‹ Sébastien Castellion et la réforme calvinisteChapitre 77 sur 110 · DE CALVIN · texte numérisé non relu

DE CALVIN

je dois t’avertir que si, devant son témoignage unanime, tu croyais devoir dire que ses habitants «maudissent Dieu jusqu1 à satiété, ou qu’ils sont des bouffons faisant profession d’aboyer contre toute piété», tu jugerais sans grande justice et avec quelque partialité. Aussi bien, tes propres élèves même ont reconnu plus d’une fois qu’on ne saurait élever le moindre doute sur F austérité de ma vie. Mais comme ma doctrine diffère de la tienne, ils se contentaient d’affirmer que j’étais dans Terreur, Comment donc oses- tu publier sur moi de telles choses et en appeler au témoignage de Dieu? Ne vois -tu pas, Calvin, combien c’est effrayant d’invoquer le témoignage de Dieu sur des accusations que, seules, la colère et la haine te dictent ?

Moi aussi, certes, j’en appelle à Dieu, mais alors que tu Finvoques pour m’accuser avec véhémence devant les hommes, je l’invoque (et c’est pour moi d’un prix inestimable) parce que je me sens faussement accusé. Si je mens et si tu dis vrai, alors je prie Dieu qu’il me punisse selon la mesure de mon crime et je demande aux hommes de m’enlever et la vie et l’honneur. Mais si je dis la vérité et que tu sois un faux accusateur, je demande à Dieu qu’il me protège contre les embûches de mes adversaires et qu’avant ta mort il te donne, à toi, de regretter ta conduite 1 afin que ce péché ne porte pas préjudice au salut de ton âme, »

Mais il ne semble pas que Calvin ait jamais senti le besoin de faire amende honorable ou qu'il ait été beaucoup tourmenté par le remords. Th. de Bèze, qui fait, de ses derniers moments, un récit « édifiant », parle bien d'un acte global d’humilité fait devant les syndics, mais on ne voit pas qu'à sa dernière heure

1 Littéralement de «faire pénitence.,., ut agaa pænitontiam - »

page 36fî,

et les procédés calvinistes

le Réformateur qu’on a tant glorifié, ait manifesté le moindre regret de son intolérance criminelle* Sous ce rapport, Calvin est mort impénitent, convaincu d’avoir accompli, ici -bas, par le glaive ou la calomnie, la volonté de Dieu* Son état d’âme se révèle tout entier dans cette parole qu’il prononçait quelques semaines avant sa mort et que nous rapporte Théod. de Bèze. * * . : «Dans quinze jours, j’assisterai à votre assemblée pour la dernière fois, car je crois qu’après cela, le Seigneur me retirera de ce monde et m’élèvera dans son paradis , » 1 Cela ne faisait pour lui aucun doute, il irait tout droit « dans le paradis » et il ne semble pas que, dans son âme il y ait eu jamais le moindre sentiment de regret, au sujet des victimes de son fanatisme* La piété mystique de OasteHion idéalisait même 1a. piété de ses adversaires qui ne s’embarrassaient pas de ses scrupules* Calomnies, diffamations, iniquités, abus de pouvoir, tout cela ne pèse guère dans la vie de ceux qui ont l’absolue certitude de représenter la Toute Puissance de Dieu* Il est de toute évidence que des livres dans le genre de celui contre lequel s’élève Castel lion, n’ont qu’une médiocre importance aux yeux des Calvinistes. Pour un peu, ils diraient que c’est là « jeux de prince. » PourM* Doumergue, c’est simplement une suite très naturelle et très normale d’ac-

1 JE4N Calvin, par H, Denkinger, page 50,

LA DÉFENSE D’UN LIBEE CEO YAK T

cès d’humeur, dûs à l’état de santé de Calvin 1 « Il ne faut pas se demander, dit-il, si Calvin n’a pas été parfois acerbe, violent, nerveux, énervé, cassant, colérique, » 1 non :

oisconstancfs << Ce qu'on peut se demander, écrit-il, c'est par quel prodige atténuantes impossible il ne F eût pas étL Quand un adversaire plus ou moins fâcheux F attaquait, quand cette attaque tombait juste à un moment {et il y avait toutes les chances pour qu’il en fût toujours ainsi) où Calvin avait mat à F estomac, était en proie à

la migraine est- il bien étonnant que sa langue ait été vive,

que sa plume ait été mordante ?. . La tourbe de calomniateurs, encore plus inepte si possible que méchante, s'étonne des accès d'impatience de ce corps débilité. . Et moi, je m'étonne, au milieu de ces accès, de cet esprit de modération et de conciliation !»

M. Doitmergue a T étonnement facile et je n’y contredirai pas : c’est une affaire de tempérament. Peut-être, cependant, d’aucuns préféreraient que Calvin eût laissé aux stoïciens ce fatum qui devint, dans sa doctrine, une source de tant de controverses et de fanatisme, et qu’il leur eût emprunté une plus large mesure de constance d’âme et d’égalité d’humeur. Quand on ne sait pas se maîtriser, on ne se donne pas la mission de maîtriser les autres.

Les maux d’estomac de Calvin et ses migraines n’expliquent ni sa terminologie haineuse, ni ses injures gratuites, ni ses froides diffamations, ni sa pour-

1 Jean Calvin, par Mr. Doumeegue, cité par H+ Denktnqea, ibid, page 41.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

suite à mort, à l'égard de Servet, pas plus que les fausses accusations, les insinuations odieuses, qu'il a rageusement accumulées dans le silence de son cabinet de travail contre Castellion, à propos d’un livre qu’il n'avait pas écrit et qui, sans animosité et avec respect (on le sait maintenant]1} discutait simplement sa doctrine.

Certes, malgré que la richesse de l'esprit inventif besponsabide Calvin soit inépuisable en matière d’injures, lelec- DE CALVIN teur impartial ne retiendra que la pauvreté lamentable de ses arguments de]haine, Toutefois, s’il ne reste rien de ses fausses accusations, s'il n'en est pas une qui résiste aux tranquilles, ans lumineuses, aux chrétiennes explications de Castellion, une chose demeure, c’est que ces dénonciations haineuses, Calvin les a retenues, plusieurs mois, au bout de sa plume, qu’il les a longuement préméditées, lentement élaborées, soigneusement classées et pieusement rédigées. Puis, ce beau travail terminé, il les a lancées dans le monde, en invoquant le témoignage de Dieu. Ce sont là des choses que les migraines n'expliquent pas et qui n’ont de rapport avec les maux d’estomac que par les hauts le cœur qu'elles soulèvent.

La Défense de Castellion était écrite au mois de

1 (Tétait ce manuscrit qu’on croyait perdu et que fai eu la bonne fortune de retrouver, traduit en hollandais dans les œuvres de Coorîtheût. (Voir page 327).

