TESTAMENT DE
castellion
MO ET DK ÜASTEI,UQîr
Qu’en feraient les tuteurs de ses enfants ! Les censeurs calvinistes cesseraient-ils d’opprimer sa pensée ou bien persisteraient-ils à arrêter son essor. La volonté de celui qui l’avait bâillonné, vivant, continuerait-elle à le poursuivre, de son veto, jusque dans la tombe 1 On conçoit les sentiments qui devaient animer Castcllion en relisant cette phrase qui portait en elle tout son espoir de libre croyant.
Quant à Tétât de mes enfanta, je désire qu’ils apprennent tous à lire et à écrire, pour le moins allemand et français s’ils sont en Allemagne, et outre cela qu’ils apprennent métier pour travailler de leurs mains et vivent à la sueur de leur visage, selon la discrétion desdits tuteurs ....
Et vous, mes amis en Christ, qui que vous soyez et où que vous soyez, au uom de Christ, je vous recommande ma femme et mes enfants, comme vous voudriez les vôtres être recommandés. Dieu donne à nous tous sa paix éternelle, par Jésus-Christ, sou fils, notre Sauveur. Amen.»
Ecrit à Bâle, en ma maison, le 4 Décembre 1560, de ma propre main.
Sébastian Chatteilbu
Puis, ayant biffé ou corrigé deux ou trois mots, Castelüon ajouta eu dessous : «Je Vai relu et approuvé Van 1563 , l€r Novembre. >>
Mais cette note est d’une écriture plus lourde, plus massive, comme appliquée pour en masquer le tremblement. CTest que, depuis quelque temps déjà, Castellion était d’une grande faiblesse ; il sentait tous les jours ses forces décroître. Une crise imprévue,
DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE
au cours d’une rechute, devait précipiter sa fin. A sou lit d'agonie, que peuplaient les cauchemars des poursuites haineuses, veillait une amie divine : la Foi, une foi ardente, triomphante, une foi de libre croyant que rien, jamais, n'avait pu asservir, et, loin des entraves humaines, libéré des dogmatismes morts, dans son âme profonde, ouverte seulement au souffle de l'Esprit, Castelüon allait enfin trouver un repos que les hommes lui avaient refusé. Le 29 décembre, OasteOion mourait, 1
Son ami, le docteur Zwinger qui l'avait soigné, un document craignant sans doute que la malveillance de ses adversaires ne dénaturât sa mort, écrivit cette déclaration :
«Eu l’an de Christ 1503, a été retiré à Dieu Sébastien Castellion, né en Savoie, homme très célèbre pour sa science des langues et ses admirables traductions de ïa Bible, joyau précieux de l’Université de Bâle, qivil a honorée par son érudition et la sainteté de sa vie. Atteint d’un grave affaiblissement occasionné tant par ses études assidues, ses soucis et ses veilles, que par son abstention absolue de vin, torturé par des douleurs d estomac qu'il avait aggravées par son régime lacté, il a émigré vers les célestes demeures de PEternel3 serviteur fidèle, qui a lutté pour son Maître et à qui d sera beaucoup confié. s
Un autre document, emprunté à la même source, nous donne, en un court résumé, le récit des événements qui suivirent :
1 1503ü Ü avait; 48 ans.
a Du ktin : Tkeatrutn vit sa humant XVII, 270.
SÉBASTIEN CÀSTBLLION
HOKffEÜRS
MJSitBïlBS
LA JOlB DES
adversaires
«Lorsque Castellion, le Maître très érudit en langue grecque à l’Université de Bâle, fils authentique des prophètes hébreux l, fut arraché par la bonté de Dieu aux griffes de ses adversaires, on lui fit de somptueuses funérailles. Porté sur les épaules de ses élèves et suivi d’un interminable cortège, on le déposa sous le cloître de la cathédrale de Bâle, dans le tombeau de l’illustre famille Grynée. Trois jeunes Polonais, fils de haute maison, Stanislas Starzechovius, Jean Ostrorogus, et Georges Niemsda, en témoignage de leur vénération, firent graver à leurs frais, dans le marbre, une épitaphe pour leur maître aimant et fidèle. >>
Le document poursuit, donnant quelques détails concernant sa famille :
« Il laissa huit enfants opprimés par la misère et la haine. Mais quelques amis pieux et riches, par amour pour le défunt, payèrent les dettes qu’il avait contractées aux heures de détresse et élevèrent à leurs frais ses enfants. 2 — L’épitaphe portait : Au très célèbre professeur, si cher aux érudits et aux croyants, pour sa grande science et la purete de sa vie.»
Il n’est guère possible de rendre à un savant de plus émouvant hommage, on voulait témoigner par là de la piété et de la gloire de cet homme de candeur.
Mais si ses élèves s’inclinaient avec émotion et respect devant la mort de leur maître, ses adversaires ne cachaient pas leur joie : «J’avais été bon prophète, écrit Théodore de Bèze, quand j’avais dit à Castellion : Le Seigneur te punira de tes blasphè-
1 Lé texte hollandais que j’ai noua les yeux, traduit : un véritable Israélite.
2 Theatmm vitœ htunanœ, folio ï, 391.
DERNIÈRES LUTTES ET DÉFAITE FINALE
mes ! » « Casteilion est mort V1 écrit Bullinger. Tant mieux*» Mais en voici un antre qui, avec cette finesse qui caractérise les belles âmes, écrit : « Castellion, pour ne pas aller plaider sa cause devant le Sénat de Bâle, en a appelé à< Ekadarnante. »
Cependant la joie de cette délivrance ne fait pas oublier aux adversaires de Gastellion le pieux devoir de noircir sa mémoire. Un des jeunes Polonais, qui avait participé si activement à, la cérémonie funèbre, écrit de Zurich au docteur Zwinger : « Je m'étonne qu'on mette tant d'âpreté à couvrir d'injures la mémoire de Casteilion. Beaucoup affirment qu'il n'était pas digne de mourir de mort naturelle : ils l'appellent carrément l'apostat, l'anabaptiste, l'arien. Un certain Génevois a écrit ici qu'il attendait sa mort d'un instant à l'autre, V ayant demandée à Dieu dam ses prières . ... et d'autres choses encore, indignes de chrétiens.»
