LE EUT DE CALYÏS
Certes, répond Castellion, voilà un crime bien grave, s’il est vrai. Mais bien grave est la calomnie, b1 il est faux. Supposons pourtant qu'il soit vrai. Si j'ai volé parce que j’y étais prédestiné, comme tu renseignes, pourquoi m1 insultes- tu ï Ne devrais- tu pas plutôt avoir pitié de moi, puisque Dieu m'a créé pour cette destinée et qu'il ne m'est pas possible de ne pas voler ? Ou bien si tu ne veux pas avoir compassion de moi ou même si tu ne le peux pas, ou si tu ne ponses pas devoir m'accorder ta pitié, pourquoi no te décides -tu pas à me laisser tranquille ï Pourquoi remplis- tu le monde du bruit lamentable de mes vols ? Est- ce pour m'exposer aux mépris de tous 1 ..... * Est -ce pour que je meure de honte ? Non, n'est- ce pas, car tu m'accuses trop souvent d'impudence pour que, si tu penses un seul mot de ce que tu écris, il te reste le moindre espoir; tu déclares d'ailleurs toi- mémo, à la fin de ton livre, que tu n'oses pas espérer que je cède à ton aveuglante vérité. Est- ce pour que je m’abstienne, à l’avenir, de voler ? Mais si c’est par nécessité que je vole, tu ne peux que m'absoudre dans tes écrits en vertu de la fatalité qui pèse sur moi : il ne m'est pas moins impossible de m'abstenir du vol que d'ajouter une coudée à ma taille !*>
Et Castellion aborde la question de pénalité. Estce pour le faire châtier par les magistrats que Calvin le dénonce de la sorte? car il n’ignore pas combien îa justice est rigoureuse aux voleurs ï
Est -ce, continu e-t- il, pour me rendre infâme à ceux que tes dénonciations n'avaient pas encore atteints et qui ne pensent de moi aucun mal ? Est- ce pour faire peser sur ma mémoire, devant tout le monde et à perpétuité, une accusation d'infamie ? Si c’est là ton dessein, tu y montres trop d'impatience, Est- ce pour que personne ne se laisse abuser par moi en matière de doctrine ? Mais le vol n’a rien à voir avec les doctrines religieuses.
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
Enfin, je t© le demande, d’où t’est venu c© récit de mes les oomkùravols ? Car de tout© évidence tu n’as rien vu* On te les a ra- CtJE9 obnèvb contés : mais d’où vient que tu aies cru ces rapports avec tant de facilité ? Comment n’as- tu pas examiné avec plus de soin les délateurs ? Comment ne t’es -tu pas informé s’ils avaient vu eux -mêmes ou s’ils savaient de façon certaine, et si c’était vraiment un vol, et si le fait de harponner du bois devait nécessairement mériter cette appellation ? Car enfin il y a, dans tout acte, une multitude de considérations à envisager, avant de décréter qu’il est criminel Mais toi, en cela, comme d’ailleurs en toute autre chose, tu t’es laissé abuser par les cancans de ton entourage et par ton épaisse crédulité. Tu le sais : on croit facilement ce qu’on veut croire* Il n’en reste pas moins que si tu avais sur toi- même le moindre empire, tu ne te serais jamais laissé aller à de si redoutables propos* Pour que tu en sondes la portée, je vais te raconter ce qui s’est passé, avec plus de précision et de vérité que ceux auxquels tu as cru*
A l’époque où tu m’accuses d’avoir volé du bois, j’étais dans cette pauvreté à laquelle, tout le monde le sait, m’avait réduit la virulence de vos dénonciations ; je me consacrais à ces traductions de la Bible qui m’ont valu la haine et l’envie de ceux-là précisément dont elles auraient dû m’attirer l’affection. C’est ainsi que le monde a l’habitude de récompenser les bienfaits. J’étais pris tout entier par mon étude; j’aurais préféré mendier plutôt que d’y renoncer*
J’habitais sur les rives du Rhin, et il m’arrivait aux heures l’épisode de de repos de saisir avec une gaffe les bois flottants que le Rhin LA charrie quand il déborde : c’est avec ce bois que je chauffai* ma maison. Voilà le fait que tu présentes comme un voL Ces bois sont propriété commune et appartiennent au premier occupant. Aussi n’est- ce ni clandestinement (que peut -on faire de ciande3tin3 en plein jour, en pleine ville, sur les bords du Rhin ?) ni seul, que je m’appropriais ces bois flottants*