LA DÉFENSE D’UN LT BEE CROYANT

mai 1558. En août, parut un autre libelle « sorti, des mêmes officines, conçu dans le même esprit, émanant de celui qui Pavait déjà auparavant si abondamment invectivé, dans la préface de sa traduction du Nouveau Testament, à Poceasion de ses traductions bibliques » 1

attaques UK Ce nouveau pamphlet était signé du nom de

THÉO». UE BÊZE

Théod. de Bèze. Il portait comme titre : « Réponse aux calomnies de certains sycop hantes. » 2 Cas tell ion n’y était pas nommé : c’est seulement dans les éditions postérieures qu’on y trouve son nom. Il y est désigné sous le qualificatif de sycophamte , et le pamphlet débute de façon significative : « Que tu signes Bellius ou bien Théophile3. . quel que soit le vêtement que tu adoptes, tes oreilles te trahiront touj ours comme Pane de Cumes .... » Castellion décide de joindre à sa Défense un Appendice, dans lequel il répondra aux nouvelles accusations de Th. de Bèze. Mais c’est à Calvin qu’il s’adresse encore, car il tient à lui montrer les résultats de son attitude ;

réponse de «If auteur de ce pamphlet, dit-il, se donne habituellement

cASTELUtu* dans S es écrits pour ton disciple et ton fils spirituel et, en vérité, chacun peut aisément s’en convaincre : ce sont les mêmes artifices, la même intempérance de langage, la même richesse de médisances et là même abondance de calomnies. Constamment aux écoutes, attentif au£ moindres rumeurs, il les re-

1 Appendix SeB. Cast. Del page 306.

Ad sycophantorum quorundam cabmniaa etc.

a C’est de ce dernier pseudonyme que Castellion avait signé sa traduction latine de la Théologie germanique.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

cueille avec une avidité qui n’a d'égale, que l’aveugle crédit qu:il leur accorde,

Mes écrits, mes paroles et mes gestes, il dénature tout avec une étonnante maîtrise ; il me prête généreusement des faits imaginaires, et tient solennellement pour vraies les fictions que lui rapportent les siens. On dirait qu’il craint de ne pas mettre assez de diligence et de fantaisie dans son œuvre de dé^ nonciation ou de ne pas atteindre à la hauteur de son maître et de son père : mais c’est un fils digne de son père, c’est un disciple digne de son maître. » 1

Et après avoir marqué que cette légéreté dans Paecusation, ou plutôt cette crédulité superficielle a été jadis reprochée par César aux Gaulois, Castellion se tourne vers ses deux adversaires. Il les prend à partie Pun et Pautre «car ils se valent » et ce qui s'adresse à Pun peut aussi s'adresser à Pautre. Th. de Bèze, dans son pamphlet, s'efforçait de ridiculiser Castellion, sous prétexte qu'il basait la vie morale sur l'effort moral. Feignant de croire que Castellion professait, que la volonté humaine est toute puissante, de Bè&e trouvait plaisant de cribler de sarcasmes cet impie qui avait la sotte naïveté «de tendre à la perfection», comme si la perfection était accessible. Il le représente sous P aspect d’un être burlesque qui déclare à qui veut P entendre qu'il est à peine « à deux mille pas de la vie parfaite. » Castellion s'indigne et s'attriste de ces cruelles attaques, mais c'est dans une invocation an Christ que s'exhale toute sa douleur :

1 Page 367.

LA DÉFENSE D’l7N LIBRE CROYANT

l’attitude Q Christ, s’écrie-t-il, fils du Dieu vivant, toi qui as réalisé

ici- b as Tidéal du parfait support, donne- moi assez d’esprit do renoncement pour supporter ces sarcasmes, ces outrages et ces calomnies. Donne -moi la force d’aimer mes adversaires, de faire tourner en bien tout le mal qu’ils me font, afin que moi aussi, je puisse me dire fils du Père de bonté, qui fait tomber la pluie sur les bons et sur les méchants et lever son soleil sur les justes et sur les injustes. Qu’importent leurs décisions, si je possède ton amour ? Que pèsent leurs sarcasmes, si j’ai l’approbation de ton Esprit ? Que sont leurs persécutions si tu m’ouvres le royaume de la Vie ? »

Et sans autre réfutation, Castellion passe à une autre allégation, où se révèle l'indigence de ses adversaires. Il s'agit d'un reproche curieux : Bèze accusait Castellion «de contraindre ses disciples par la force, d'entretenir dans les auberges des émissaires qui lui servaient d'indicateurs, qui s'emparaient des hôtes étrangers et dressaient devant les jeunes imprudents d'insidieuses embûches»1. C'est avec de tels arguments que les Réformateurs de Genève combattaient le libre croyant de Bâle. Castellion ne leur en fait pas grâce :

délations et «Par ce que vous me haïssez, vous croyez à tous les menson-

songes ges délateurs, et à ceux-là vous témoignez de l'affection. Et pourtant, vous ne leur faites pas moins de mat qu’ils ne vous en font à vous-mêmes. Car en retour, ils apprennent de vous un grand nombre de faussetés, qu’ils vont ensuite semer à tous les coins de l’horizon. ... Et je ne lance pas ici des allusions imprécises : Je puis citer une foule de menson-

1 Appendix Seb> Castell. Befensio. page 369.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

ges tirés de vos livres ou de vos sermons, recueillis par vos créatures et lancés dans le peuple, soit contre d'autres, soit contre moi -même ! Ces propos trouvent du crédit chez un grand nombre et c'est un flot toujours croissant d'audacieuses accusations, de petites infamies et d’insinuations mensongères * . ! ô siècle de menteurs ! Quand nous libéreras- tu, fils du Dieu vivant, Christ, Lumière éternelle ?

Allons, courage, jouissez de ces amitiés : vous êtes dignes les uns des autres. Cependant la vérité est déjà manifeste à Feaprit d’un grand nombre ; vos artifices et vos intentions s’éclairent dans Famé de beaucoup. Dernièrement, quelques jeu- UNE épisobe nés Français arrivaient de Strasbourg avec les oreilles farcies oabaotébisdes rumeurs que vous répandez i ils s’attendaient à trouver TÏQU® partout des hommes à moi dans les auberges, à la campagne, aux portes de la ville. Ils avaient de telles idées et une opinion si fantastique de ma personne, qu’ils me croyaient revêtu d’une grande puissance, riche» armé d'une imposante autorité, entouré, d’une foule de hallebardiers et ils se figuraient qu'on pouvait à peine fuir mes émissaires et mes guets apens. Et lorsqu’ après eela ils ont vu ce qu’il en était ; lorsqu’ils ont fait la connaissance de l'homme modeste que je suis, pauvre, simple, suspecté par les vôtres, mais d’une tranquillité d’âme parfaite, lorsqu’ils ont constaté que je n’avais pas la moindre intention de tenter quoi que ce soit contre eux, que je ne faisais pas le moindre geste pour attirer quiconque, que je n'étais revêtu ni de munificence, ni d’autorité, ils se sont étonnés, non sans indignation, des mensonges dont on avait rempli leurs oreilles.