Un autre élève de Casteilion écrivait de Genève quelques mois après ; « Ici, on ne fait aucune men- SISTES tion de cet homme de foi et de sainteté qu'était notre cher Casteilion, et même si quelqu'un s'avisait d'en faire mention, il s'exposerait immédiatement à ia torture, au glaive, à je ne sais quels terribles châtiments , mais il n'importe, s'il n'est pas permis de déclarer ouvertement sa conviction, il y a ici beaucoup de Castellionnistes H.
1 2 Août 15(14,
CaateUion est mort, mais son esprit anime l’âme des jeunes*
Les Calvinistes ne devaient pas tarder à s?en apercevoir* Aussi la lutte va-t-elle reprendre, mais c’est en vain qu’ils essaieront d’enfermer dans son cercueil ce cadavre récalcitrant, ils le trouveront tonjours sur leur chemin, li y a des morts qu’on ne parvient pas à. tuer.
LA CRITIQUE DU CALVINISME
La petite minorité de Bâle* dont Castellion était l’âme, ne devait pas rester inactive après sa mort. Un moment désemparée, elle se ressaisit bien vite, et Von voit se produire dans son sein et à l’étranger, des manifestations qui ne laissent aucun doute sur la vitalité des principes de Oastellion.
Acontius fait paraître en français, en flamand, les en allema nd et en anglais, les « Ruses de Satan. » 1 Gautner, à Coire, reprend contre le Synode calviniste, 1 Ancienne lutte ; et les arguments de Tâge héroïque reviennent : la gerbe de Bellms, une nouvelle fois, répand sa bonne semence, Zurich, Schaffhouse, la plupart des Eglises du canton des Grisons prennent part à la mêlée. Des pro-
1 Ouvrage édité h Bâle en 156G. Ce livre était un nouvel appel à ta tolérance et à Tabac lue liberté religieuse,
0ASTELL1ÜB-
NIBTES
SEBASTIEN OASTELLION
téstataires surgissent de la Vaiteline et les disciples de Oastellion reprennent avec ardeur le bon combat* Camille Socin, qualifié couramment de « théologien castalioniste », Nicolas Oamulio qui disait du symbole d'Athanase, qu'il était le symbole de Satanase* le pasteur Turiano, se faisaient les Chainpions des idées de Oastellion, « ce grand chrétien* » Ils deviennent même si remuants que les correspondants de Bullinger se plaignent de ce qu'ils inondent le pays de leurs proclamations et de ce que les pasteurs eux-mêmes sont les premiers à prendre leur parti «et à arracher les hérétiques au glaive du magistrat* » 1 Mine Celai réédite le nouveau Testament de Oastellion, en latin et en français, et écrit un nouveau manifeste en faveur de l'idée de la tolérance ; le livre parait en 1577* C’était en quelque sorte une réédition, considérablement augmentée, du traité de Bellïus avec, en plus, des citations nombreuses empruntées au « Conseil à la France désolée » et « aux Annotations bibliques » de Oastellion .
Mais, en 1578, se produisit nn événement qui plongea le parti calviniste dans un grand émoi* Certes les amis de Oastellion, ses élèves, ses disciples inconnus, s'élevaient encore avec véhémence contre l'autorité ecclésiastique, mais ce n'étaient là que de petites escarmouches locales et les seules doc-
1 Lettres d’EglinuB à Bullinger, 1er Gct, 1571,
LA CRITIQUE DU CALVINISME
trines contestées concernaient l’usage des confessions de foi et la répression de l’hérésie. Aucune publication n’avait encore violemment attaqué l’essence même de la doctrine calviniste. Les critiques de Castellion étaient restées enfouies dans ses cartons et ceux qui avaient reçu le dépôt de ses manuscrits ne manifestaient pas le désir de les faire paraître, La censure de Bâle qui, jadis, avait réussi à bâillonner Castellion, sembla it'de voir persister dans son œuvre, et les « erreurs » ou « les hérésies » de V instrument choisi de Satan semblaient mortes avec lui. Or, voici qu’un jour un e publication parut une série de huit petits livres qui, malgré IMPBèyüB le pseudonyme sous lequel on dissimulait le nom véritable de l’auteur, devaient être de Castellion.
Il y avait quatre dialogues et quatre petits traités.
C’était une réfutation vive et hardie des doctrines calvinistes. La pensée de Castellion y transparaissait à toutes les pages, et son style, et sa piété vivante, et son érudition biblique, et son indépendance doctrinale, et son audace de novatem !
Les Calvinistes ne s’y trompèrent pas. Que s’étaît-il passé ? Le vieux médecin Bauhin s’était-il décidé à ressusciter la pensée de son maître ? Le prédicant Brandmiller, sortant de sa réserve, s’était-il délibérément et vaillamment exposé aux foudres des censeurs ? Brandmiller ne demandait qu’à vivre en paix avec tous * Bauhin était trop âgé pour
SÊBA5TTEK CASTELLIOH