean de Biningen Mélanchton lui-même, se rapprochèrent de lui, et ces sympathies croissantes étaient pour Calvin une véritable souffrance. Il ne pouvait pas se faire à ridée qu'un homme, qu'il avait condamné, pût

1 Né en Bourgogne en 1 558, docteur en droit, converti au protestantisme par Mélanchton, en 1559. A l’époque où nous noua trouvons, il était Agent diplomatique du roi de Saxe,

2 Personnage mystérieux, fort riche* très influent dont noua parlerons quelques pages plus loin.

ET LES PEOCÉDÊS CALVINISTES

trouver encore des défenseurs, Or, au moment même où ses émissaires traquaient Casteilion dans ses derniers retranchements, au colloque de Worms, on blâmait son intransigeance. Des hommes qu’il n’aurait jamais soupçonnés de tant de noirceur, osaient faire le procès de son attitude. Un catholique très tolérant, Cassandre 1 prêchait la concorde, Casteilion fut cité, à maintes reprises, comme un grand et libre et pieux esprit. On le plaignait d’être en butte aux poursuites des Réformateurs de Genève, Mélanehton lui -même, lui envoya une lettre d’approbation et de sympathie. Le pieux et doux Mélanehton n’avait pas tardé à comprendre vers quelles folies, l’intransigeance dogmatique entraînait la Réforme. La théocratie de Calvin lui avait dessillé les yeux. Il ne cessait de s’élever contre ses abus de pouvoir. Mis au courant, par Hubert Languet, de sa conduite à l’égard de Casteilion, il ne voulut pas tarder plus longtemps à lui écrire :

«Jusqu’ici, lui disait-il, je ne vous ai rien écrit, c’est qu’au milieu d’affaires dont la multitude et la barbarie m’accablent, il me reste bien peu de temps pour ce genre de correspondance qui me plairait davantage. Et puis, souvent aussi, ce qui' m’arrête, c’est qu’en voyant les horribles

1 Georges Cassaiîdse, né en 15 13, savant catholique* animé d’ idées très pacifiques, t/empereur Ferdinand remploya à Fœuvre de conciliation qu’il rêvait. I/Eglise Romaine mit ses œuvres à l'index

LETTRE DE MÊCANCBTON

LA DÉFENSE D?UN LIBRE CROYANT

malentendus entre ceux qui se donnent pour les amis de la sagesse et de ia vertu, je me sens gagné par une immense tristesse. Pourtant, à voir votre manière d'écrire, je vous ai toujours estimé*,,. Aussi, en considérant la beauté de votre diction, il m’a été impossible de ne pas vous aimer, sans même que nous ayons eu aucunes relations. Plusieurs me sont témoins, et entre autres votre ami Hubert (Languet), des éloges que j’ai souvent faits de vous, dans nos conversations entre amis.

«....Je veux que cette lettre soit auprès de vous un témoignage de mon jugement et un gage de véritable sympathie : je souhaite qu'une amitié éternelle nous unisse.

«En déplorant, je ne dirai pas les discordes, mais les haines cruelles dont quelques-uns poursuivent les amis de ia vérité et de la science prise à ses sources, vous augmentez ime douleur que je porte partout avec moi , La fable raconte que du sang des Titans naquirent les géants : c’est à peu près de même que de la semence des moines sont sortis ces nouveaux sophistes qui, dans les cours, les familles, le peuple, cherchent à régner et se croient gênés par la lumière des lettres. Mais Dieu saura bien préserver quelques restes de son troupeau *

« En attendant, nous n* avons q id à supporter avec sagesse ce que nous ne pouvons changer. Pour moi, la vieillesse même est un adoucissement à

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

ma douleur. J’espère partir bientôt pour l’église céleste, bien loin des fureurs qui agitent si horriblement r église d’ici-bas. * * . Si je vis, je causerai avec vous , de vive voix, de bien des choses. . , Adieu.

1er Nov. 1557- Philippe Mélanchton.

Mélanchton, que Calvin considère comme un père spirituel, Mélanchton souhaite qu’une amitié éternelle l’unisse à Castellîon i Mélanchton approuve les critiques que Castcllion a faites de la Réforme calviniste et lui avoue qu’il augmente une douleur qu'ü forte partout avec lui ! Mélanchton écrit que Dieu saura bien préserver quelques restes de son troupeau , comme si la généralité des fidèles était donnée en pâture aux loups ! C’était pour Calvin une chose incroyable. Il ne parvient pas à expliquer un tel revirement. Il accuse Hubert Languet d’avoir arraché à Mélanchton ces paroles imprudentes. Il s’en plaint amèrement à un médecin flamand qui le lui avait recommandé. «Eussiez-vous euh dé Hubert Languet qui, par votre recommandation vint à ma connaissance, être tant méchant et déloyal ? . . . * Par ses flatteries et pratiques frauduleuses, il a tiré de Philippe (Mélanchton) certaines lettres, desquelles Castellion, non seulement en fait montre, pour tant qu’en icelles il est merveilleusement loué , mais aussi les envoie ça et là afin que, sous l’ombre d’un tel personnage, soient à couvert ses méchantes et exécrables rêveries. . . .

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