Enfin, s'étant confiés à moi, ils n'ont pas tardé à juger ceux qui les avaient trompés de la sorte et ayant appris à me connaître, ils m'entourent aujourd’hui d’autant d’affection qu’ils méprisent ceux qui les ont trompés, et leur mépris pour eux est aussi grand qu’était jadis leur affection. C’est ainsi que, par la providence éternelle de Dieu et par sa justice immanente, ce sont mes adversaires qui, en voulant me rendre odieux, tombent dans les embûches qu’ils me tendent.1»

1 Page 370.

LA DÉFENSE d’eTN LIBRE CROYANT

La défense de Castellion prend ici un caractère qu’elle n’avait pas au début. Ce n’est plus l’examen scrupuleux et détaillé des pauvres accusations de ses adversaires j c’est l’exposé des procédés, de la méthode de gouvernement de Calvin qui est en jeu. Et les arguments ne sont plus seulement défensifs :

autres frocé- «Vous imitez ce que font les papistes et leurs partisans. .

dés calvinistes Vous excitez, vous exhortez les magistrats à ma mort {cela, malgré que j’en sois absolument convaincu, je n’oserais pas fécrire si ce n’était pas publiquement affirmé dans vos livres)- Mort, je ne pourrais plus vous démentir. Ma vie vous est un vrai cauchemar. Voyant que les magistrats ne cèdent pas à votre pression ou do moins qu’ils n’y cèdent pas encore (ce qui pourrait changer d’ici peu), vous vous efforcez de me rendre odieux. C’est avec zèle que vous prohibez mes écrits (comme pourrait le faire le Pape). Vous, au contraire, vous multipliez les livres et afin de m’empêcher de répondre, vous m’interdisez toute publication. Vous interdisez aux vôtres d’avoir avec moi ja moindre relation. S’il en est qui aient enfreint votre ordre? vous les traitez en suspects et en ennemis : c’est pourquoi plusieurs, qui voudraient venir me voir, sont retenus par la crainte» et n’osent pas le faire. Cela, beaucoup me l’ont avoué à moi et à d’autres, 1 Voilà les procédés par lesquels vous empêchez la vérité de se faire jour et vous ressemblez à quelque puissance néfaste qui, au jour naissant, retarderait la dispersion des ténèbres ! En attendant, vous affichez un grand zèle à servir la vérité et sons ce chatoyant manteau se cache votre haine. . Ah ! si vous consentiez à faire un bon usage des magnifiques dons que Dieu vous a prodigués î Mais il n’est rien de si excellent que vous ne parveniez à enlaidir par vos commentaires, et rien de si laid, que vous n’arriviez à farder de vives couleurs. Ah ! c’est en vérité une belle vaillance que de faire accepter

1 N’est-ce pas là T excommunication dam ce qu’elle a de plus caractérisé î

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

à la foule cette pâture de scandales dont elle est si friande ! A dire vrai, les imprimeurs vous sont d'un grand secours* Par eux, vous connaissez les grands tirages ; ce qui fait que vous touchez au ciel par T assouvissement de votre ambition, tandis que par vos paroles, à votre gré, vons dominez sur la terre* Votre puissance et vos armes sont bien celles qui conviennent à l'empire que vous rêvez, empire plus temporel que spirituel, fondé non sur l'amour de Dieu, maie sur la contrainte* Je n’envie ni votre puissance, ni vos armes* J'en ai d'autres: c'est la vérité, F innocence, le support, les prières, et le nom de celui d’où me viennent le secours et la grâce*

Si pour un temps et devant ce juge aveugle qu'est le monde, la vérité se laisse opprimer, nul n'a de puissance contre elle* Laissez donc de côté le jugement de ce monde, qui a mis le Christ à mort ; ne vous souciez pas de ce tribunal où la cause des puissants est toujours triomphante* Le Ko y au me de Dieu n'est pas de ce monde* >>l

Ici le ton change* Castellion a fini sa défense* Ce n’est plus de lui qu’il s’agit : il s’agit de ses adversaires et de la Réforme elle-même* Son âme d’apôtre, de prophète, de libérateur religieux, de Réformateur de la Réforme s’élève à des considérations que semblent oublier ou ignorer ses adversaires*

Et maintenant il me reste un devoir que la charité chrétienne m'impose r malgré que vos écrits me donnent peu d'espoir, je nie sens pressé de vous adresser quelques exhortations*! 1 vous sera difficile peut-être de supposer une bonne intention en celui que vous vous en voudriez de désigner autrement qu'en l'appelant coquin ; mais l'amour espère tout : je dois parler.

« S'ils se taisent, disait Je Christ, les pierres mêmes crieront ;» là où les sages se taisent, c'est aux autres à parler* L'un d'entre vous me traitait d'âne ; eh, bien: c'e^t l’âne qui va par-

Pttge 372,

LA DÉFENSE D’UN LIBRE CROYANT

1er : écoutez Fanasse de Balaam, ou si cela pous plaît davantage, écoutez F exhortation d’un vaurien. Si vous êtes capables d’exercer sur vous quelque maîtrise, oubliez un instant celui qui parle, pour ne songer qu’à ce qu’il dit, et écoutez i

Je dis que vos libelles haineux ne s’inspirent ni de la piété exhortation Accuser faussement et se montrer injuste en*

vers un serviteur de Dieu, c’est pécher et contre son prochain et contre Dieu lui- même* Vous entravez, par ià, les progrès de F Evangile et vous êtes la cause première du discrédit dont souffre la Réforme en certains pays. Gomment, en effet, pourrait- on espérer trouver chez nous quelque chose de bien, alors que nous nous déchirons avec plus d’acharnement que ne le font les païens ? Vous semez des germes de soupçon et de révolte contre votre cause en la défendant par la diffamation et les jugements téméraires, mais ne comprenez- vous pas que ce sont là des procédés que doit répudier avec horreur tout ami de la vérité ? Mais ne voyez -vous pas qu’en vous acharnant contre moi avec une tçlle violence et une telle cruauté vous fournissez des armes à vos adversaires et que vous légitimez leurs accusations ? Il vous arrive ce qui arrive à tous les criminels ou à tous les impies I II suffit qu’à leur grande indignation quelqu’un fasse allusion à leur impiété ou à leurs attentats criminels pour qu’ immédiatement, ils tirent leurs armes, attaquent l’imprudent, F assomment ou Fégorgent comme s’ils espéraient, par cet homicide, échapper au reproche d’impie ou de criminel* Ya-t-il quelque chose de plus fou î . * * . C’est pourtant ce que vous faites : afin de réfuter les paroles de vos adversaires, vous manifestez de toutes manières une soif si ardente de mon sang, qu’il semble que vous espérez prouver votre innocence en obtenant ma mort. Est- il possible d’être atteint d’une cécité plus redoutable? Ne vous semble-t-ilpas qu’il faudrait, au contraire, vous efforcer de réfuter de telles accusations par une attitude de miséricorde et d’amour vis-à-vis de vos ennemis ? On dirait qu© vous tenez absolument à donner raison à vos accusateurs. Croyez -moi : plus vous persisterez dans cette voie, plus vous plaiderez coupables.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

