LA DÉFENSE DES
traductions
sieurs* vu que T oeuvre est si difficile et si longue), pardonnez moi et m’en avertisses aimablement, ou si vous ne voulez pas* avertisses -en les autres* le plus tôt que vous pourrez* car je ne veux tromper personne* s'il est possible* Et pour cette cause* * . . . si je trouve dans mon travail quelques fautes je mettrai peine* Dieu aidant» de les corriger »* 1
O'est à ces lignes que Castellion fait allusion dès le début de sa défense :
<r II témoigne d’abord* dit Richard Simon, qu'il n'a pas prétendu être infaillible dans sa traduction* ayant prié ceux qui la Usaient de vouloir bien l'avertir de ses fautes, qu’il en avait déjà corrigé plusieurs et qu’il les corrigera encore à F avenir. En effet, Castellion n'était pas de ces traducteurs obstinés qui ne veulent jamais avouer leurs fautes. Il réforma dans les éditions suivantes, plusieurs endroits de sa traduction et s’il ne se rendit pas tout à fait docile à F égard des ministres de Genève, c’est que leurs sentiments lui faisaient horreur. >> 2
Nous ne reprendrons pas ici une question que nous avons déjà traitée, par anticipation, à propos de la Bible latine ; qu'il nous suffise de noter que les Réformateurs furent indignés, qu'on eût permis à Castellion de publier sa Défense* Théodore de Bèze écrivit aux ministres de Bâle poux s'en plaindre. Il persiste à dénoncer la Bible de Castellion « comme impie, à plusieurs endroits, et d'esprit satanique* & Entre autres aménités, il le gratifie de ces appellations : « anabaptiste honteux, stupide profanateur
* Fin de F avertissement» édition 1151* a Histoire critique du Nouveau Testament, page 276.
DERNIÈRES LUTTES ET REFAITE FŒTALE
des choses sacrées, menteur, faussaire, puant sycop hante., que redresserait Tâne de Balaam, défenseur enthousiaste et patron des hérétiques, des adultères, des homicides : Sous prétexte de défense, écrit-il, Ton publie des erreurs très dangereuses touchant les décrets de Dieu, le libre arbitre, le péché originel, la Parole de Dieu, l'Esprit et la justification. » C’était bien là le grand grief et la raison de toutes ces injures, Bichard Simon Ta bien compris :
«Ce calviniste (Théodore de Bèze), dit-il, ne pouvait hA leçon tfvx souffrir une version du Nouveau Testament où il ne trouvât catholique point son calvinisme répandu. Il tâche d’accabler son adversaire par une longue suite de passages de Saint Augustin;, comme si Castellion qui était protestant, aussi bien que lui, eût été obligé de s5 en rapporter entièrement aux disputes de ce Père avec les Pélagiens . , , . II est facile de mettre à couvert Castellion de l’impiété dont ce ministre de Genève l'accuse pour avoir cru que le Saint -Esprit n'a dicté aux apôtres que les choses et non pas les paroles, en sorte qu’il leur a permis d’exprimer dans les termes qu’ils ont voulu, ce que le Saint- Esprit leur a dicté. . , , Bien loin qu’il y ait de l’impiété dans ce sentiment, le contraire nous paraît soutenable 1
Il est intéressant de voir un prêtre catholique donner au Réformateur calviniste cette leçon d’indépendance spirituelle, Castellion, l'instrument choisi de Satan, se contente de donner à cet homme de Dieu une leçon de désintéressement scientifique,
1 Richard Simon, Histoire critique du Nouveau Testament, 277 & 281.
d’amour chrétien et d’évangélique humilité. C’est par cette constatation que -Richard Simon termine son étude :
« Enfin l’on ne doit avoir aucun égard aux injures dont Bèze a chargé Castellion dans sa réponse. Tous les livres de ce ministre do Genève sont remplis d’injures atroces contre ceux qui n’approuvent pas sas sentiments. Castellion fait paraître au contraire sa modération, en ce qu’il répond simplement à ceux du parti calviniste qui s’étaient déchaînés avec fureur contre lui. » 1
« Je ne suis pas tel que vous me représentez dans vos libelles, écrit simplement Castellion, et c’est avec une conscience sincère que j 'invoque Dieu.» Ses adversaires affectaient de n’en rien croire. Comme il affirme modestement et avec son humilité ordinaire avoir mis toute sa bonne volonté à traduire fidèlement un texte qu’ü respecte, Théodore de Bèze lui répond avec une assurance qui le rendrait odieux, si elle n’était de l’inconscience:* J’ose affirmer que cela est faux et je ne parle point témérairement. A qui feras-tu croire que tu as traduit, de 'bonne foi, et non pour propager toutes tes hérésies, les livres sacrés que tu ne comprends pas.» 2 procédés DE Aussi ne sommes-nous pas étonnés de voir les réformateurs démarches que font les pasteurs de Genève pour rendre Castellion suspect à sa famille :
1 Ibidem page 285,
à II faut rapprocher de ce démenti superbe ce que nous avons dit de la valeur des traductions en présence et sc souvenir que Théquore de Bèïe qui jugeait Castellion, ne savait paa rhébreu*
DERRIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE
«Les ministres, lui écrit son neveu, disent à ma tante Jeanne (la sœur de Castellion) que tu es le pins méchant diable d’enfer, et qu5ils feront qu’elle le croie, Kous ne croyons nullement que vous soyez tel, mais pourtant ma tante Jeanne et moi vous mandons que vous vous donniez bien garde de Satan, le grand tentateur, » 1 Les ministres avaint réussi à ébranler la foi de ce jeune homme et ils ne se lassaient pas de semer la suspicion autour d’eux. On jouait en ce moment, à Genève, une odieuse comédie (le Pape malade) où Castellion était représenté comme un ambitieux sans scrupule, prêt à toutes les capitulations de conscience, disposé à trahir la Réforme, heureux de servir le Pape moyennant un bon salaire.