La plupart des pêcheurs de la ville et souvent un grand nombre de voisins se joignaient à moi. Bien plus, un jour, un cours
la défense d'un libke ckoyakt
d'eau qui se jette dans le Rhin en amont de Bâle, ayant rompu ses digues, charriait avec violence des trains de bois qui, d'habitude, étaient amenés en ville par un canal de dérivation. Plus de deux cents hommes furent employés à les harponner sur la rive. Je m'y rendis avec quatre de mes amis et, installés dans nne barque que j'avais achetée à cet effet et que j'avais amarrée au rivage, nous harponnâmes avec nos gaffas les bois flottants. Je réussis à retirer de l'eau, en un seul jour, sept brasses de bois et le soir venu, je recevais par ordre du Sénat, (ainsi d'ailleurs que tous les autres larrons) un quart d’écu d'or. 1
Prix, non d'un larcin (car notre magistrat n'a pas coutume de rémunérer les larcins en espèce sonnante) mais d’un rude labeur dont je ne rougis pas. Tel est mon acte ; il n’a rien de commun avec un vol. Et de ces faits je puis appeler en témoignage non seulement la majeure partie de notre ville, mais encore une multitude d’hommes savants, qui m’ont vu souvent à l’œuvre et dont quelques-uns même, à maintes reprises, m’ont aidé. Ceux d'entre eux qui liront ton pamphlet ne s'indigneront pas seulement : ils seront pris d’un fou rire. J’en ai vu déjà quelques-uns partir d’un irrésistible éclat de rire, lorsque je leur ai montré la gaffe et les fragments de la barque que j’ai encore dans ma maison.
Voilà la vérité, et ton accusation de vol non seulement n'est pas vraie, mais elle n’est pas vraisemblable, de sorte que tu t'y révèles doublement. D’abord dans ce fait que tu parles d’une gaffe : est-il vraisemblable, voyons, que dans une ville comme Bâle, on essaie clandestinement de voler du bois, avec un instrument semblable qui ne peut servir que sur l'eau ? Mais ce qui te juge, c’est ton accusation même. Car il faut que tu le saches — et cela devant Dieu et devant
1 Quatemos solîdos. Le solidus est une pièce d’or, (aureuB), qui valait environ 28 francs. Oàstelliün avait donc reçu la somme de 9 francs, M. Buisson qui traduit aussi cet épisode, dit: «quatre sols,*
ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES
les hommes , je puis l’attester — il n’est rien qui me soit plus étranger que le vol. Car mon père avait cela de bon — malgré qu’il fût d’une grande ignorance en matière religieuse — d’abhorrer, par- dessus tout, le mensonge et le vol, et de nous en avoir inspiré F horreur. Aussi ce proverbe nous était il familier à la maison : ou pendre ou rendre
ou les peines d’enfer attendre.
Cela fait que, dès ma plus tendre enfance, j’ai eu en horreur ces deux vices ï et de cela j’invoque en témoignage tous ceux qui mJont connu ici ou partout ailleurs.
En ce qui concerne cette histoire de bois que tu racontes, j’avais bien entendu déjà qu’on en parlait dans ton entourage ; mais je pensais que c’étaient là des commérages sans portée, comme ceux qu’on propage dans le milieu où tu vis, contre ceux qu’on sait te déplaire. Cependant que toi, toi, dis-je, qui me connais, tu puisses leur accorder quelque crédit, je ne le pensais pas. Mais que, dans un livre destiné au public, tn en vinsses à les répandre, à tous les coins de l’horizon mondial et jusque devant la postérité, cela, j’en rends grâces à Dieu, quoi té co'ti'ïUiïssë , je ne l’aurais jamais cru. Mais je vois maintenant combien vrai est le dicton antique «je ne sais rien do si stupide qui n’ait été dit par quelque savant. » 1
Après cette explication qui montre Calvin sous un pénible jour, Oastellion passe à nue autre série de faits. Il aborde les reproches de 'perfidie et dHmpiété que Calvin lui adresse. Celui-ci a depuis longtemps quitté le domaine des idées pures : ses arguments. . «théologiques» se muent définitivement en injurieuses personnalités. Il en vient à reprocher