3 Si

Aussi bien ? voua manquez le but en exagérant toutes choses : vous voulez accroître la suspicion dont vous m’avez entouré; en réalité vous la diminuez par l’intempérance do vos attaques* Tous ceux qui ont quelque bon sens et quelque connaissance de la vie, s’indignent de vos procédés* Tous ceux qui nous connaissent , vous et moi, me manifestent d’autant plus de sympathie que vous vous montrez plus injustes et je n’ai pas besoin de me défendre devant eux* Sans doute ceux qui ne noue connaissent pas peuvent voue croire, mais pour peu qu’ils aient en eux de sincérité, ils blâment votre immodération ou la tolèrent plus qu’ils ne l’exaltent* Il est possible même qu’après avoir lu ces lignes beaucoup ouvrent les yeux* Quoiqu’il en soit, auprès de Dieu, il n’y aura point de nuit- » 1

Oastellion avertit charitablement les Réformateurs que s’ils le poursuivent devant les magistrats pour obtenir son supplice, ils courent quelque péril La loi de Bâle est sévère aux faux accusateurs et celui qui accuse est soumis à la loi du talion :

«Mais, écrit Castellion, je souhaite ardemment que ce châ- LE3 prîtes des timent ne vous atteigne pas et je demande à Dieu, de toute calomniateurs mon âme, qu’il me soit permis de défendre mon innocence sans dommage pour vous* D’ailleurs, j’ai en nos magistrats une ab*. solue confiance : ils sont trop sages et trop justes pour vous croire ou pour vous obéir*»

Castellion revient plus loin sur les risques que courent les faux accusateurs et ses paroles marquent un contraste trop grand entre son attitude et celle de ses adversaires pour que je ne les cite pas :

Je vous en prie, dites -moi ce qui, dans votre conduite à mon égard, s’inspire de l’esprit du Christ ? Le Christ ? Au moment

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LA DÉFENSE d'uN LIBRE CHOYANT

même ou le traître le livre aux mercenaires, c’est avec bonté qu'il lui adresse la parole : il lui dorme le titre d’ami» Sur la croix il prie pour ses bourreaux. Vous ? Parce que je diffère avec vous sur quelques opinions, vous me pousuivez avec malveillance, dans tous les pays du monde {car quel est donc le pays où les produits de vos officines ne soient parvenus ?) Vous excitez même les autres à me poursuivre de leur haine , . * . Que vous ai- je fait ? Rien* Je n'ai tenté ni voulu quoi que ce soit d3 injuste contre vous , . » » Et pourtant vous m’accusez des pires forfaits. Mais comme vous ne parviendrez jamais à les prouver par des témoignages, on pourrait se demander comment il se fait que vous ne redoutez pas la loi ? C'est que vous savez de toute certitude, que je ne suis pas vindicatif. Sans cela, n'étant pas atteints d'aliénation mentale, vous ne vous exposeriez pas à un si redoutable danger. Peut-être cependant mettez vous votre espoir en votre force et en mon impuissance ? Quoiqu’il en soit, si vous vous gardez des rigueurs de la justice, vous n'aurez pas à vous défendre contre moi : vous êtes suffisamment protégés par le fait que le Christ m'a appris à rendre le bien pour le mal (oui, je sais, vous raillez doucement cette doctrine comme étau tune doctrine anabaptiste) ; cependant est-il possible que vous n’ayez pas la moindre crainte du jugement de Dieu ? Est-ce que votre conscience ne s’émeut pas à révocation de ces paroles de l’apôtre, dont vous avez constamment le nom à la bouche : 0 homme gui que tu sois, toi gui juges , tu es inexcusable ; car en jugeant les autres, tu te condamnes toimême, puisque toi qui juges, tu fais les mêmes choses . . ô homme penses-tu, toi qui juges les autres et gui commets les mêmes crimes que tu échapperas au jugement de Dieu '? Ou méprises-tu les richesses de sa bonté , de sa patience et de sa longanimité, ne reconnaissant pas que la bonté de Dieu te pousse à la repentance ? Mais par tan endurcissement et par ton cœur impénitent, tu f amasses un trésor de colère pour le jour . * . . de la manifestation dît juste Jugement de Dieu , qui rendra à chacun selon ses œuvres»1.

1 Epltie aux Romains : II : I — 10.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

Ici encore Ca&tellion suppose à ses adversaires des sentiments trop élevés , Les Réformateur s de Genève ne pouvaient pas se laisser émouvoir par cette perspective : c'était là une doctrine hérétique* Les œuvres ne sauvent pas : c'est la foi qui sauve* Mais Cast-ellion les poursuit jusque clans leurs derniers retranchements* Et si Calvin a lu ces pages frémissantes, il a du? malgré son irréductible orgueil spirituel, sentir en lui quelque frisson :

Voici, continue Gastellion, 1 tu t’octroies le titre de chrétien* le inquisitoire Tu acquiesces à l’Evangile, tu te réclames de Dieu et te van- libre

tes de connaître sa volonté ; tu te persuades que tu es le guide CKÜ1 ' des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le directeur de ceux qui hésitent, Je maître des ignorants, tu prétends posséder la vérité évangélique ; eh bien, toi qui enseignes les autres, pourquoi ne t’enseignes -tu pas toi -même î Toi qui proclames en chaire qu’il ne faut pas médire, pourquoi remplis -tu tes livres de médisances ? Vous qui vous élevez avec tant de véhémence contre les calomniateurs, pourquoi calomniez-vous tout en flétrissant pieusement la calomnie ? Vous qui flagellez si cruellement mon orgueil, pourquoi me condamnez-vous avec tant de superbe, avec tant d’arrogance, comme si vous siégiez au tribunal de Dieu et que vous fussent dévoilés les secrets de mon cœur ? Vous qui m’accusez d’inhumanité, pourquoi vous déchaînez-vous avec tant de cruauté et une telle acrimonie contre moi et contre les autres à toutes les pages de vos livres, si bien que, parmi les écrivains de notre siècle (même les plus grossièrement agressifs) e’est encore vous qui, haut la main, emportez la palme ï Vous qui professez avec

1 Et sans transition, c’est h Calvin seul qu’il s’adresse, comme ai dans l’ardeur du débat il oubliait son coruparâe. Mais il ne tarde paa à les unir à nouveau.