Quant à moi, un chacun je sers Pour argent, en prose et en vers,
et pour qu’il n’y ait pas de doute, son «bon maître» Satan, l’appelle :
Satan — (à part) Qh! Monsieur de P&fvq Castello !
V ambitieux « — Oh là, oh là, qui m'a ainsi nommé? C’est signe que je suis renommé En maints endroit s, puisqu'on m'appelle Par mon nom ! Quoi ? quelle nouvelle ?
Satan — Le Pape m’a vers vous transmis Pensant qu'êtes de ses amis,
1 Lettre de Michel Castellion, 20 Juin 1561,
Savoir si vous voudriez rien faire —
En bien payant — qui pût déplaire A cea huguenots martyristes,
Calvinistes, BulUngéristes . . . . etc.
Ceci dépasse, n'est-ce pas, les bornes de l'odieux Eh bien, cette farce inqualifiable était représentée, avec le consentement du Conseil, dans les locaux du Collège que Castellion avait aidé à fonder. Voilà des choses que le monument expiatoire de Champel n'effacera jamais de la mémoire de ceux qui savent. Castellion était écœuré. Une grande tristesse i 5 envahit et le découragement l'accable. Il a dû traverser des heures aussi cruelles que celles de l’Homme de douleur ; «Mon âme est triste jusqu'à la mort. . que vais- je demander à Dieu % Qu’il me délivre de cette heure % » Castellion, certes, eût voulu que cette heure ne sonnât jamais ! Cette farce burlesque, indigne d'un histrion de bas étage, on la jouait à Genève pour défendre V honneur de Dieu, et elle atteignait d'autant plus Castellion que, par un raffinement de cruauté, un de ses anciens compagnons de chambre à Strasbourg, avait cru devoir collaborer à cette répugnante satire. Mais, si cruelle que soit la tristesse de 1' heure, Castellion n'éprouve aucune faiblesse, et, comme jadis dans Famé du Maître, s'éclaire en lui la belle résolution de stoïcisme chrétien : «C'est pour cette heure que je suis venu.» Il luttera jusqu'à la fin.
deenièkes luttes et défaite finale
Cependant que pouvaient ses pauvres énergies éteintes contre la meute hurlante de ses adversaires. La violente réponse que Théodore de Bèze avait faite à la Défense si modérée de ses traductions constituait une véritable dénonciation. Les pasteurs calvinistes de Bâle avaient immédiatement saisi le Sénat, et Théodore de Bèze put bientôt écrire avec des accents de triomphe: « Cette mienne réponse dédiée aux pasteurs de l’Eglise de Bâle fut cause que Oastellion fut appelé par l’Eglise et, par suite, par la Seigneurie, Il lui fut enjoint de répondre à ce dont je le chargeais et que je m’offris à prouver par ses écrits,»1
Les Réformateurs de Genève triomphaient. Un certain Adam de Bodenstein consentit à se porter partie civile et Oastellion dut comparaître devant les magistrats. Le voilà donc impliqué dans une nouvelle affaire. C’est la procédure de Calvin contre Michel Servet qui va recommencer. Les Réformateurs prennent goût aux procès en hérésie ; mais cette fois, celui qu’on poursuit est un homme dont l’influence littéraire ou religieuse s’exerce dans tous les milieux cultivés de l’Europe, et on ne peut pas le jeter dans un cachot. Il va cependant mesurer le danger qu’il y a « à regarder le soleil en face 2 ».
1 Vie de Calvin édition Franklin, page 113.
2 Expression de Oastellion Lui- meme, dans une lettre à Zurkisden.