LA DÉFENSE D’UN LIBRE CHOYANT

tant de zèle F amour des ennemis, pourquoi poursuives- vous un frère d’une haine mortelle ? Pourquoi vous acharnes- vous sur lui par tous les moyens en votre pouvoir et comment se fait-il que vous consacriez à le poursuivre ce zèle que vous devriez consacrer à sa défense ï Et vous vous indignez après cela, lorsqu’on vous dit que vous formez des disciples à F image de votre Dieu, cruels, jaloux, calomniateurs et superbes, proclamant des lèvres des sentiments que ne connaît pas leur cœur ? Je vous le demande, au nom du Père de justice, au nom du Dieu ennemi de toute iniquité, si vous vous étiez donné la tâche de prouver par votre témoignage les accusations de vos adversaires, qu’auriez- vous pu trouver de plus décisif, de plus probant que ce que vous faites par vos libelles sacrilèges î Quel est donc le Dieu qui vous a appris à persécu ter ainsi votre frère, à examiner ses péchés, à les rechercher avec un soin jaloux à les exhumer triomphalement et même à en forger de toutes pièces et à lui imputer des crimes qu’il n’a jamais commis et auxquels il n’a jamais pensé ? Et alors même qu’ils seraient vrais, est-ce à des docteurs tels que vous qu’il appartient de les exagérer de la sorte ? . . Cette parole du Christ ne vous a-t-elle jamais troublés: «Vous serez mesurés avec la même mesure que vous mesurez les autres ? £ la justice Si quelqu’un mettait à découvert votre vie présente, je ne immanente dis pas avec cette injustice que vous mettez à découvert celle des autres, maïs comme elle est réellement ; si quelqu’un écrivait et publiait pour la postérité tout ce qu’on dit de vous 1, je vous le demande (et descendez un peu profondément dans votre âme) quelle inquiétude et quelles ténèbres se lèveraient du fond de votre être ? Qui de nous n’a pas souvent péché gravement? Pourquoi, dès lors, sommes- nous si incléments ies uns pour les autres ? Pourquoi ne pas nous soumettre aux préceptes du Christ ? Aimer ses ennemis, bénir ceux qui nous maudissent, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux

1 La supposition de Castëlligïï s’e&t réalisée : son calomniateur a été abondamment calomnié. Voir Calomnies anti-protestantes , par H, Doumeugui,

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

qui nous outragent et qui nous persécutent : n'est- ce pas là le devoir des enfants de Celui qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons ? Croyez- vous vraiment cela, vous aussi ? Si vous le croyez, pourquoi votre foi ne se manifeste-t-elle pas par l’amour ?

De quel front osez- vous interpréter F Ecriture ? Quelle a- les méchants mertume doit se cacher en vos discours, lorsqu'ils reçoivent KgEOEES de votre vie un démenti aussi catégorique : « Celui qui hait son frère est un meurtrier. Celui qui se flatte d'être dans la lumière et qui hait son frère est encore dans les ténèbres. Celui qui aime son frère reste dans la lumière. Mais celui qui n'aime pas son frère erre dans la nuit qui obscurcit ses yeux et il ignore où il va. »

Voila des préceptes de vérité, clairs, évidents, accessibles à tous, dégagés de ces voiles théologiques qui obscurcissent et vous les enseignez et vous les confessez par la parole et par vos livres i pourquoi ne les confessez-vous pas aussi par votre vie? Hélas !que deviendrez- vous et dans quel lieu réussirez -vous à vous cacher lorsque, le voile des apparences charnelles s'étant déchiré, F autorité des hommes s'étant abolie, la vérité se lèvera, tout armée de lumière, et seule victorieuse, triomphera du mensonge ?»

Ici la pensée de Castellion se fait pins pressante.

On sent qu!il n’y a pins dans son âme ni ressentiment, ni révolte : c’est le libre croyant qui fait appel à la conscience de ses adversaires* au nom de sa conscience souveraine et dans un sentiment d’amour et de pardon ; c’est le Réformateur libéral qui parle :

* Entrez enfin en vous-même et hâtez -vous de peur qu'il ne l’appel du vbaj soit trop tard. Faites en sorte, si c'est possible, de douter un séfoemàteub instant de vous et vous verrez ee que déjà tant d'autres voient 1

LA DÉFENSE D’tHT LIBKE CHOYANT

Déposez cet amour du moi qui vous consume et la haine des autres ? et en particulier celle que vous nourrissez contre nia personne ; rivalisons ensemble de charité et vous découvrirez que mon impiété n’est pas plus réelle que l’infâmie dont vous essayez de me couvrir» Souffrez que je diffère avec vous en quelque doctrine, N7 est-ce pas un fait constant qu’entre plusieurs personnes pieuses, il peut y avoir divergence d’opinion et unité de cœur ? Laissez l’Esprit vivant produire en nous ses fruits divins» Si nous le laissions agir, il ne souffrirait pas longtemps le règne de l’ignorance parmi ceux que F amour anime.

Efforçons-nous de ne pa£ déchirer l’église par des discordes et par des haines. Evitons à la doctrine de vérité les sarcasmes de ceux qui le méconnaissent. Craignons, en nous dénigrant les uns les autres, de tarir à leur source toutes nos énergies. Tournons notre haine contre les puissances mauvaises qui sont en nous. Et, absorbés par ce combat intérieur, il nous sera facile de ne pas persécuter nos frères»

Vous avez péché contre moi en m’accusant faussement ; vous avez allégué contre moi des choses telles que si je les avais alléguées contre vous, Dieu de bonté, je ne connais pas de terre ou de mer qui m’eussent protégé contre votre colère ! Mais j’ai moi- même péché contre la Majesté de Dieu, C'est pourquoi je vous pardonne, comme je demande à Dieu qu’il m’accorde son pardon.

Maintenant, par les souffrances du Christ, je vous en prie, je vous en conjure, faites -moi la grâce de respecter ma liberté, cessez de m’accabler de fausses accusations. Permettez -moi de professer ma foi sans contrainte, ainsi qu’on vous le permet et que je vous Je permets moi -même. Quant à ceux dont la doctrine diffère de la vôtre, ne croyez pas tout de suite qu’ils sont dans l’erreur et ne les accusez pas de blasphème. Beaucoup de gens d’une incontestable piété diffèrent sensiblement de vous. En ce qui concerne l’essence même de la religion, je ne m’éloigne guère de votre sentiment. Malgré qu’avec de nombreux

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

croyants j’interprète autrement que vous les Ecritures, c'est de toutes mes forces que je professe avec vous la religion du Christ,

Sûrement, F un d'entre nous se trompe : eh, bien, aimonsnous cependant les uns les autres. Le Maître révélera la vérité à ceux qui errent, Fous savons, vous et moi, ou du moins nous devons savoir, quelles sont les obligations de l'amour chrétien. Pratiquonsdes et par notre application fermons la bouche à nos adversaires. Vous estimez vraie votre opinion ? Les autrès estiment vraie la leur : que les plus savants se montrent les plus fraternels et que leur science ne les enfle pas. Car Dieu sait, et ce sont les superbes qu’il abaisse et les humbles qu’il relève.

C’est poussé par un grand désir d'amour que je vous dis ces choses. Je vous offre l’amour et la paix chrétienne. Je \ous appelle à l’amour, et cela, je l'atteste devant Dieu, devant l'Esprit vivant, je le fais de toute mon âme.

Si malgré tout, vous persistez à me combattre par la haine, si vous ne tolérez pas qu’on vous entraîne à l’aiuour chrétien, je n’ai plus qu’à me taire. Que Dieu soit notre juge et qu'il prononce entre nous deux, selon notre fidelité.

J’ai écrit ceci dans le mois de Septembre, en 1558, à Bâle.

Aujourd’hui ces sentiments ne nous étonnent plus, mais il faut tes placer dans leur cadre pour leur donner toute leur valeur. — - Castelliou, en écrivant ces pages, s'adressait à des hommes qui ne pouvaient pas le comprendre. Il parlait, en libre penseur et en libre croyant, à des doctrinaires et à des pontifes. Entre les Réformateurs de Genève et celui de Bâle, quoiqu'en dise Castellion, il n'y a plus rien de commun : ils ne parlent pas le même langage, ils n'ont ni la même méthode, ni la même mentalité, ni les

LA DÉFENSE d’UN LIBRE CROYANT

mômes notions religieuses, ni la même conception de la Révélation. A dire vrai, s’ils emploient des mots identiques et s’ils ont la même Bible, ils n’ont ni le même Christ, ni le même Dieu, ni la même religion. — Quoiqu’il en soit, on comprend que Bayle (dont toutes les sympathies vont pourtant vers Calvin) se soit écrié après la lecture de cette émouvante Défense : «Il faut demeurer d’accord que Castellion, hérétique tant qu’il vous plaira, donnait de plus beaux exemples de modération dans ses écrits que les orthodoxes qui T attaquaient. x»

C’est que Castellion détestait, par dessus tout, le mensonge et la calomnie, et rien ne Fa plus indigné, dans les procédés des Réformateurs, que leur parti pris de dénigrement. C’est parce qu’il en avait terriblement souffert, qu’il médita longuement sur ces douloureux problèmes.

Il écrivit même un livre sur la Calomnie . 2 L’étude essentiellement psychologique porte d’abord sur les faits bibliques, et les exemples qu’il cite ne peuvent soulever que des discussions de textes. Mais à mesure qu’il avance dans l’examen des faits, ses véritables préoccupations se manifestent etV actualité devient vite pour lui une source abondante d’illustration. Bon sujet semble le passionner, et le souffle

1 Dictionnaire philosophique. Art. Castalio.

2 De Calomnia. On trouve cette étude à la suite précisément de la Defensio, dans l ‘édition de Gouda (ISIS) page 333. C’eafc par une erreur d ‘impression qu’on Ta paginée sous le titre général de Défeuaio.

ET LES PROCÉDÉS CALVINISTES

qui traverse ce livre est, par endroits, infiniment plus élevé que celui qu'on sent passer sur des écrits de polémique. Ses apostrophes véhémentes, ses périodes enflammées, cinglantes, ses exécutions brutales, ses cruelles analyses qui î ouaillent et blessent, font de cette œuvre, où semblent crier toutes ses douleurs, une oeuvre d'ardente passion et d'irréduc table sérénité spirituelle \ où se révèle, dans de nombreuses pages, son tempérament de Réformateur avec son intransigeance morale, avec ses hardiesses d'apôtre, avec ses revendications de libre croyant, avec ses envolées de prophète. On sent qu'il écrivait pour l'avenir, car jamais la censure n'eût toléré qu'il publiât ces pages de violente critique. Luther dénonçait jadis la corruption du clergé de son époque. C'est dans le sein même de la Réforme, que Castelîion porte le fer rouge. Mais les censeurs veillaient et ces pages troublantes devaient rester ensevelies pendant un demi-siècle, tandis que l'hypocrisie religieuse, la fausse dévotion, les pieuses calomnies et l’autoritarisme doctrinal, se répandant à loisir, continuaient leur œuvre de déformation, d'enlisement et de pétrification spirituelle.

1 Je me propose de reéditer un jour ce livre avec, d’ailleurs, lea autre* livres de Castellïqn ; on en trouvera quelques extraits à Y Appendice,

DEENIËBES LUTTES ET DÉFAITE FINALE

À peine Castellion était-il sorti de cette tempête qu'un nouvel orage se levait à l'horizon ;

eNon, lui écrit Zurkinden* je no pense pas que, dans votre querelle sur la prédestination ot le libre arbitre, vous ayez jamais couru un aussi grand danger» Toutefois, quelle que soit la situation, je désire rapprendre de vous : d'abord pour ne pas être plus longtemps en souci à votre sujet, s'il n'y a pas lieu, et puis, pour pouvoir non seulement vous promettre mais vous donner effectivement aide et secours si, victime de quelque accident imprévu, vous êtes obligé de partir. Je sais, en effet, et ce que je vous dois en pareille circonstance et ce qu'il convient que vous acceptiez de moi* Adieu et ne me laissez pas longtemps en suspens* >> 1

À quel nouveau danger, Zurkinden faisait-il allusion et quelles nouvelles poursuites pouvait-il redouter % Il y avait à Bâle, dans l'entourage immédiat de Castellion, un petit groupe de Néerlandais mystiques, dont le chef, Jean de Bruges, n'était au-

1 Berne 22 Juin 1559.

dernières luttes et défaite finale

tre que le fameux David Georges, dit Joris, 1 le jeune visionnaire anabaptiste des Flandres*

Jean de Bruges, sorti de la lutte, menait à Bâle ■ dans sa belle propriété de Binïngen une vie très calme et très austère. Il n’avait pas tardé à entrer en relations avec Castelliom Des rapports assez étroits s'étaient même établis entre eux* Leur correspondance, toute imprégnée d’ardent mysticisme, nous a été conservée* Un grand historien, Nippold, souligne avec raison la piété profonde, la touchante tendresse, l'humilité vraie dont sont empreintes ces lettres* Il y a, dans la foi de Joris, un abandon absolu à la volonté de Dieu qui en fait un des grands mystiques du XYIème siècle :

« Non, écrit- il à Castellion, quand oel a une foi® goûté ce qu’est P amitié de Dieu et do son Christ, quand on sait, par expérience, ce que c’est que d’être avec lui et près de lui, il n’y a pas de danger qu’on désire autre chose, . * * Vous ou moi, nous ne pouvons pas savoir où Dieu nous mène par son Christ ; mais il faut avoir vu et senti son néant* être décidé à se laisser enseigner comme un petit enfant, avoir pris enfin l’esprit de candeur et de naïveté* Et cela ne se fait pas sans souffrance ! Quant à ta préface pour la Bible, j’en ai examiné le contenu* Elle m’a fort satisfait. Dieu veuille que de telles idées soient acceptées* * * , Chemine en paix, c’est dans la paix et dans l’espérance que croîtra ta force.

Ce commerce épistokdre, d'un ton si élevé, ne pon-

1 Voir page SS* Il professait le* mêmes idées que Menxo à qui ee rattachent les Mennomtea, mais comme il sc proposait de réformer les principe* de Mes - No, cejuhci repoussait avec véhémence ses doctrines.

SÉBASTIEN CÂSTEXXlOX

vait présenter rien de bien dangereux, mais le joui’ où la vraie personnalité de Jean de Bruges fut découverte, le danger devint soudain très sérieux. C'est quelque temps après la mort du mystique de Bzningen, que la vérité éclata. Ce fut une stupéfaction, Tous ses parents et amis durent comparaître devant les autorités ecclésiastiques et abjurer ses erreurs. Les professeurs de P Université durent, eux aussi, condamner ses doctrines. Casteilion, désigné comme un des familiers de P hérésiarque, dût à son tour faire ime déclaration dans ce sens ; mais on ne réussit pas à lui arracher le moindre mot de blâme : il se contenta de repousser les stupides doctrines qu’on lui [présentait comme étant les idées de David Georges et ü put le faire avec d'autant plus de liberté qu’elles en étaient une inconcevable caricature.

Joris fût condamné ; son cadavre* déterré, fût brûlé solennellement et Castellion, revenu de cette nouvelle alerte, vit se lever devant lui une perspective de vie paisible et laborieuse.

Il se remit au travail, non pas qu'il attendît, le moins du monde, des censeurs, la liberté de publier ses écrits. Il savait que les magistrats, soumis aux directions de Calvin/ ne le lui permettraient jamais. Il savait que la liberté de la presse, à Bâle comme à Genève, n'était acquise qu'aux amis de Calvin : ils avaient même la liberté de l’injure. Ceux qu'ils

dernières luttes et défaite finale

calomniaient n'avaient qu'un droit : celui de se taire* Castellion se taisait donc, mais il écrivait, espérant vaguement que ses disciples connaîtraient des jours meilleurs, et que ces pensées, ces chères pensées qu'il confiait à des feuilles volantes, se répandraient dans le monde de la Réforme et le renouvelleraient.

Mais ce n'était là qu'un rêve ; la réalité était at- LE3 wvblm tristante et douloureuse. L'erreur lamentable de EN FRA*CE Calvin et de ses partisans ne leur était pas particulière. Leur intransigeance n'était qu'un pâle reflet d'une intransigeance plus grande. Les inquisiteurs catholiques, soucieux, comme lui, de réduire l'hérésie se livraient en France à des exécutions sanglantes qui faisaient prévoir des répressions terribles.

Les protestants, poussés dans leurs derniers retranchements, relevaient la tête. Ils s'étalent organisés et leur résistance commençait à se traduire par des actes. D'autre part, les exécutions se multipliaient,

Castellion, ému par ce spectacle, crut devoir faire appel à l’esprit de conciliation, de tolérance et de paix. Mais parler de pacification ou de tolérance à un moment où les protestants de France étaient l'objet de mille persécutions, était, paraît-il, pour les Réformateurs, un véritable crime.

An commencement du mois d'août, 1563, deux ** LimE 3ÊDi. habitants de Genève, un mercier et un libraire, sont TTEÜX

SÉBASTIEN CÀSTEIAION

surpris en train de lire un livre, qui n’était pas revêtu de V imprimatur calviniste. Ce livre ne portait aucune indication de libraire ou d’auteur. On fait comparaître les coupables devant le Consistoire. Ils avouent qu’ils le tiennent d’un nommé Michel Castellion, Celui-ci interrogé, déclare que le livre lui a été envoyé par son cousin, imprimeur à Bâle et que c’est son oncle Sébastien Castellion qui en est Fauteur. On s’en doutait un peu dans îe Consistoire, Fauteur ayant dit que les magistrats doivent laisser vivre chacun en paix, sans forcer les consciences. C’était là une inconcevable audace ; aussi le livre est-il condamné «comme méchant et pour ce qu’il est plein d’erreurs.»1

Le livre condamné portait comme titre : « Conseil à la France désolée» et en sous-titre: «auquel est montrée la cause de la guerre présente et le remède qui y pourrait être mis et principalement est avisé si on doit forcer les consciences, Van 1562.»

CONSEIL A LA Le plan du livre est nettement tracé ; et les dékuncjd Dfeorim vei0p|j^ents très brefs, incisifs, en font un des monuments les plus remarquables du XYIême siècle, m le Franco-GàlUa du jurisconsulte François Ilotman, auquel on a ttribué dans la littérature du temps une importance si considérable, ni le livre d’Hubert Languct 2 auquel, non sans raison, on rattache la

L KegLatre du Consistoire 1563, Séance du 19 août,

2 Ue la puissance légitime des Princes Biir le* peuples et du peuple sur les Princes.

DEKNIÈRES LUTTES BT DÉFAITE FINALE

naissance des libertés modernes, ne vont aussiiom et ne portent aussi haut que le Conseil à la France désolée de Castéllion. Si Ton peut rapprocher l’étude d'Hotman du Contrat Social, on peut hardiment déclarer que le petit livre de Castéllion dépasse la portée du livre de Jean -Jacques, car il fait entendre, en plein XVIème siècle, la vois de Tolstoï, le grand apôtre de la non-résistance au mal par la violence. L’esprit du Contrat Social est en retard de deux siècles sur l’esprit du Conseil à la France désolée de Castéllion, Certes, il faut savoir dégager la pensée de la terminologie pieuse, mais une fois ce départ fait, on reste confondu devant les perspectives que cet apôtre de la tolérance, précurseur de la paix basée sur le droit des consciences , ouvre devant les rois et les peuples.

« O désolée France, ce ne sont pas les étrangers qui se guet- LA maladie de raient, comme bien autrefois a été fait, lorsque par dehors la fbanoe étant affligée, pour le moins, tu avais par dedans, en l'amour et accord de tes enfants, quelque souîas, Maintenant, ce sont tes propres enfants qui te désolent et affligent .... en s’entremeurtrissant et étranglant, sans aucune miséricorde, les uns les autres, à belles épées toutes nues, et pistolets, et hallebardes, dedans ton giron, , . .

«Fai maintes fois pensé et longtemps été en doute si Je m y devais employer (à chercher un remède) voyant la difficulté qui à moi se présentait, non pas quant à donner conseil bon et certain (car cela, Dieu merci* si je ne m'abuse bien lourdement, m'est assez facile) mais quant à le persuader à ceux sans le consentement desquels je ne vois pas comment il se

SÉBASTIEN CASTELLIQN

puisse exécuter. Et de fait, je me fusse pour le présent départi de cette entreprise, n'eût été la grandeur de ton mal qui est si grand et qui va, de jour en jour, tellement en empirant que, mieux vaut, à toutes aventures, se hasarder et, pour le moins, faire mon devoir que te regarder périr si misérablement.

«Car qui sait si le Seigneur par ce moyen, ne te voudrait secourir ?

« Quand une maison brûle, chacun y court, que si on ne la peut toute sauver, pour le moins, on en retire quelque pièce qui vaut mieux que rien, >> 1

L'expérience a mis en Castellion quelque scepticisme et il ne s'illusionne guère sur les conséquences pratiques de son geste. Mais ce ne sont pas les résultats qui importent ; c'est l'obéissance à la voix du devoir. Il tient que son devoir est de parler et il parle ; et dès ses premières investigations dans la recherche des causes de la maladie qui ruine la Erance, le problème est posé sur son vrai terrain. causes de la « je trouve que la principale et efficiente cause

maladie

de la maladie, c'est-à-dire de la sédition et guerre qui te tourmente* est forcement de consciences -

«J'entends bien qu'aucuns évangéliques vont disant qu'ils n'ont pas pris les armes pour la religion, mais pour faire maintenir le dit édit. Mais qu'on se couvre tant qu'on voudra ; puisque l'édit même était fait à cause de la religion et que la tuerie de Tassj (à cause de laquelle les Evangéliques se sont

1 Conseil à In France désolée, page 4.

DERRIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FIKALE

levés) fut faite à cause de la religion et, depuis qu'eu sont ensuivis prises et saceagemens d'églises et abattemens d’images, il vaut mieux, sans aucune couverture, confesser J a vérité : c’est que combien que d'autres choses s'y mêlent, néanmoins la principale cause de cette guerre est vouloir maintenir sa religion. »

Après avoir noté rapidement les divers événements qui, depuis l’entreprise d’Amboise jusqu’à l'édit de janvier, marquèrent cette première période de troubles, Oastellion affirme donc énergiquement que, malgré «que d’autres choses sTy mêlent, néanmoins la principale cause de cette guerre est de vouloir maintenir sa religion.»

«Or, le remède que tes enfants, ô France, cherchent, c’est faux rème»^ premièrement de se guerroyer, tuer, meurtrir les uns les autres, et qui pis est, d’aller quérir, des nations étranges, argent et gens, afin de mieux résister, ou pour mieux dire, afin de mieux se venger de leurs frères. Secondement de forcer les consciences les uns des antres . , , . Je ne me puis assea ébahir de la. déraison et aveuglement tant des uns que des autres.

«Ce sont là les droits moyens de entièrement gâter et détruire, tant corporellement que spirituellement, le pays qui les subit. => 1

Puis, s'adressant alternativement à ceux qui s’appellent papistes catholiques et à ceux qui s 'appel-

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lent huguenots évangéliques , il leur adresse f aux uns et aux autres ? de véhémentes admonestations :

aux cATHOLi- Et prcmi èrement pour parler à vous, ô catholiques, qui quES vous dites avoir r ancienne, vraie et catholique foi et religion souvienne -vous comment vous avez,r par ci-devant, traité les évangéliques. Vous savez bien que vous les avez poursuivis, emprisonnés, crottonés, fait manger aux poux et aux puces, et pourrir en bourbier, en ténèbres hideuses et ombres de mort, et finalement rôtis tont vifs, é petit feu, afin de les faire languir plus longtemps. Et pour quel crime ? Pour ce qu'ils ne voulaient pas croire au Pape ou à la messe, ou au purgatoire et telles autres choses, lesquelles, tant s’ en faut qu’elles soient fondées en T Ecriture, que même les noms ne s’y trouvent, en beu du monde. Ne voilà t-il pas une belle et juste cause de brûler les gens tout vifs ? Vous vous appelez catholiques et faites profession de maintenir la foi catholique, contenue ès Saintes Ecritures, et cependant tenez pour hérétiques et brûlez tout vifs ceux qui ne veulent croire que ce qui est contenu ès Ecritures /

Arrêtez-vous un peu ici et pesez ceci à bon escient. C’est un point qui vous est de grande importance. I)i tes -moi et répondez ici, car aussi faudra-t-il, ribon ribaine, que vous

en répondiez un jour devant le juste Juge - Voudriez-

vous qu'on vous fit ainsi ï Voudriez-vous qu’on vous persécutât pour n’avoir cru ou confessé quelque chose contre votre conscience ? 1

L’argument malgré sa tournure plaisante n’en est pas moins vigoureux et il prend ici toute sa valeur. Mais voici le tour des « huguenots évangéliques, » et la justice distributive de Castellion ne leur est pas plus douce.

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DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE 399

Je viens maintenant à vous* évangéliques, vous avez aux autrefois patiemment souffert persécution pour l’Evangile. Vous avez aimé vos ennemis et rendu bien pour mal et béni ceux qui vous maudissaient* mais sans leur faire autre résistance que de vous enfuir, et tout cela faisiez- vous, selon le commandement du Soigneur. D’où vient maintenant un si grand changement en aucuns de vous ?

Celui qui, autrefois, vous avait commandé d’endurer et rendre bien pour mal et auquel, pour îors, en endurant et rendant bien pour mal, vous obéissiez, vous a-t-il maintenant commandé de rendre mal pour mal et au lieu d’endurer persécution, la faire aux autres ? Ou bien avez- vous rejeté son commandement ? Car que peut-on penser autre chose quand vous employez sac et bagues, voire le bien des pauvres en hallebardes et arquebuses, et tuez et massacrez, et mettez à la pointe de T épée vos ennemis, et remplissez et souilles les chemins et les rues, voire les maisons et temples, du sang de ceux pour lesquels Christ est mort, comme pour vous, et qui sont baptisés en son nom, comme vous. Que dirai plus, que vous les voulez contraindre, à se trouver en vos sermons voire, qui pis est, aucuns à prendre les armes contre leurs propres frères et ceux de leur religion, contre leur conscience.

Et outre plus, vous examinez les gens sur votre doctrine, et ne vous contentez pas qu’on accorde aux principaux points d© la religion, lesquels sont clairs et évidents, en la Sainte Ecriture ;puis, s’ils sont en tous points d’accord avec vous, ains leur baillez lettres par lesquelles partout où ils iront ils pourront être connus d’entre les infidèles ....

« Voilà les trois remèdes dont vous usez, à savoir : Épandre sang, forcer conscience, condamner et tenir pour infidèle qui ne sera du tout d* accord avec votre doctrine . Je m’ébahis où est votre entendement, et si vous ne voyez pas que vous ensuivez, en ces trois points, vos ennemis et celui que coutumièrement vous appelez Antéchrist 3

ÊVASTQÉLI-

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